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61 – Maisons-Laffitte, 128e RI, 1909

Ce n’est pas la première fois que je suis confronté à cette difficulté : un verso masqué. La première fois, c’était dans un cadre soudé. Je n’ai donc rien tenté. Cette fois-ci, ce fut une surprise en découvrant le document : le verso était totalement masqué par du papier collé.

  • Que faire de ce verso ?

Dans le cas du cadre soudé, je ne me suis pas posé la question, mais face à une carte dont le dos est masqué par du papier collé, je me suis demandé quoi faire : laisser en l’état ou essayer de décoller ?

Décoller risque d’abîmer le support et si c’est pour se retrouver face à un verso vierge, le jeu n’en vaut évidemment pas la chandelle. En observant attentivement le verso, j’ai remarqué qu’il y avait déjà eu une tentative pour voir ce qu’il y avait en dessous. Cette tentative n’était pas allée très loin, le papier commençant à se déchirer, mais fut suffisante pour constater qu’il n’était pas vierge.

D’autres traces d’écritures sur les bords montrent que toute la carte devait être utilisée.

J’ai donc décidé de tenter de décoller les papiers mais sans risquer de détériorer, ou pire, de détruire la photo carte. Un peu de vapeur tiède et de patience…

Voici le résultat :

Par chance, les papiers collés l’ont été avec une matière qui a disparu sous le simple effet de l’humidité tiède. Le support n’a pas souffert dans la manipulation.

Voici les papiers qui masquaient la correspondance.

Que nous apprend cette correspondance si longtemps masquée ?

  • La correspondance masquée

« Ma chérie je tecrie ses quelque mots pour te dire que je suis arrivée a bon ports.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfant du fort de Maison lafitte.
Charles qui t’aime

si tu mai m’écrie mais la 1er Compagnie
Camp Maison lafitte

Madame Durjon Charles
23 Villa du Progrès
29 Mouzaïa
19e Paris »

La correspondance ne se révèle pas être aussi riche qu’espérée. Pas d’identité pour le soldat qui écrit, une adresse qui ne donne pas de réelle poste. Tout au plus peut-on constater que Charles a tendance à écrire phonétiquement. Pour le reste, l’indication du camp de Maisons-Laffitte ne fait que confirmer l’écriteau visible sur la photographie.

Le nom de la destinataire « Madame Durjon Charles » pourrait être un indice très précieux. Il arrivait que ce soit le nom de l’époux qui soit indiqué en lieu et place du nom et du prénom de l’épouse. C’est le cas ici et notre soldat pourrait bien s’appeler « Charles Durjon ».

Les recherches pour l’instant sont restées vaines : très peu de personnes portent le nom de « Durjon », par contre, y compris dans le 19e arrondissement de Paris, les « Drujon » sont plus nombreux. Mais aucun dans ceux trouvés ne correspond, y compris dans les départements voisins. J’ai cherché les deux orthographes, même si une faute sur le nom paraît peu probable. J’attends avec impatience la mise en ligne des registres matricules de Paris.

Toutefois, il ne faut pas non plus négliger l’hypothèse que le nom « Durjon » n’ait rien à voir avec celui de l’auteur de la carte !

Rien n’explique de manière flagrante la raison du masquage. Ce n’est que la carte d’un homme à son amie ou son épouse. A-t-elle été renforcée pour être affichée (des pointes dans les coins pourraient le laisser penser) ? S’agissait-il de masquer cette relation après coup ? Que la carte ait été conservée par cette femme ou soit revenue à son envoyeur plus tard, cette explication est possible mais les hypothèses pourraient être multipliées sans qu’il soit possible d’en déterminer si l’une s’approche plus de la vérité qu’une autre. La question restera sans réponse.

L’auteur ne donne, hélas, aucune indication sur les croix marquées sur la photographie. Cette photographie se révèle en effet plus riche qu’il n’y paraît.

  • Reste l’image

Il n’y a pas à remettre en question la localisation : elle est donnée par la pancarte, par l’auteur de la carte et par le lieu visible, ce mélange de tentes dans la forêt et de bâtiments en dur.


La pancarte précise qu’il s’agit de la première escouade de la première compagnie. Autour du caporal, on a donc la totalité de l’escouade visible.


