PÉCHEROT Patrick, Tranchecaille, Paris, Gallimard, 2008, 304 pages.

Le combo fusillé et roman n’est pas fait pour me séduire. Mais j’ai lu ce livre en m’interrogeant sur le réalisme de ce qui est proposé, à la fois au niveau de la reconstitution de la guerre et de la justice militaire. On est certes sur le Chemin des Dames en juin 1917, mais si les mutineries sont évoquées, elles ne sont pas au cœur de l’histoire. Le soldat accusé ne l’est pas pour mutinerie, mais pour l’assassinat de son lieutenant. Le tout s’inscrivant dans le cadre d’un roman « série noire », c’est une enquête qui attend le lecteur.
On découvre dès le départ que le soldat Jonas, surnommé Tranchecaille par ses camarades, a été exécuté. Ensuite, Patrick Pécherot pousse le lecteur à s’intéresser à chacun des témoignages ayant abouti, malgré ce que l’on découvre à mesure que l’on avance dans le récit, à cette exécution.
De manière originale, ce roman propose une enquête tantôt au front, tantôt à l’arrière.
La mise en forme du livre dévoile d’emblée l’issue : l’accusé est exécuté dès les premières pages. Toute la suite repose alors sur l’enquête menée par son défenseur, le capitaine Duparc qui lui-même sait tout de suite que la hiérarchie veut en faire un exemple : il se bat contre la montre, contre un verdict connu par avance pour sauver un accusé qui « lui glisse entre les doigts » et qui ne l’aide pas.
On revient donc au début de l’affaire. Chaque court chapitre permet de découvrir un protagoniste de l’affaire, un officier, un camarade, une prostituée, un témoin ayant connu l’accusé. On a aussi des flash-back qui remontent jusqu’à deux mois pour découvrir l’accusé ainsi que des moments de vie annexes mettant en scène un déserteur, les civils, une marraine… le tout toujours finement relié au final à l’histoire de Jonas.
Cette construction permet à l’auteur de nous emmener à la fois dans le quotidien des soldats, dans le combat, en permission. Autre particularité de l’écriture, dans les chapitres, le narrateur est absent : il interroge les témoins ou parle avec des officiers, mais on ne dispose dans ce cas que des paroles et des actions des personnes interrogées. On lit donc des monologues étonnants. En voici un exemple, celui du Major, qui est très parlant :
« Bordel de nom de Dieu ! Que voulez-vous que je fasse ?
Et cessez de me regarder ainsi, ma sœur. Vous voyez bien qu’il est en bouillie. On ne sait même plus de quel côté le prendre.
Merde ! Suis chirurgien. Si on doit reconstituer des types à partir de rien, qu’on enrôle des archéologues. Peuvent pas exiger l’impossible. Personne.
Stop ! Pas la peine, vos yeux mouillés, votre cornette, ça ne marche pas avec moi. Je suis chirurgien ! Rien d’autre. Depuis soixante-douze heures, j’opère sans débander. J’ai tranché plus de viande qu’un équarrisseur. Je patauge dans le sang comme vos Hébreux dans la mer Rouge. Et c’est maintenant qu’on m’amène un type dans cet état ? Mais que voulez-vous recoudre ?
On veut nous faire rafistoler des hommes ! Voilà ! Nous sommes les ravaudeurs de l’humanité.
Il a bouffé une grenade ? Beurk ! Ce n’est pas d’hier en plus. Il a déjà commencé à pourrir. D’où vient-il ?…
Où ça ? Brancardier ! Où l’avez-vous ramassé ? Hein ? Quelle baraque ? Je ne comprends rien à ce que vous dites. Les hangars à grains… À deux kilomètres… Oui, je vois, et alors ? Quoi ? Nom de Dieu ! Des blessés sont là-dedans depuis quatre jours ? Plus de mille ? Poussez-vous ! Giclez ! J’ai besoin de respirer.
Ma sœur, s’il vous plaît… Ce n’est pas le moment.
…
Suffit ma sœur. Oui, ça va !
Ça va, je vous répète ! »
Les seuls moments où le capitaine / enquêteur / narrateur parle sont lors de ses courriers à son épouse et dans certains échanges, notamment avec son seul soutien, le caporal Bohman. Il fait alors un monologue où l’on n’entend pas l’autre.
