GRANDCOING Philippe, L’été des hécatombes, Paris, De Boréee, 2026, 312 pages.

Ce nouveau polar est sorti en mars 2026. Il est le dernier volume d’une série de neuf tomes consacrés aux enquêtes d’Hippolyte Salvignac et de l’inspecteur Jules Lerouet. La lecture peut être isolée du reste de la série. En effet, l’auteur donne de nombreuses indications sur l’histoire du personnage principal qui suffisent à savoir qui il est. D’ailleurs, les premiers chapitres visent à présenter au lecteur à la fois la situation de Salvignac à l’occasion d’une visite à son père et du contexte politique en général. On est encore loin de l’enquête policière tant l’auteur cherche à présenter avec soin les conflits politiques autour de l’affaire Caillaux. Cependant, tout cela mène à la dernière semaine avant le déclenchement de la guerre, du rappel des permissionnaires et des officiers à l’affichage de l’ordre de mobilisation générale ainsi qu’à un meurtre et à l’enquête qui va rythmer la suite du récit jusqu’à son dénouement.
La couverture est intéressante : si elle montre le célèbre tableau d’Édouard Detaille, Le Rêve (1888) présentant des soldats rêvant des gloires passées de l’armée française, le titre apporte une contradiction. Loin d’être des pages glorieuses, cet été 1914, cadre du récit, fut bien celui des hécatombes. Philippe Grandcoing propose un récit nuancé et riche sur une période riche. Il sort des clichés mémoriels pour offrir au lecteur une immersion dans l’effervescence et les craintes de juillet et août 1914 en France.
- Une écriture précise et immersive
C’est un roman. Libre est l’auteur de se focaliser, consciemment ou non sur un groupe de la société ou d’imaginer dans quelle idéologie il se serait retrouvé s’il avait vécu à cette époque. On perçoit en tout cas très bien la formation universitaire de l’auteur dans la précision et la justesse des explications données.
Ce livre se démarque par la démarche de l’auteur : à travers une enquête et deux personnages principaux, il ambitionne d’immerger le lecteur dans son époque. Il fait le choix non d’un portrait social mais politique. Le développement sur les grands sujets (diplomatie, affaire Dreyfus) sont denses et cherchent à résumer le plus clairement les enjeux ou les positionnements. Cela reste de grands traits, mais c’est un angle rarement abordé dans un roman policier.
La semaine avant la déclaration de guerre est bien présentée, tout comme l’affaire Caillaux, les habitants voulant récupérer leur argent dans les banques, les atermoiements des socialistes. Ce ne sont pas de simples ajouts d’éléments mémoriels, plaisant pour le lecteur car généralistes et archi-connus. Il entre dans les détails, il développe, il explique. Le début du livre est très didactique sur cette période, en particulier sur les questions politiques.
Le point commun de nombre de romans est de se focaliser sur des personnes lettrées, des policiers appartenant tous à une catégorie supérieure de la société, que ce soit la petite ou la grande bourgeoisie. On est loin du monde ouvrier ou paysan qui domine pourtant la société du début du XXe siècle. Ainsi, Salvignac qui a été antiquaire puis détective privé avant d’intégrer la police judiciaire, fils d’un notable de province, n’est pas n’importe qui, sans appartenir pour autant à la haute société. Ce positionnement au milieu est-il destiné à plaire aux classes moyennes de ce premier quart du XXIe ? Ou plus simplement, ce type de personnage permet-il de rendre plus crédible l’analyse de la vie de l’époque par les personnages ?
- Une enquête en pleine guerre
Sur les sept premiers chapitres, un seul est consacré au crime, trois à des explications sur le contexte politique. Ces développements s’intégrant au récit, ils ne sont pas pour autant des cours d’histoire. Mieux, ils permettent à l’auteur d’apporter de la nuance et de la complexité dans le tableau de certains moments décrits, loin des simplifications mémorielles. En voici un exemple, quand les deux héros s’interrogent sur la situation à la fin du 31 juillet 1914 dans le chapitre 6 : « Bien sûr, tu trouveras quelques exaltés qui parlent de reprendre l’Alsace et la Lorraine ou qui envisagent de lancer une grève générale, illimitée et internationale, pour renverser le capitalisme une bonne fois pour toutes. Mais combien sont-ils ? Quelques milliers, guère plus… L’immense majorité de la population est comme toi et moi. Elle attend et elle remet son destin entre les mains de Poincaré et de Viviani. Et elle le fait dans un état d’esprit où se mêlent inquiétude et confiance. »
L’auteur ne manque pas, comme dans tous les romans, de mettre ses personnages au contact de personnalités réelles ou de témoins directs ou indirects des événements. Ainsi, le chapitre 6 se rapporte en partie à la mort de Jean Jaurès.
Une fois la guerre commencée, l’auteur réalise un subtil mélange entre l’avancement de l’enquête qui devient de plus en plus présente, la vie des personnages et le contexte de la guerre. Si les investigations n’occupent que la moitié du récit du chapitre 7 à 11, elle devient le cœur du roman du chapitre 12 à 30. Les événements de la guerre ponctuent la chronologie et les dialogues des personnages. L’auteur les utilise pour présenter au lecteur des bribes de questionnements qui pouvaient parcourir la population. Il développe au fil de son récit le cas des insoumis, des étrangers de pays ennemis, des saccages de boutiques « allemandes », sur les « stratèges du dimanche », les rumeurs.
