
On trouve ce film soit sous le titre « Le déserteur » soit sous celui de « Je t’attendrai ». Interdit en raison de son premier titre lors de la déclaration de guerre à l’Allemagne en septembre 1939, il est renommé en novembre 1939 « Je t’attendrai », changement qui suffit pour reprendre les projections. Le premier titre avait été choisi pour remplacer celui prévu initialement, avant même que Léonide Moguy ne soit désigné pour le réaliser. Il devait s’appeler « Le train part à 4 heures »1.

Haut : L’intransigeant, 17 mars 1939, p. 6/10.
Bas : Le Briard, 1er février 1940, p. 2/4.
Son scénario a été écrit par Maurice Achard, à qui l’on doit la même année un film ayant également la Grande Guerre comme théâtre et impliquant des civils : Les Otages.
Le tournage du film commença fin décembre 1938 au studio B de Billancourt. C’est là que fut construite la cantine qui est le cadre d’un bon tiers du film.


La magie du cinéma fait que, bien qu’en extérieur, toute cette partie a été tournée dans ces studios. Vers le dimanche 8 janvier 1939, la troupe se rendit à 8 kilomètres de Maintenon, non loin de Chartres, le long d’une voie ferrée pour tourner une partie des extérieurs2. Le lundi 9 janvier, l’équipe tourna à Yermenonville d’autres extérieurs et la scène intérieure de l’église. Le lieu de tournage de l’extérieur ci-dessous n’a pas été trouvé, les églises de Maintenon ou d’Yermenonville n’ayant pas cette architecture.

Le tournage s’acheva vers le 25 janvier. Il s’agissait de la 3e réalisation de l’année de Léonide Moguy. Le film fit sa première le samedi 18 mars 1939.

- Un film pendant la guerre, mais pas un film de guerre
Octobre 1918, des soldats du 199e RI se déplacent en train vers une nouvelle destination sur le front. Le train est arrêté en pleine voie suite à un bombardement de l’aviation allemande. Les rails sont coupés sur quelques mètres. Une corvée est organisée afin de se rendre à la gare la plus proche pour récupérer le nécessaire afin de réparer les dégâts. Le temps des travaux est estimé entre une heure et une heure trente. Le sergent désigne des hommes mais le soldat Paul Marchand lui demande d’intégrer le groupe : sa famille habite tout près.
Paul s’interroge sur son amie Marie dont il n’a plus de nouvelles depuis deux mois. Il arrive à s’extraire du groupe avec la complicité inquiète du sergent. Arrivé au village, il rentre chez ses parents et retrouve sa chambre, mais sans personne pour l’accueillir. Un soldat lui apprend que sa mère est à la messe. Il la rejoint, mais n’obtient d’abord qu’un silence gêné. Puis, elle lui apprend que Marie a quitté la maison et a vite trouvé du réconfort en travaillant à la cantine locale.
Paul se rend alors à cette cantine installée dans une baraque en bois. Il y trouve Marie servant, des Poilus et des Sammies, obéissant aux ordres du tenancier, Auguste, homme borgne peu avenant mais très pressant.
Des gendarmes contrôlent un autre soldat mais pas Paul, qui est dans l’illégalité. Il peut enfin rejoindre Marie dans la cuisine. Elle refuse d’abord de le revoir car elle l’accuse d’avoir rompu avec lui lâchement, par l’intermédiaire de ses parents. Paul lui en veut de ne pas avoir répondu à ses lettres. Mais Marie accuse la mère de Paul d’avoir détruit lesdites lettres. Paul est furieux, a des mots durs et quitte la cantine. Il rejoint sa famille, retrouve ses parents mais son père, comprenant le désespoir de son fils, fait tout avouer à sa femme.
Le temps passe, l’heure est bientôt écoulée et le train risque de repartir sans Paul qui serait alors déclaré déserteur. Mais il préfère rejoindre la cantine et pouvoir s’expliquer avec Marie. Ils finissent par se réconcilier mais Auguste, caché, entend que Paul est là sans autorisation. Il fait prévenir les gendarmes et tente de retenir Paul. Les mots laissent place rapidement aux coups. Pour Paul, le temps presse : il doit mettre Marie à l’abri puis rejoindre au plus vite le train car les travaux s’achèvent. Dans le pugilat, Paul pousse Auguste qui tombe en arrière. Le jeune couple pense avoir tué Auguste. Alors que l’espoir était revenu, les amoureux sombrent dans le désespoir.
À ce moment, les avions allemands bombardent la commune et détruisent complètement la cantine d’Auguste, tuant l’aubergiste qui n’était en fait pas mort ! Ainsi, tout est réglé, Paul n’a plus qu’à rejoindre de toute urgence son train, sa mère ayant fait finalement bon accueil à Marie en acceptant le choix de son fils.
Après une course effrénée, alors que le train prend de la vitesse, Paul finit par rejoindre son groupe : il n’a jamais été un déserteur. Marie et sa future belle-mère sont à un passage à niveau et peuvent saluer Paul.
Ce film ne montre pas de combats. Il se déroule dans une unité de temps et de lieu. On est exclusivement dans un village et sur la voie ferrée toute proche. Comme son réalisateur l’a déclaré tout au long du tournage dans la presse, il y a une unité de temps peu fréquente. Ce film d’une heure 25 montre ce qu’il se passe dans le même laps de temps, créant une atmosphère pesante, angoissante : le temps passe et la situation devient critique et tout conduit à la perte du héros. Malgré tout, la guerre est omniprésente.
- Représenter la guerre depuis l’arrière
Le réalisateur réussit à immerger le spectateur dans la guerre : hommes en uniformes, équipements réalistes, ambiance dans le village, surveillance des gendarmes… tout est bien montré dans cette commune de l’arrière. Le tournage en janvier a permis de représenter fidèlement octobre 1918. La brume de l’automne, la boue dans le village, les cols des capotes relevés pour se protéger un peu du froid.