Ce qui est intéressant c’est qu’on observe ici que si l’escouade était l’unité de base dans l’infanterie française, les hommes pouvaient être appelés à d’autres fonctions tout en restant en subsistance à l’escouade : ils sont nourris à l’escouade mais peuvent avoir à la quitter. Ainsi, on a un musicien et un cuisinier.

Le musicien reconnaissable à son col :


Le cuisinier :

Le geste de son camarade vers le cuisinier est intéressant : si on regarde rapidement, on imagine que ce soldat est en train de mettre en valeur son camarade cuistot. À y regarder de plus près, ce n’est pas le cas : il tend la main pour mettre en valeur un petit objet, un calendrier de la classe qui servait à compter les jours avant la libération.

Grâce aux indications notées sur les uniformes à la craie, on peut différencier les anciens, ceux qui partent dans 56 jours, des derniers arrivés, ceux à qui il reste 420 jours.  Deux ont moins de deux mois à passer à la caserne, cinq encore plus d’un an. Seule l’information manque pour le cuisinier. Cela nous montre tout de même l’amalgame qui était fait entre soldats ayant déjà un an de service actif et les nouvelles recrues.

Pour terminer avec l’escouade, l’auteur de la carte a eu la bonne idée de mettre une croix pour qu’on l’identifie et une seconde pour indiquer son lieu de villégiature.

Il fait peu de doutes que toute l’escouade dormait dans cette tente. En effet, elles étaient conçues pour protéger hommes, équipement et armement comme on peut le voir sur cette carte postale.

Cette photographie nous permet de bien visualiser le système d’ouverture, avec à la fois le moyen de la tenir ouverte et celui aussi pour la refermer hermétiquement.

Pour terminer cette partie concernant l’image en elle-même, voici deux gros plans qui montrent des détails à peine visibles :

Comme souvent, il faut imaginer des hommes observant le photographe et le groupe en train d’être immortalisé. Un est partiellement visible sur la droite, un autre se mêle même involontairement (?) au groupe.

On devine la présence d’un dernier grâce… à la pointe de son godillot !

Durant la prise de vue, si le photographe pouvait dire le fameux « Ne bougeons plus », il ne s’adressait qu’aux hommes posant. De ce fait, la vie autour continuait, comme on peut le voir à l’arrière-plan : un homme, en tenue de travail, est penché et s’active.

  • Mais Thibaut Vallé a trouvé les réponses !

J’aurais pu arrêter cette recherche là et attendre la mise en ligne des fiches matricules de Paris pour les éplucher. Mais Thibaut Vallé a accepté de se lancer dans la recherche et il a rapidement trouvé la clef de l’énigme. Plutôt que de le paraphraser, voici ses mots.

Je suis parti de l’hypothèse que le Charles qui écrit à madame Charles X porte aussi le nom X. Le problème se situerait alors au niveau de « Durjon ». En regardant en détail le trait, on voit que le haut de la boucle de la première lettre est plus épais. Donc l’auteur, a commencé en bas à gauche, est remonté jusqu’au sommet de la bouche, puis la boucle. Et si c’était un « S » dont la queue remonterait haut ? Cela donnerait « Surjon » Charles.


Il y a une croix sous un des hommes qui ont marqué sur leur uniforme 1907 et 420. L’homme serait donc de la classe 1907. Direction les tables des registres matricules des bureaux de Paris ! Et, coup de chance, il y a un SURJON Charles Émile dans la classe 1907 du 1er bureau de la Seine !

Pour aller plus loin, il faudrait que Charles Émile se soit marié et ait eu des enfants (d’après ses écrits) avant 1909. Charles Émile est né dans le 19e arrondissement de Paris le 7 avril 1887 (V4E 7736, p28). La mention marginale indique qu’il s’est marié à Henriette Marchi le 27 septembre 1907 à Courtry dans les 77 (AD 77, commune de Courtry cote 6E145/5 1894-1912 p174). Malheureusement l’acte numérisé ne contient pas les signatures et aucun des époux ou sa famille ne réside Villa du Progrès. L’épouse, âgée de 16 ans, vit chez sa mère, veuve. L’époux, âgé de 20 ans, vit chez son père, veuf depuis avril 1907, à Paris au 25 rue Compans.

En juin 1909, le couple met au monde Charles Eugène dont voici l’acte de naissance. La signature du nom ne correspond pas à la carte. Du moins le « S » initial.

