RIOLET Anne, Juliette et la Grande Guerre Tome 1, Un ruban dans les tranchées, Monaco, Plein Vent Éditions du Rocher, 2022, 232 pages.

Je ne suis pas la cible de ce livre. Il est destiné à des lecteurs de 13 ans et plus, plus généralement à de jeunes adolescents. Cela n’empêche pas de se demander quelle image de la guerre est donnée ici par l’autrice, agrégée d’histoire.
- Une héroïne pour des lecteurs du XXIe siècle
Le personnage principal est une jeune fille de 15 ans appartenant à la haute-bourgeoisie de 1914. Son père est un des dirigeants de l’entreprise Renault.
Elle a une forte personnalité et se montre aussi vive qu’une jeune adulte. Elle fréquente de jeunes hommes plus âgés qu’elle qui réalisent des études supérieures pour certains. On donne au lecteur une vision plutôt simplificatrice de la période en focalisant le lecteur sur la partie la plus haute de la société, oubliant la grande majorité.
L’héroïne bénéficie d’une grande liberté de penser, de mouvement, d’action, ce qui est bien peu réaliste, mais ne peut que parler aux lecteurs et surtout aux jeunes lectrices.
- Des imprécisions parfois étonnantes
La connaissance des protagonistes des unités exactes (divisions par exemple) n’est pas la règle à l’époque. Trop de détails sont donnés sur les localisations des combats, avec une prise de recul exagérée.
Juliette est décorée pour sa participation à l’opération des taxis de la Marne : elle reçoit en septembre la Croix de guerre. L’autrice prend le soin de préciser que cette décoration n’est créée qu’en 1915 en note de fin de chapitre. Pourquoi ne pas l’avoir remplacée par une autre décoration qui existait avant 1915 ? Le choix est surprenant. Un choix tout aussi surprenant et assumé par une note de fin de chapitre (note 3 du chapitre 10) est fait quand Juliette croise une seconde fois le général Maunoury en mars 1915 : l’autrice sait que le général ne pouvait être à cet endroit à cette date.
La fin de l’année 1914 est centrée sur une lettre d’Émile à Juliette qui cache un message secret sur la dureté de la vie au front. Début 1915, Charles apprend à Juliette qu’Émile est « porté disparu ». De là, l’héroïne conçoit le plan de travailler au front comme conductrice avec… Marie Curie. La couverture le laissait deviner.
La définition de « disparu » est on ne peut plus imprécise, « cela signifie que l’on n’a pas retrouvé son corps ». Dans les faits, il s’agissait non d’un corps perdu, mais de soldats pour lesquels il n’y avait pas deux témoins du sort.
Dans le chapitre 9, on lit « Son casque avait disparu (…) les bandes molletières qui lui entouraient les jambes pendaient lamentablement à ses chevilles ». Si les bandes molletières étaient en usage pour certaines unités et fonctions, elles ne l’étaient pas encore dans l’infanterie. Surtout, pas de casque à cette période dans l’infanterie française.
Un peu plus loin, il est question des fils de fer barbelés, qui étaient pourtant loin d’être la règle (le fil de fer était largement plus utilisé que le barbelé). Et Noël amène à une évocation d’une fraternisation.
Plus gênante est la narration de l’amnésie d’Émile qui le fait divaguer jusqu’à une ferme à 15 km en arrière du front. Ce lieu est isolé et Émile, amnésique, choisit de rester là avec la complicité d’un paysan. Cela ne se serait pas passé ainsi : chacun connaissait les règles, les risques et une ferme si près du front n’aurait pu être isolée ainsi. De toute manière, la situation d’Émile Verdier est totalement romancée. Né le 18 décembre 1894, il n’est pas militaire au déclenchement de la guerre. Même s’il s’était engagé volontairement dès la déclaration de guerre, il n’aurait pas pu participer à la bataille de la Marne. Un document indique « Situation de famille : célibataire ». Or cette information n’apparaît nulle part dans les documents des militaires.
Quand Juliette finit par retrouver Émile, ce dernier tombe sur son chef de compagnie – inspiré par un personnage réel – qui le fait passer immédiatement devant un conseil de guerre. Le chapitre 12 est consacré à ce procès.
La fin de l’histoire est consacrée à sortir Émile de ce guêpier, avec une happy end assez classique ouvrant sur un tome 2.
- En guise de conclusion
L’héroïne n’a rien d’une jeune fille de 15 ans du début du 20e siècle. Elle est libre, active, prend son destin en main, prend des risques. Elle ne donne donc pas une image réaliste de la place d’une jeune fille à l’époque.
Pour ce qui est de la vision de la guerre, le lecteur adolescent ne sera pas sans apprendre, à la fois grâce aux situations et grâce au vocabulaire de l’époque, employé et expliqué. Cependant, ce récit ne fait que recycler les vieilles lunes comme les taxis de la Marne ou les « Petites Curie ». S’il n’y a pas de grosses erreurs, on est tout de même en plein roman sur fond historique plus que dans un récit réellement didactique sur la période. On croise des personnages célèbres, des événements et des lieux qui ont marqué la mémoire collective (taxis de la Marne), des péripéties liées à la guerre (bataille, fraternisation, conseil de guerre). Ajouté à cela une intrigue cousue de fil d’ivoire (référence au livre…) où tout est facile à deviner à l’avance, cela donne un roman adapté à son public, mais tordant la réalité pour mieux arriver à ses fins : dresser le portrait d’une héroïne intrépide, aventurière, plus intelligente que la moyenne. Une héroïne dans laquelle les jeunes lecteurs peuvent se projeter, d’autant qu’il s’agit d’un tome 1.
Dommage qu’il repose sur les taxis de la Marne et les fraternisations et qu’il n’arrive pas à se détacher d’autres récits.
- Remerciements :
À Annabelle pour les échanges autour de cet ouvrage.
- Pour aller plus loin :
Site de l’éditeur : https://www.editionspleinvent.fr/product/126789/un-ruban-dans-les-tranchees