Toutefois, c’est l’ambiance sonore qui est la plus immersive. En effet, de l’arrêt en début de film au départ du train peu avant sa fin, le grondement permanent des bombardements rappelle que la guerre est toujours présente, menaçante même si au lointain. Ce son, ajoutant à la pesanteur de l’ambiance générale, met aussi le spectateur dans un état d’esprit qui rend difficile de croire en une fin heureuse pour cette romance.
Évidemment, la guerre est présente partout aussi dans les dialogues. La mère fait référence au fait qu’on voulut faire garder les voies au père de Paul, Marie explique son inquiétude face à l’absence de lettres, qu’elle imagine sans arrêt le pire, Paul est obnubilé par l’absence de lettres également.
Le combat n’est vu qu’au travers des avions allemands, toujours menaçants et responsables des deux moments importants du film : l’arrêt du train, la disparition d’Auguste et de toutes les menaces qui lui étaient associées.
La cantine est aussi particulièrement réussie. Dans une baraque en bois comme on en construisait à l’époque, l’ambiance est bien rendue, même si certains personnages sont un peu caricaturaux.

Plus généralement, tout ce village en guerre, touché indirectement l’est aussi. Les protections à la base de l’église, les destructions visibles par endroits, l’omniprésence des militaires partout, au repos comme en activité.

Le réalisateur a voulu obtenir ce résultat. Sinon, il n’aurait pas fait appel à un conseiller, délégué par l’Union Nationale des Anciens Combattants. Présent dans les crédits et dans les articles de presse relatant le tournage du film3, cela explique peut-être la finesse de la reconstitution qui ne souffre pas de grosses critiques. Même les cartouchières, peu présentes dans le film vu qu’il se passe à l’arrière, sont le plus souvent bien remplies. Le sergent a même ses chevrons de présence en zone des armées.

Et les uniformes sont réalistes pour cette fin de guerre. Les numéros de cols, le calot, les casques, tout est fidèle à la réalité. Suivant un procédé déjà vu à plusieurs reprises au cinéma de l’entre-deux-guerres, l’équipe a pris le soin de choisir le 199e RI afin de ne pas permettre l’identification à un régiment précis. En effet, ce régiment n’existe pas pendant la Grande Guerre. Inutile donc de chercher si ses déplacements en octobre 1918 respectent bien la réalité.
Il y a évidemment quelques entorses à la réalité. D’abord l’avion allemand est bien un biplan, mais ce n’est pas un modèle allemand. Le carénage du moteur de l’avion ressemble fortement à un avion très répandu dans les années 1930, le Caudron Luciole C-272 ou le C-270.

Pour rendre l’intervention des avions, les mitraillages et le bombardement, c’est le son qui est utilisé ainsi que quelques images d’archives. Leur grain et leur luminosité tranchent avec les choix du réalisateur ce qui les rend facilement identifiables.

La plus grosse erreur relevée vient d’un élément devant ancrer l’histoire dans le réel : le document introduisant le film indiquant que la 4e compagnie du 2e bataillon du 199e RI quitte l’Artois par chemin de fer, direction l’Argonne, en octobre 1918. La 4e compagnie appartenait au 1er bataillon et depuis la mise en place du dépôt divisionnaire, n’était plus affectée au régiment comme unité combattante. Presque un sans faute.