Mais le père a pu s’appliquer pour signer le registre de mairie alors qu’il signe rapidement sa carte. L’intérêt de l’acte se situe dans l’adresse des parents : 23, Villa du Progrès ! J’ai cherché un autre enfant dans le 19e mais n’en ai pas trouvé. Peut-être dans un arrondissement ou commune voisine ? En tout cas, si c’est bien notre homme, cela permet de dire qu’il était à Paris en juin 1909 et date donc la carte du 2e semestre.

Reste le papier collé. Pour suivre les hypothèses émises, je pense que la carte a été protégée peut-être pour être exposée. Et cela pourrait être l’œuvre d’Henriette Marchi, jeune veuve de guerre de 23 ans. En effet Charles Émile Surjon décède à Ecordal en août 1914.

Pour enfoncer le clou,  il reste à avoir la fiche matricule de Charles Émile pour voir s’il est passé au 128e avant être mobilisé au 347e, régiment de son décès.

Verdict de la fiche matricule (AD75 – D4R1/1399) ? Charles Émile Surjon est bien incorporé au 128e RI du 8 octobre 1908 au 23 septembre 1910. Il est noté marié le 28 septembre 1907 avec Henriette Marchi et soutien de famille. Il refera un saut au 128e en 1912 à l’occasion d’une période d’exercices. Entre son mariage et son recensement fin 1908, il a déménagé, probablement avec son père, vers la villa du Progrès, au n°15. Mais c’est bien au 23 qu’il se retire une fois son service actif achevé en 1910.

La fiche matricule indique qu’il part au combat en août 1914 avec le 147e RI. Mais comme souvent, c’est l’unité gestionnaire qui est indiquée : son décès au 347e RI indique que c’est dans ce régiment qu’il fut effectivement affecté. Ce changement d’affectation s’explique car en avril 1914 il quitte Paris (il avait quitté la Villa du Progrès dès octobre 1910) pour la banlieue et le Pré-Saint-Gervais. Le décès est fixé au 30 août 1914. Son corps a du être inhumé sur place dans un cimetière provisoire puisque son corps est transféré le 26 novembre 1919.

Sinon pour l’anecdotique : le niveau scolaire 1 qui colle bien avec son style d’écriture phonétique.

  • Dater la photographie

Si les éléments trouvés par Thibaut Vallé donnent de nombreuses indications chronologiques, elles permettent aussi de dater avec précision cette photographie. La méthode est toujours la même : on connaît la date de libération (comme les hommes à cette époque), on sait combien de jours il reste à faire.

Le calcul donne une date autour du 30 juillet 1909.

  • En guise de conclusion

Cet article n’est pas une invitation à casser les cadres, arracher des photos cartes fixées dans un album pour voir ce qui se cache derrière. D’ailleurs, quand j’ai acheté cette photo carte, je ne savais même pas qu’il y avait cette face cachée. Je n’aurais pas pris le risque de tenter quoi que ce soit si cela avait compromis la conservation du document ou si cela l’avait dénaturé. Là, il ne s’agissait que d’enlever quelques bandes de papier collé. Je ne suis pas prêt à tout pour faire parler une image !

Par contre, je ne regrette pas d’avoir cherché à savoir ce qu’elle cherchait, non que j’espérais y trouver un secret mais parce que je pensais pouvoir trouver des indices à même de faire parler l’image. Grâce à l’aide déterminante de Thibaut Vallé, cette étude est allée bien au-delà de ce que j’imaginais : un visage et son identité, des éléments de contextualisation et de bien tristes destins.

  • Pour en savoir plus :

Sur les combats à Ecordal :
http://347ri.canalblog.com/archives/02___ecordal__08_/index.html

Les morts du combat du 30 août 1914 du 347e RI :
http://347ri.canalblog.com/archives/2009/12/28/16301671.html

La notice biographique de Charles Surjon sur le blog du 347e RI :
http://347ri.canalblog.com/archives/2016/12/10/34671336.html

Le camp de Maisons-Laffitte :
http://www.maisonslaffitte.fr/download/VILLE/Histoire/camp_Gallieni/Camp_Gallieni.pdf

  • Remerciements :

Évidemment à Thibaut Vallé qui a permis de pousser la recherche bien plus loin que si j’avais été seul.


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