Le dernier élément général du récit est la volonté de l’auteur de faire douter le lecteur de la culpabilité de l’exécuté. Quand on pense aller vers une erreur judiciaire, il nous donne une nouvelle raison de douter. C’est donc un polar au milieu des tranchées.
Il s’agit évidemment d’une fiction. Si de nombreux éléments sont réalistes, à commencer par la hiérarchie, certains lieux, les BMC, la présence du 334e RI dans l’Aisne et même l’affaire de la mutinerie du 370e RI. Ainsi, la documentation de l’auteur ne fait aucun doute, ce qui lui permet de proposer un récit réaliste à ses lecteurs, à défaut de reprendre une histoire réelle. En effet, le 334e RI ne compta aucune exécution pendant la guerre.
- Des réussites
Le récit en lui-même est riche et on suit sans problème le cheminement de cette enquête. On se focalise sur l’enquête, on apprécie les respirations qui ajoutent du chrome à l’histoire, qui font qu’on est bien dans un récit sur la guerre cohérent et réaliste. Son histoire permettant d’aborder de très nombreuses thématiques de la guerre, l’auteur a pu varier son écriture, le phrasé des personnages ainsi que les formules qui percutent le lecteur, riches de sens, dans un style ironique voire cynique qui dénonce une situation réelle. Certaines sont simples à lire et rapides à comprendre. Quand il fait allusion à la lassitude de la guerre de la part des civils :
« À force, il trouve qu’on en fait beaucoup. Il n’y en a plus que pour les poilus. Il faudrait peut-être changer de disque. »
Il réussit à aborder des thématiques plus sensibles et moins souvent abordées, comme celle des familles face aux disparus :
« À force que le facteur ne s’arrête plus chez elles, elles comprennent. Mais ce n’est pas pareil. Il y a toujours le doute.
Et s’il était prisonnier, blessé, sans pouvoir écrire, amnésique… Avec ces idées-là, vous ne pouvez pas empêcher l’espoir de faire du yo-yo. C’est terrible, parce que, à la place de la douleur, c’est l’angoisse qui mène la danse. À force, le chagrin prend la place, mais il n’est jamais franc. Il vous étiole comme une maladie de langueur. Le monde n’a plus ni rime ni raison. Ces femmes-là, mon capitaine, si les mots ont un sens, j’en ai vu qui se fanaient. Vraiment. Elles devenaient comme des fleurs séchées. »
La méfiance vis-à-vis des nouvelles publiées dans les journaux est aussi utilisée : « La parution, à grand renfort de colonnes, de ces lettres de poilus prétendument authentiques où le patriotisme le dispute au ridicule n’aura fait qu’aviver le mal. Il est terrible pour un homme privé des siens et qui risque sa vie de penser qu’on lui ment. »
Toutefois, c’est dans tous les aspects touchant aux mobilisés que ses écrits sont les plus riches. Une fois encore, cela va du plus simple comme l’évocation des permissions à des thématiques évoquées de manière plus littéraire. « Les permes, on s’en fait tout un fromage, et quand on le déballe il sent parfois le moisi ». Dans cet autre exemple, l’auteur détourne une métaphore religieuse. La première ligne pour l’enfer, la seconde pour le purgatoire, cependant le ciel n’est pas l’arrière mais le retour en première ligne. « Une semaine en enfer, trois au purgatoire puis, de nouveau, la remontée en ligne en guise de ciel. C’est la règle. Le rythme des relèves. »
Il sait évoquer le ressenti, faire réfléchir. Par exemple, quand il évoque l’obéissance des hommes aux officiers, il écrit : « Se faire obéir, c’est facile, il suffit d’un galon sur la manche. Mais si on en reste là, c’est court. Ça va pour faire marcher des hommes au pas. Les conduire au combat, c’est autre chose. Les conduire vraiment, on veut dire. Marcher avec eux, devant eux et qu’ils vous suivent sans barguigner. Ça s’impose pas, mon capitaine, ça se gagne. »
Dans un autre chapitre, il évoque le terrain de la bataille :
« Ça déblaie, ça creuse, ça laboure des champs entiers. Ou ce qu’il en reste. Les sillons sont abreuvés de sang impur à flanquer la courante. La grosse colique pierreuse. Avec l’argile jaune et les mottes bien noires qui vous giclent à la gueule. Sur les casques, la caillasse tambourine. Ça lansquine dru, des silex et des sédiments. Le minéral est chamboulé dans ses profondeurs. Il en est soufflé. Il crache des fossiles et des ossements. C’est la nuit des temps qui tombe. » Le style est riche, entre le détournement de La Marseillaise, la métaphore scatologique, le chaos dans le naturalisme.
