MARCHAND Gilles, Le soldat désaccordé, Paris, Aux Forges de Vulcain, 2022, 208 pages.

Ce roman est pure fiction, mais il cherche à nous replonger dans la Grande Guerre à travers trois récits qui s’entremêlent. Ces récits permettent à l’auteur d’évoquer la fin de l’avant-guerre, des moments et faits importants de la guerre, l’après-guerre. Loin d’être un livre d’histoire, il surfe avec beaucoup d’intelligence sur certains de ces événements.
Le récit se déroule entre 1925 et 1932, mais de nombreux flash-back plongent le lecteur dans la guerre. Cet homme est anonyme. Il enquête pour retrouver Émile Joplain, soldat disparu depuis 1916 et dont la mère Jeanne Joplain ne se résout pas à la mort faute de corps, de sépulture, de preuve formelle à ses yeux.
Le récit relate une recherche réellement extraordinaire, autour de ces familles qui espéraient contre vents et marées, que le « disparu » était toujours vivant, la lumière de l’espoir renaissant à chaque article relatant des retrouvailles après un long silence. L’histoire du disparu qui est recherché peut rappeler le livre et son adaptation au cinéma Un long dimanche de fiançailles. On a donc un thème commun, le disparu, permettant une infinité de scénarios pour les romanciers. Ici, le roman se démarque de son illustre prédécesseur par ses choix narratifs, par une fin sombre pour tous les protagonistes.
Sans en dévoiler trop sur les trames de l’histoire, ses rebondissements ou sa construction, voici les trois récits qui composent l’histoire du roman :
– L’enquête du narrateur commence en 1925 et s’achève en 1942.
– Le récit de la vie d’Émile Joplain et Lucie Himmel, que l’on découvre au fil de l’enquête.
– La vie et la guerre du narrateur, blessé et amputé en 1914, démobilisé en 1919 puis devenu enquêteur pour aider des familles et des anciens combattants à retrouver la trace de disparus.
- La Grande Guerre à toutes les pages
Cette histoire de recherche d’un disparu est l’occasion pour l’auteur d’embrasser un très grand nombre de faits et de thèmes liés à la mémoire actuelle de la Première Guerre mondiale. Les fusillés et Blanche Maupas, Verdun, l’Alsace, la Marne, la mobilisation, l’après-guerre pour les anciens mobilisés, les femmes dans la guerre, la chanson de Craonne n’en sont que quelques exemples. La lecture, si elle donne parfois l’impression de cocher des cases, n’en est pas pour autant caricaturale. Au contraire, les références, les personnages, les faits sont amenés avec soin et nuance. Par exemple, la mobilisation n’est pas joyeuse, l’Alsace n’est pas la préoccupation numéro un pour les Français.
Ainsi, la lecture pour le grand public ne donnera pas l’impression d’être perdu dans des faits inconnus, mais les choix sont précisés et historiquement réalistes.
On trouve évidemment une galerie importante de personnages masculins, permettant d’illustrer de nombreux aspects de la guerre. Le médecin-major parle de son expérience au front, comme l’ont fait avant lui des soldats, un médecin permet de parler des traitements à l’électricité de l’obusite ne sont que quelques exemples. Les souvenirs du héros conduisent aussi l’auteur à évoquer les combats de 1914 puis le rôle des automobilistes. Mais c’est la place centrale des femmes qui interpelle. Une compagne qui cherche à retrouver son homme à tout prix ou qui prend le travail de son conjoint, une mère qui refuse la disparition de son fils, sont autant de personnages qui illustrent la guerre vue ou vécue par les femmes. Même au front, les passages sur la « fille de la Lune » ne manquent pas d’introduire cette présence féminine au cœur du chaos des combats des tranchées.
