Même condamné, un militaire peut espérer obtenir une suspension de peine suivie d’un retour au front où, se comportant bien, le reste à purger est effacé. René Anen espère en bénéficier.
- La demande
La mère d’Anen René transmet la lettre de son fils.
« Paris le 12 Juin 1918
Monsieur le Général
Mon fils me prie de vous faire parvenir cette demande que je m’empresse de vous envoyer.
Je joins ma demande à la sienne, et je vous serais reconnaissante de le faire revenir.
Veuillez agréer, Monsieur le Général, mes plus respectueuses salutations. (…) »
Voici la teneur de la lettre :
« Camp de Saint-Joseph Mai 1918
Mon Général,
Ayant été puni en 1917, à un an de travaux publics pour ne pas avoir rejoint mon régiment (119e régiment d’infanterie, 7e compagnie, secteur 81) ma permission écoulée, j’ai été envoyé au mois de septembre dernier au fort Saint-Nicolas. Je suis actuellement en Algérie, bien loin du champ de bataille, et mon plus vif désir serait d’y retourner.
Mon Général, c’est dans un moment de découragement intense, que je regrette, que j’ai commis ma faute. Je voudrais la racheter en rejoignant mes compagnons d’arme sur le front.
Chez moi, je n’ai jamais eu que de bons conseils, mes parents sont d’excellents patriotes ; lorsqu’en 1916 je me suis engagé ma mère n’a jamais essayé de me détourner de mon devoir. Mon père est parti en 1914, âgé de 42 ans, rejoindre son régiment ; malheureusement, il a disparu et nous n’avons jamais plus eu de ses nouvelles. Pourtant sa mort ne nous a jamais été confirmée, et je ne voudrais pas qu’il ait à rougir de son fils s’il nous était rendu.
Mon Général, j’espère que vous serez assez bon pour faire tout ce qui est en votre pouvoir pour me fait obtenir une suspension de peine, et pour qu’on me donne les moyens nécessaires pour racheter ma faute, et je vous promets de devenir l’excellent soldat que j’aurais toujours dû être.
C’est au nom de ma mère et de mes frères et sœurs que je vous adresse cette demande.
(…)
René Anen
Atelier militaire, Bougie, Camp de Saint-Jospeh n°2 »
- Un parcours chaotique
Tout est vrai dans ce qu’écrit René Anen. Son père est bien disparu au début du conflit. Affecté au 30e RIT, il part en renfort au 102e RI pendant l’automne 1914 au moment où l’armée française fait feu de tout bois pour trouver des renforts, quitte à prendre des territoriaux pour renforcer les régiments d’active ou de réserve. Né en 1876, il n’a pas 42 ans à sa disparition, mais 38.
Erreur sur un âge, erreur sur sa peine (5 années et non une) et mensonge par omission : il oublie de rappeler qu’il a déjà bénéficié d’une telle suspension juste avant une seconde condamnation et qu’il est un multi récidiviste de la désertion.
- Retour sur le parcours de René Anen
Né dans le 18e arrondissement de Paris dans une famille d’origine luxembourgeoise, c’est là qu’il passe toute sa jeunesse. Au déclenchement de la guerre, son père est mobilisé. René, de la classe 1918, signe un engagement volontaire en 1916 et joint son sort à celui de la classe 1916.
Incorporé au 46e RI le 17 mars 1916, une fois son instruction achevée il est envoyé au 5e RI. Il semble qu’il soit immédiatement affecté en unité combattante, mais cela n’est pas clairement établi part les documents disponibles. Il arrive en tout cas au 5e RI le 10 juillet 1916.
Un rapport dresse son portrait en ces termes : « Classe 1918, engagé volontaire pour la durée de la guerre, il ne semblait pas mauvais soldat. N’avait encouru qu’une punition à 15 jours de prison pour retard au retour d’une permission pour naissance d’enfant. Il semblait courageux, se tenait très honorablement au feu. Soldat bon dans le service courant. »
Le sergent Arrivi, son chef de section, nuançait un peu plus : « très jeune classe, caractère un peu léger et manquant d’expérience (…) » quand son caporal notait : « a toujours fait son service, je le considérais comme bon soldat ».
La première alerte intervient donc lors de la naissance de son enfant, René Adolphe, avec Jeanne Grashoff. L’acte de naissance est une aide précieuse car si l’enfant naît le 25 octobre 1916, le père ne reconnaît sa progéniture que le 2 novembre. Il est donc alors à Paris à cette date. C’est probablement à cette occasion que, rentré en retard au corps, il récolte ses 15 jours de prison.