Il n’y a pas que le théâtre des combats qui est décrit. Il y a aussi les horreurs de la guerre, blessures psychiques, physiques, officiers pour qui les soldats ne sont plus que des statistiques sans vie, mais également l’horreur de donner la mort. « Les poilus ont bondi dans la tranchée allemande. Tu grimpes à ton tour. Tu es sorti du trou. Un élan, un bond ! On s’étripe. Feu ! Tirez ! Bout portant. Piquez ! Dans le mou ! C’est de l’abdomen, du ventre à choucroute. Tu touilles dedans. Pique encore. Perce. Pas de pitié. Pas de prisonnier. Rosalie fouille du bide. C’est bon, tas de salauds ? Elle est plantée profond. Jusqu’au manche. Le canon, faudra qu’il rentre aussi. Je veux le voir sortir de l’autre côté. Han ! À la broche, mon poulet ! » L’auteur mélange le descriptif le plus cru avec des métaphores saugrenues mélangées aux ordres qui étaient donnés lors des entraînements pour mieux montrer la folie.
Il décrit aussi les dilemmes moraux dans des situations plus traumatisantes les unes que les autres :
« Vous avez connu l’horreur, les copains hachés par la mitraille. Les corps qui se décomposent, pendus aux barbelés, les mourants qui appellent leur mère, des jours durant, entre les lignes, jusqu’à ce qu’un tir les achève. Parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse, mon Dieu. Et ce quelqu’un, c’est vous. »
Ce « vous » revient plusieurs fois pour plonger le lecteur à la place des personnages. Ainsi, le caporal Octave Bohman, quand il est confronté à un indicateur critique :
« – Possible, mais ça m’étonnerait qu’elle ait envoyé les couleurs. Les horreurs de la guerre, vous les voyez assez comme ça… Note qu’il y a des amateurs. Prends la rue Godot, on n’y trouve pas que des jeunesses. Si je te disais…
Vous le coupez.
– Tu le reconnaîtrais là-dessus ? »
Il réutilise cette métalepse narrative un peu plus tard, toujours dans le cadre de la narration de l’enquête à Paris du caporal Bohman. En utilisant cette technique, l’auteur brise la narration, intégrant directement le lecteur dans l’histoire. Cela appuie son immersion (un peu forcée ici) à un moment clef de l’histoire.
On pourra malgré tout reprocher au récit de vouloir cocher trop de cases. Outre le fusillé, une mutinerie, les relations avec les civils, l’assaut, on trouve une longue séquence sur une mine en train d’être creusée sous la ligne française où se trouve un protagoniste. Dans le même esprit, on trouve un soldat colonial et un soldat déserteur.
- En guise de conclusion
Un polar sombre, Patrick Pécherot propose un polar sombre, habilement construit et écrit dans un style simple mais riche et évocateur. On est bien dans une fiction qui essaie de rendre réaliste son histoire, ses choix narratifs, ses personnages. Comme dans tout roman noir, les rebondissements en manquent pas, rien n’est écrit au hasard, rien n’est gratuit.
A mesure que l’enquête avance, le lecteur est invité à s’interroger sur la culpabilité de ce Jonas bien incapable de se défendre et pourtant un accusé si pratique. L’auteur implique le lecteur par la mise en forme de son récit, de ses mots et de son style. Il réussit parfaitement à immerger dans la période et dans l’enquête.
Pour aller plus loin
Découvrir un extrait de l’ouvrage sur le site de l’éditeur :
https://www.gallimard.fr/catalogue/tranchecaille/9782070428915
- Remerciements :
À Annabelle pour ses échanges autour de ce livre.