- Entre réflexion introspective et récit sombre
Chacun des trois récits avance au fil des pages, chaque étape de l’enquête permettant de découvrir un peu plus le passé du héros et le parcours du jeune couple. On comprend rapidement que le héros cherche, à travers la belle histoire d’Émile et de Lucie, à s’affranchir de son propre passé, de la tragédie de sa vie sentimentale. D’ailleurs, le récit de la vie du héros s’achève en 1919 quand les deux autres, étroitement imbriquées, continuent de tenir en haleine le lecteur.
La guerre a détruit tous les protagonistes de l’histoire. Tout y est drame personnel, voire tragédie. Amputés, gueules cassées, aveugles, veuve, mère éplorée : ce sont des vies brisées, ou dont les rêves ont été bouleversés par cette guerre. L’auteur offre une vision de la guerre synonyme de destruction des vies, des espoirs, des futurs. Il propose une après-guerre finalement aussi crépusculaire et noire que la couverture.
- Un sans faute ?
Il ne fait aucun doute que l’auteur a eu des lectures riches – elles sont listées -, bien choisies qu’il a su exploiter à la fois pour enrichir ses descriptions et pour en saisir toute la richesse humaine. Si la vision donnée est extrêmement sombre, il n’y a pas de fausse note flagrante ou une mémoire qui irait à l’encontre de la réalité historique. C’est un roman, certes, mais il a su présenter la guerre sous de nombreux aspects sans erreur notable. Par exemple, s’il évoque les fusillés et des étapes de leur réhabilitation après-guerre, c’est pour les utiliser dans son récit sans porter de jugement particulier, pour nourrir la personnalité de son héros. Ces faits offrent aussi l’occasion de présenter la chronologie autrement, de manière plus riche. Il ne tombe pas dans l’écueil d’en faire trop : rien sur les mutineries, sur les fraternisations, sur les assauts à la baïonnette qui sont pourtant des passages trop fréquents dans les romans contemporains.
Quand l’auteur évoque le 347e RI, il s’est finement documenté en particulier dans le blog de Christophe Lagrange1 qu’il ne manque pas de citer. D’ailleurs, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi ce régiment en particulier et non une création d’un régiment qui n’exista jamais comme cela se fait si fréquemment dans les œuvres cinématographiques ou littéraires.
Quand il évoque les soins aux blessés psychologiques, il n’en fait évidemment pas une dénonciation frontale, mais laisse le lecteur être gêné par le procédé. Il évoque le sort peu connu des aliénés internés morts en grand nombre pendant la Seconde Guerre mondiale en l’intégrant logiquement dans son roman.
Un seul point m’a semblé critiquable : le héros est amputé de la main gauche à l’automne 1914 mais continue de porter l’uniforme pour devenir automobiliste et conduire des camions au front. Pourtant, amputation était synonyme de réforme définitive avec pension. La conduite d’un camion avec une seule main, avec un matériel qui ne disposait d’aucune des assistances actuelles semble bien peu réaliste. Dans cet article2, il n’est nullement question de cette profession. Le reste du roman ne pose pas d’autres problèmes. Le fait d’avoir pu compter sur la relecture de Manon « Piniot », qui est fort probablement Manon Pignot historienne connue pour son remarquable travail sur les adolescents dans la guerre3, n’est probablement pas étranger à ce quasi sans faute.
- En guise de conclusion
Ce roman possède une galerie de personnages que l’on suit à la fois pendant la Première Guerre mondiale et après, à travers l’enquête du héros. Ce dernier recherche tout autant Émile et Lucie qu’à comprendre l’échec de sa propre vie avec Anna. Cet ouvrage, simple et rapide à lire, ne tombe pas dans le simpliste et le caricatural. Un roman non dénué de poésie, de surprises qui donne une vision riche de la guerre et de ses conséquences qu’il n’est pas déplaisant de lire que l’on soit peu au fait des événements de la Grande Guerre ou, au contraire, féru de la période.
Quant au titre, assez étrange, il prend évidemment tout son sens lors de la lecture, dans une des surprises dont le livre regorge et qui font tout le sel de la lecture.
- Pour aller plus loin :
Inspirations de l’auteur : Gilles Marchand : « Le soldat désaccordé », poilus et poésie
