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Trésor d’Archives n°77 – Lucien et son fusil allemand

Le mot « souvenir » est ici à prendre au sens d’objet rapporté du front. Les témoignages abondent tout comme les exemples conservés dans les familles. Mais un type d’objet fait exception : les armes. L’histoire du fusil de Lucien Gerbault va montrer la raison de cette rareté.

  • Application du Décret-Loi du 23 octobre 1935

Le Mans, le 1er Mai 1939

Monsieur le Secrétaire Général.

Je vous serais très reconnaissant de bien vouloir me donner le renseignement que je me permet (sic) de vous demander.

Étant engagé volontaire pour la durée de la guerre à l’âge de dix-sept ans, le 20 janvier 1916 j’ai, comme beaucoup d’anciens combattants apporté du front, quelques objets Allemands (sic) en souvenir pour faire une panoplie, entre-autre un fusil allemand.

J’ai comme mon devoir m’y a contraint, fait une déclaration d’arme au commissariat du troisième arrondissement. Je ne fût (sic) pas peu surpris quand après ma déclaration il me fût réclamée la culasse de ce fusil, ce qui vous devez le comprendre enlève toute la valeur de ce fusil sur ses supports puisqu’en somme c’est comme si je mettais un bout de bois à la place.

J’ai demandé au commissariat a (sic) voir la circulaire émanant de la préfecture et le secrétaire qui était de service n’a pu me la faire voir car il n’a pu la trouver, j’ai voulu devant lui rendre cette culasse inutilisable en cassant le percuteur, mais il n’y a rien eu a (sic) faire, il m’a fallu la laisser au commissariat.

Je viens par cette présente vous demander, de bien vouloir me la faire rendre si cela est possible, car je me suis laissé dire tout dernièrement qu’il s’agissait de rendre l’arme inutilisable et c’est pourquoi je me décide à vous demander ce renseignement.

Je suis toujours d’accord pour casser le percuteur ce qui en somme rend le fusil inutilisable et croyez bien Monsieur le Secrétaire Général que je n’ai nullement envie de me servir de ce fusil et que tout de même si je pouvais remettre la culasse sur le fusil, cela aurait tout de même un plus beau coup d’œil.

Dans l’attente de vous lire, recevez Monsieur le Secrétaire Général, mes sincères salutations.

Gerbault Lucien

18 Rue des Quatre-Vents

Le Mans

P.S. J’ai fait la déclaration le 2 Juin 1938

au commissariat du 3eme arrondissement.

On notera l’indication avant tout autre explication de son statut d’engagé volontaire à 17 ans, marquant ainsi une spécificité qui pourrait appuyer la demande qui suit. Lucien Gerbault ne ment pas. Sa fiche matricule nous apprend qu’aide de culture, orphelin, il s’engagea dans l’artillerie. Blessé par éclat d’obus le 18 avril 1917, il fut cité en novembre 1917 à l’ordre de l’artillerie divisionnaire pour son courage sous le tir ennemi.

Voici le brouillon de la réponse préparée.

1ère Division
3e Bureau
Le Mans, 4 mai 1939
M. le Commissaire Central du Mans
M. Jubault Lucien, demeurant au Mans, 18 rue des Quatre-Vents, m’informe que lorsqu’il a effectué la déclaration d’un fusil de guerre allemand qu’il avait rapporté du front pour en faire une « arme de panoplie » le Commissariat de quartier de son arrondissement lui avait retiré la culasse de cette arme.

Or, il résulte des instructions de M. le Ministre de l’Intérieur, en date du 24 décembre 1937, que les armes ramenées comme souvenir de guerre du front par les anciens combattants, rentrent dans la catégorie des armes de panoplie si elles sont hors d’état de fonctionnement, c’est-à-dire si elles sont rendues inutilisables au tir par la suppression d’une pièce essentielle du mécanisme.

En conséquences, en exécution des prescriptions ci-dessus il semble bien que cette culasse puisse être restituée à l’intéressé si cette pièce essentielle du mécanisme a été enlevée.

Le Préfet

Le même jour, une autre lettre est envoyée à l’intéressé.

Le Mans le 4 mai 1939

Monsieur Gerbault Lucien, 18 rue des Quatre-Vents, Le Mans.

Par votre lettre du 1er Mai courant vous m’avez informé qu’engagé volontaire pour la durée de la guerre vous avez lors de votre retour dans vos foyers, rapporté du front un fusil de guerre Allemand pour en faire une arme de panoplie et qu’ayant fait une arme de panoplie et qu’ayant fait la déclaration de cette arme au commissariat de votre quartier, on avait retiré la culasse.

J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’en exécution de la circulaire du Ministre de l’Intérieur en date du 24 décembre 1937, les armes ramenées comme souvenir de guerre du front par les anciens combattants rentrent dans la catégorie des armes de panoplie si elles sont hors d’état de fonctionnement.

Or, il résulte d’une lettre du ministre précité du 12 janvier 1937 que, pour qu’une arme soit considérée comme « arme de panoplie », elle doit être rendue inutilisable au tir par la suppression d’une pièce essentielle du mécanisme.

D’après les dispositions ci-dessus il semble que l’enlèvement du percuteur serait suffisant pour satisfaire aux prescriptions des instructions ministérielles. En conséquence, instruisons par le courrier auprès de M. le Commissariat Central pour que la culasse de ce fusil vous soit restituée à l’exclusion d’une pièce du mécanisme.

Le Préfet

Lucien Gerbault n’attend pas longtemps pour aller au Commissariat central. La lettre envoyée par le préfet est renvoyée à la préfecture avec la mention manuscrite dès le 6 :

« Rentré en possession de la culasse indiquée ci-contre.
Le 6 Mai 1939.
signé : Gerbault L. »

Un dernier document indique ce qui fut fait pour rendre la pièce inutilisable :

(…)
J’ai l’honneur de faire connaître que la culasse mentionnée dans la lettre ci-jointe a été rendue au sieur Gerbault après avoir cassé le percuteur.
Le 6 Mai 1939
Le commissaire de police,
Signature illisible

  • Une suite ?

Si l’affaire semble close, il n’en est pourtant probablement rien. Nous sommes en mai 1939 et à peine un an plus tard commença l’occupation allemande. Si l’occupant organisa très rapidement la collecte des fusils de chasse, il en fut probablement de même pour les souvenirs de guerre. Toutefois, vu le grand nombre d’armes présentes dans les foyers en France et faisant l’objet de collectes régulières comme ici en 2022, il semble que beaucoup aient été soigneusement cachées à l’administration comme à l’occupant.

Lucien Gerbault ne revint qu’avec un fusil. D’autres rapportèrent une panoplie bien plus imposante.

  • Sources :

Archives départementales de la Sarthe :

– 4 M 163 : Recueil des actes administratifs n°15, Décembre 1936.

– 4 M 168 : dossier des armes de guerre.

– 1 R 1291 : Fiche matricule de Gerbault Lucien, classe 1918, matricule 937 au bureau de recrutement de Mamers.


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