- Des choix originaux
En plus d’un fond sonore inhabituel, le réalisateur n’hésite pas à filmer des scènes complètes sans parole. Il a également fait des choix visuels originaux. Les acteurs sont souvent immortalisés en gros plans, avec une contre-plongée plus ou moins importante.


Il utilise les contre-plongées également lorsqu’il montre le train en mouvement :

Le grain particulier de l’image, son rendu très « atmosphérique » terminent de rendre ce film encore plus original.
- Les anciens combattants parmi les acteurs
Lors d’interviews, le réalisateur ne manque pas de signaler qu’une partie des figurants est composée de vrais anciens combattants. Ainsi dans Pour vous du 15 mars 1939 (p. 5/12), il explique :
« 80% des figurants étaient des anciens combattants qui ont pu nous aider de leurs précieux conseils. Ces braves paysans n’avaient pas encore oublié… Il y a eu aussi des scènes amusantes : les disputes entre femmes, parce que le mari de l’une, sous-off pendant la guerre, était habillé, pour les besoins du film, en simple soldat, alors qu’un autre, jadis caporal, portait l’uniforme de l’adjudant. »

On en retrouve également dans la distribution des rôles principaux. Jean-Pierre Aumont, qui incarne Paul Marchand, et Roland Armontel (de son vrai nom Auguste Louis Magnin) déjà vu dans Les Gaietés de l’escadron de 1932, sont trop jeunes pour avoir été mobilisés. Le premier est né en 1911, le second en 1901.
![]() | Édouard DELMONT (1883-1955) De son vrai nom Édouard Marius Autran, cet acteur joue le rôle du père de Paul Marchand. Sa fiche matricule semble exister, mais elle n’a été trouvée ni à Paris ni dans les départements autour de Marseille, son lieu de naissance et où il travaillait en 1914. Voilà ce qu’indique une fiche dans Généanet qui ne précise pas, hélas, sa source. « Classe 1903 – Soldat de 1ère classe le 14 décembre 1906 au 111e Régiment d’Infanterie ; en congé le 12/7/1907 ; campagne contre l’Allemagne du 4/8/1914 au 17/3/1915 ; blessé au bras droit par éclat d’obus le 7/9/1914 à Rancourt (Meuse) ; caporal fourrier le 22/11/1914 ; détaché aux Chantiers de Provence le 1/7/1915. Réformé temporairement pour » bronchite et état général déficient ». |
![]() | Raymond CAUDRILLIERS dit « Aimos » (1891-1944) Il joue le rôle du sergent Lecœur, chef de la corvée. Insoumis à l’appel de sa classe, il se présenta volontairement le 8 août 1914 pour être incorporé, profitant ainsi de la loi d’amnistie du 5 août 1914. Rien dans sa fiche matricule ne permet de dire s’il fut envoyé en unité combattante. En effet, affecté dans un groupe spécial du 113e RI (réservé aux soldats condamnés), à partir de juillet 1915, il enchaîna les visites médicales en raison d’une tuberculose pulmonaire. De juillet 1915 à juillet 1916, il rentra chez lui. Il ne porta plus l’uniforme après le 25 août 1916. |
![]() | René BERGERON (1890-1971) Il joue le rôle de l’antipathique tenancier borgne de la cantine Auguste. Affecté au 153e RI pendant sa première année de service actif en 1911, il est envoyé au 167e RI pour la seconde. C’est dans ce régiment qu’il est mobilisé en août 1914. Une fois encore, la fiche matricule ne permet pas de déterminer son temps en unité combattante. On sait juste qu’il passe dans l’aviation le 17 février 1916 et est pilote le 7 septembre suivant. Caporal le 15 octobre 1916, il est affecté dans l’aviation au 2e Groupe. Un an plus tard, il est reconnu comme non apte à la zone des armées en raison de bronchite chronique entre autres. Il est démobilisé en avril 1919. |
![]() | Roger LEGRIS (1898-1981) Il joue le rôle du domestique travaillant à la cantine, ami de Paul. Mobilisé avec sa classe en avril 1917, il est instruit au dépôt du 37e RI puis dans une formation de l’avant au 79e RI avant d’être affecté en unité combattante au 365e RI le 4 mars. Mais dès le 4 mai, il rejoint la zone de l’intérieur. Déclaré déserteur le 5 août 1918, il ne se présente qu’en 1921 pour rentrer dans la légalité. Il est condamné à un an de prison avec sursis et réintègre l’armée pour terminer ses obligations militaires au cours desquelles il passe quelques mois au Levant en 1922. Il est libéré en novembre 1922. |