L’enquête emmenant fort opportunément les deux enquêteurs vers Sedan, non loin de la zone des combats lors de la bataille des frontières. L’auteur propose des vignettes sur ce que croisent les enquêteurs : les réfugiés français à la gare de l’Est, les réfugiés belges autour de Sedan, un train de blessés, des soldats en marche, des civils circonspects, la peur des espions et la suspicion vis-à-vis des hommes en âge d’être mobilisés…
L’auteur a également quelques belles formules, ponctuelles – il ne cherche pas à le faire sans arrêt – et donc d’autant plus marquantes. Outre celle déjà citée venant du chapitre 6, il apporte de la nuance au lecteur dans le chapitre 12 sur l’impossibilité de ne pas être happé par certains événements extrêmement impactants : « Il ne lui avait fallu que quelques jours pour renoncer à son projet initial de laisser le moins possible la guerre envahir son quotidien, submerger ses pensées, violer son intimité. » Autre exemple dans le chapitre 15 quand l’auteur propose cette comparaison : « Il y a les villages à miracles et les villages à martyrs, commenta Hippolyte. Mais, dans les deux cas, ce sont des lieux de pèlerinage et ils se ressemblent tous. À croire que Dieu et la patrie, c’est la même liturgie. »
Son usage des figures de style est un atout aussi mesuré et donc efficace. Un exemple marquant est son évocation des troupes en marche en colonne par quatre dans le chapitre 11 : « Portés sur l’épaule, les fusils dépassaient largement la forêt des képis et donnaient à la troupe un aspect terrible, sorte d’animal fantastique bleu et rouge au long corps ondoyant sanglé de cuir et hérissé de piques scintillantes. »
- Quelques imprécisions seulement
Malgré toute sa finesse, le récit est traversé par quelques erreurs, certaines factuelles, d’autres de l’ordre de la téléologie.
Parmi les erreurs factuelles, on trouve dans le chapitre 2 « En trois jours les armées autrichiennes seront à Belgrade ». Belgrade est sur la rive droite du Danube, pendant que l’Empire austro-hongrois est sur la rive gauche. Toutefois, les opérations montrent qu’entre le temps de mobiliser ses troupes et de se lancer dans l’offensive, il fallut une quinzaine de jours à l’Empire pour envahir la Serbie. Malgré la prise de la capitale serbe le 2 septembre 1914, les défaites conduisirent à sa libération dès le 4. La réalité est donc plus complexe que la prise d’une ville en trois jours.
L’affectation de l’inspecteur, classe 1899, dans un régiment de réserve pose problème. La classe 1899 est de la territoriale à la mobilisation, comme la classe 1900. L’indication de l’information présente dans le livret individuel est correcte et il est vrai qu’à partir de septembre 1914, les hommes les plus jeunes de la territoriale purent être affectés au 76e ou au 276e RI1.
Une dernière erreur anecdotique est présente dans le chapitre 8 : il est fait mention de l’impression des affiches de la mobilisation juste avant sa proclamation. Elles étaient en fait imprimées depuis des années et mises au coffre de toutes les mairies. Il ne restait qu’à inscrire la date. Par contre, beaucoup d’autres affiches furent effectivement imprimées début août 1914 en parallèle.
Pour la téléologie2, l’auteur en fait lorsqu’il note les réflexions de son héros Salvignac. Par exemple, dans le chapitre 11 , il lui fait dire : « C’était à se demander si l’état-major, en restant fidèle à ces uniformes si semblables à ceux des combattants du siècle précédent, ne cherchait pas à nier l’horreur d’un conflit moderne avec ses mitrailleuses, ses canons à tir rapide, ses aéroplanes et ses cuirassés bardés d’acier, se demanda Salvignac. » La question ne se posait pas aussi explicitement et anticipe ce que l’expérience du combat montrera ensuite.
Il fait de même dans le chapitre 25 quand il évoque les débats conceptuels sur l’offensive entre deux officiers à la veille du combat. D’ailleurs, l’évocation du village de Rossignol le 22 août 1914 est intéressante même si la chronologie et le rendu des combats sont moins réalistes. Il faut lire l’ouvrage de Sophie Delaporte pour s’en rendre compte. Mais le récit a le mérite de plonger le lecteur dans cette journée particulière du 22 août.
- En guise de conclusion
L’auteur croise l’histoire d’une épée célèbre, de la Grande Guerre et d’une de ses journées particulières, le 22 août 1914. Il propose une plongée dans une vision civile de la guerre au détour d’une enquête de ses héros.
Quand le spécialiste en Histoire veut écrire des histoires en rapport avec sa période de spécialisation, il y a toujours cette difficulté de cadrer son récit et de réussir à partager son savoir sans ennuyer voire repousser le lecteur. Le récit proposé par Philippe Grandcoing est beaucoup plus précis que d’autres polars qui restent à la surface de la période et qui reposent sur des lieux communs. L’auteur est ici plus exigeant, ce qui permet d’offrir la lecture d’un roman collant à l’Histoire, sans tomber dans l’excès. S’il reste un roman, il propose des explications précises et les quelques passages téléologiques ne posent pas de problème car c’est intelligemment inséré dans le récit comme des réflexions constitutives de la pensée de son héros.
On pourra juste lui reprocher une fin particulièrement abrupte. Ceux qui liront ce livre comprendront.
- Pour aller plus loin :
Synthèse de l’histoire de l’épée de Frédéric II : https://shs.cairn.info/revue-napoleonica-la-revue-2021-2-page-2
- Remerciements :
À Annabelle pour les échanges autour de cet ouvrage.
- https://parcours-combattant14-18.fr/la-loi-du-5-aout-1914-sur-les-affectations-des-mobilises/ ↩︎
- Comme un dieu qui saurait ce qu’il va se passer puisque cela s’est déjà déroulé. ↩︎
