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Corvée de vaisselle à la caserne du 24e RI vers 1911-1913

Deux indices essentiels sont là : le nom de l’auteur de la carte et l’identité de la destinataire. De quoi se lancer dans une recherche pour retrouver le parcours de cette femme et de cet homme, tout en observant une scène moins photographiée que la corvée de pommes de terre : la corvée de vaisselle.

  • À la recherche du soldat et de l’épicière

Le texte est laconique, « Bien des Amitiés », cohérent avec le tarif postal choisi, 5 centimes pour 5 mots.

L’idée est de trouver quelle peut être l’origine d’Henri Berson afin d’éviter de partir dans de longues recherches. Chaque indice pouvant mener à la bonne personne est bon à prendre. La principale difficulté, outre l’absence de date visible sur les cachets postaux, est l’impossibilité de lire le numéro de régiment avec certitude sur le seul képi lisible.

On voit « 2X », le 2e chiffre étant peu lisible, peut-être un « 4 » ? Le courrier est envoyé dans l’Eure, cela pourrait nous mettre sur la piste du 24e RI de Bernay. Il ne s’agit pas du 124e proche aussi, en Mayenne : l’écusson portant les numéros ne peut contenir que deux chiffres.

En s’intéressant à Marie Barbier épicière à Thiberville, on découvre une jeune femme épicière chez sa mère dans le recensement de 1911. Née en 1894, c’est un indice sur la date d’envoi probable de la photographie : plus sûrement vers 1914 que vers 1907 date du début du timbre Semeuse vert à 5 centimes. On imagine un jeune homme écrire à une jeune femme approchant les 18/20 ans plutôt que les 11/12.

La recherche d’Henri Berson dans le « Grand Mémorial » donne de nombreux résultats mais un cas est intéressant : un Henri Berson est né en 1890 à Thiberville dans l’Eure. Vérification faite dans sa fiche matricule, il est affecté au 24e RI. Les deux personnes concernées par la carte sont donc identifiées.

La confirmation de la localisation vient de l’architecture utilisant la brique pour certains bâtiments et l’encadrement des portes et fenêtres. Ce qui est visible sur notre photographie correspond à ce qui est observable sur cette carte postale de l’entrée de la caserne Turreau de Bernay.

Source : Archives départementales de l’Eure, 8 Fi 56-255.
  • Au 24e RI avec Henri Berson

Henri André Berson est un jeune garçon charcutier né en 1890 à Thiberville dans l’Eure. Il quitte l’Eure pour s’installer à Saint-Ouen dans la Seine. Il est incorporé au 24e RI de Bernay le 9 octobre 1911 qu’il quitte le 8 novembre 1913. La photographie a donc été prise entre 1911 et 1913.

Hélas, il n’a pas laissé de croix dessus afin de s’identifier. La description de la fiche matricule n’est pas assez précise pour espérer le trouver. Certes, il est grand avec son mètre 75, mais en l’absence de référentiel, c’est peu parlant.

Ce groupe d’hommes vient de sortir la vaisselle sale. Plats et assiettes sont posés sur les pavés humides, probablement mouillés par la pluie (on est en Normandie quand même). On regrette de ne pas pouvoir localiser avec précision où la photographie a été prise car les cartes postales montrent souvent le devant du bâtiment principal et l’entrée. Le nom ou la fonction du bâtiment doit être écrit sur la pancarte blanche visible derrière les têtes de soldats, mais il est difficile de lire plus de trois ou quatre lettres.

À l’arrière-plan, il pourrait s’agir de portes donnant accès à des annexes à identifier, rarement photographiées.

Les hommes sont en tenue de travail, bourgerons et pantalons de treillis.

Tous ont le bonnet de police à l’exception d’un soldat qui porte un képi, une ceinture par-dessus le bourgeron avec sa baïonnette, sans jambières pour protéger le pantalon de treillis et surtout un jeu de clef à la main. Rien ne permet hélas de déterminer sa fonction.

Dernier détail visible, sur le bourgeron d’un des soldats : on perçoit des marques grises qui ne sont pas des taches mais les marques de l’immatriculation présente sur tous les effets des militaires.

Un dernier regard sur le groupe, sur les visages des hommes qui n’ont pas fait l’objet d’un gros plan pour l’instant :

  • Destins de Marie et d’Henri

Il est impossible de dire ce qui liait ces deux jeunes vers 1911-1913 à part le mot « amitiés » utilisé par Henri dans son message.

Leur parcours divergea probablement lorsqu’Henri quitta Thiberville. Sa vie civile est de courte durée mais marquée par deux changements de résidence, toujours dans la Seine. Mobilisé au 24e RI début août 1914, il est grièvement blessé par balle le 17 septembre 1914 autour de Loivre dans l’Aisne. Il en garde des séquelles si sévères qu’il ne retourne pas en unité combattante ou dans la zone des armées. Il est victime d’une désarticulation de la hanche droite avec cicatrice irrégulière très déprimée et adhérente qui nécessitera un suivi médical et des soins tout le reste de sa vie.

Il se marie deux fois après-guerre, la première en région parisienne en 1920. Son épouse décède dès 1924. Sa seconde union se déroule à la fin des années 20 à Thiberville qui reste le lieu fil rouge de sa vie. C’est d’ailleurs dans cette commune qu’il décède le 6 août 1945.

Tous les moments de la vie de Marie sont aussi liés à Thiberville. Elle s’y marie en décembre 1919 avec un huissier natif du canton, exempté pendant la guerre. Elle y décède en juin 1951 un an après son mari.

  • En guise de conclusion

Malgré l’absence d’identification sur l’image, cette photo carte avait beaucoup à nous dire, sur le lieu et sur les personnes. D’ailleurs, cette photo carte ne fut pas jetée par sa destinataire. Elle montre tout de même les limites de ces petites recherches, à la fois dans l’identification sur le risque de sur-interprétation de l’envoi d’une carte et du texte qui y figure sur un document totalement isolé.

  • Sources :

Archives départementales de l’Eure

6 M 149 : Recensement de la commune de Thiberville pour 1911.
https://archives.eure.fr/ark:/26335/a011546592797c9RtzQ/0808446d6f

8 Mi 5567 : état civil de la commune de Thiberville, 1894, acte de naissance n°12.
https://archives.eure.fr/ark:/26335/a011440744731a7DrPX/059fa73ed7

1890, acte de naissance n°1.
https://archives.eure.fr/ark:/26335/a011440744731a7DrPX/d812fadb5d

40 R 105 : fiche matricule de Henri André, classe 1910, matricule 257 au bureau de recrutement de Bernay.
https://archives.eure.fr/ark:/26335/a011446813511L9aAQ0/dd2624fe9b

2 E 5859 : état civil de la commune de Thiberville, 1919, carte de mariage n°18.
https://archives.eure.fr/ark:/26335/a01144316901809exCf/4e42bb4744


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