| Aucun portrait trouvé | Édouard DE MARGUENAT (1896-1964) Il est le conseiller technique du film. Petit-fils d’un général tué en 1870, il s’engage le 31 août 1914 avec son frère. Après son instruction, il est affecté au front à la 7e batterie du 26e RAC du 10 décembre 1914 au 20 mai 1915. Il passe au 2e RAL puis au 59e RAC. En mai 1917, il est réformé pour tuberculose pulmonaire. Mais son retour chez lui est de courte durée : il est à nouveau au dépôt comme service auxiliaire, temporairement. En effet, il est définitivement renvoyé chez lui en octobre 1918. Artiste après-guerre, son frère est également dans le métier : il est réalisateur et acteur. |
La tourmente de la Seconde Guerre mondiale emporta une partie de l’équipe du film. Déjà vivement attaqué avant-guerre par l’extrême droite, ce qui est particulièrement notable dans la revue l’Action française4, le réalisateur Léonide Moguy partit aux États-Unis.
L’actrice principale, grande découverte de 1938, Corinne Luchaire s’engagea dans une collaboration active qui mit fin à sa carrière avant sa mort prématurée de la tuberculose en 1946. Roger Legris, après avoir été un vrai déserteur pendant la Première Guerre mondiale, fut proche de la collaboration pendant la Seconde. Il fut interdit de tournage pendant quatre ans à la Libération. Autre interdit de tournage, mais pour douze ans cette fois-ci, René Bergeron le fut également pour le même motif.
À l’inverse, Raymond Aimos fut un résistant actif qui participa au soulèvement de Paris pendant lequel il fut tué le 20 août 1944. On dispose d’un cliché pris le jour de sa mort.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b85279872
Jean-Pierre Aumont put quitter la France en 1940 pour les États-Unis. Il rejoignit les FFL en 1943 et participa à la Libération où il fut blessé deux fois.
- En guise de conclusion
Un film qui mérite d’être découvert, plus pour sa mise en scène et ses choix graphiques et sonores que pour son histoire. L’ambiance pesante de la guerre est bien rendue, tout comme la vie à l’arrière dans un village non loin du front aussi, mais c’est également une dénonciation des manigances des anciennes générations.
Il propose une vision différente de la guerre, soignée, mais mise au service d’une romance interprétée par des acteurs solides. Le titre ne doit pas dissuader le visionnage ni tromper le spectateur : « Le déserteur » n’est pas le plus correct, « Je t’attendrai » est déjà plus adapté à la romance proposée.
- Pour aller plus loin :
Une excellente analyse du film :
https://www.dvdclassik.com/critique/je-t-attendrai-moguy
Très intéressante critique du film :
- Sources :
Archives de Paris
D4R1 1916 : fiche matricule de de Marguenat Édouard Marie Julien, classe 1916, matricule 4818 au bureau de recrutement de Seine 2e bureau.
D4R1 2021 : fiche matricule de Legris Roger, classe 1918, matricule 476 au bureau de recrutement de Seine 1er bureau.
D4R1 1644 : fiche matricule de Caudrilliers Raymond Arthur, classe 1911, matricule 2448 au bureau de recrutement de Seine 4e bureau.
D4R1 1576 : fiche matricule de Bergeron René Gustave, classe 1910, matricule 1047 au bureau de recrutement de Seine 3e bureau.
Revenir aux autres films & documentaires
- Journal des débats politiques et littéraires, 25 juin 1938, p. 4/6 ↩︎
- Ce soir, 12 janv. 1939, p. 7/8 ↩︎
- Un seul exemple : L’intransigeant du 4 février 1939, p. 9/10.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k796103p/f9.image ↩︎ - La critique du film dans ce journal est d’une grande violence. Outre les saillies antisémites, le film est intégralement raconté afin de casser tout l’intérêt de le voir au cinéma, et rabaissé autant que possible. L’Action française, 31 mars 1939, p. 4/6. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k767383m/f4.image ↩︎





Homme de théâtre, le dialoguiste Marcel Achard, en toute complicité avec le réalisateur Moguy, applique donc ici la règle édictée par Boileau sur l’unité de temps, de lieu, et d’action.
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Merci pour toutes ces recensions de films.en rapport avec 14-18.