Il est à nouveau en permission du 23 au 29 novembre 1916 en lien avec la naissance de son fils. Au lieu de sept jours, il n’en obtient que six suite à son précédent retard.
Il aurait être de retour le 29 novembre. Il manque à l’appel le 30 novembre et est déclaré déserteur le 6 décembre. Il est arrêté à son domicile et rayé de la désertion le 20 décembre. Dès le 4 janvier 1917, alors que sa compagnie monte en ligne, il disparaît et ne se présente volontairement que le 15 janvier. Il s’excuse et explique « qu’il avait de mauvaises nouvelles de son enfant » et donne une attestation médicale le prouvant « qu’un enfant Anen 2 mois 1/2 était malade de diarrhée à cette époque ».
De retour au régiment, il récidive rapidement : il s’absente de Ligny-en-Barrois le 31 janvier 1917. Il est arrêté une nouvelle fois à son domicile le 27 février 1917.
Ainsi se précise le portrait d’un jeune homme, tout juste père de famille, bon soldat mais « coutumier du fait d’absence illégale ». Mais les mots du chef de corps sont plus sévères : « Déjà 3 fois déserteurs, Anen est un récidiviste incorrigible, un ferment d’indiscipline pour une unité et du plus dangereux exemple ».
Il passe devant le Conseil de guerre de la 6e DI le 14 mars 1917 et, pour les trois faits, est condamné à 5 ans de prison. Grâce aux circonstances atténuantes retenues, il évite les travaux publics.
Il obtient rapidement une suspension de peine et est envoyé au 119e RI où il arrive dès le 21 mars 1917. Affecté à la 7e compagnie, le sergent Heraud résume sa présence ainsi : « Anen s’est conduit au feu comme un soldat ordinaire. Il n’attira l’attention d’un gradé par aucun fait saillant. » Il est blessé par éclat d’obus à la main droite le 6 juin 1917 et est évacué. Il est attendu à son corps le 5 juillet 1917.
Il quitte le dépôt après un congé de convalescence le 3 juillet 1917. Parti du dépôt de réarmement de la gare régulatrice de Noisy-le-Sec, il n’arrive pas le 5 juillet au 119e RI comme prévu. L’enquête démontre qu’il retourna à Paris avant de rejoindre son régiment le 12 juillet, avec plus de 5 jours de retard. Immédiatement conduit aux locaux disciplinaires, René « profite d’une inattention pour s’évader ». Il est arrêté le 17 juillet par la prévôté sur le quai de la gare de Crépy-en-Valois.
Il n’échappe pas à une nouvelle comparution devant le Conseil de guerre de la 6e DI le 30 septembre 1917. Vu ses antécédents, difficile de plaider la clémence. Il est condamné plus sévèrement cette fois-ci : 5 ans de travaux public pour désertion à l’intérieur en temps de guerre après désertions antérieures.
Il est transféré en Algérie à l’atelier de Travaux public de Saint-Joseph à Bougie. C’est là qu’il fait sa demande de suspension de peine.
- La décision
René a déjà bénéficié d’une suspension suite à sa première condamnation et a ensuite rejoint le 119e RI. Obtenue le 21 mars 1917, elle a été annulée le 1er octobre 1917 suite à sa nouvelle condamnation pour le Conseil de guerre.
La procédure commence par l’enregistrement de la demande à la 6e DI le 12 juin 1918. Le 3 juillet, le général de la 6e DI demande un rapport à l’Atelier de Travaux publics de Bougie qui gère René Anen. L’avis de Bougie est transmis le 19 juillet 1918. La conduite et la moralité de René Anen ont été bons. Le général commandant la 6e DI prend l’avis des gradés du 119e RI. Si les feux pouvaient sembler au vert en raison de sa bonne conduite et de son acte de contrition écrit, le commissaire rapporteur précise à la fin de son rapport « Deux condamnations pour désertion. N’a pas encore accompli un an de sa peine sur dix années. Demande qui semble prématurée ». Le général commandant la 6e DI, suivant la conclusion du commissaire rapporteur, décide d’ajourner la demande le 6 août 1918. René Anen reste en Algérie aux Travaux publics.
- En guise de conclusion
André ne revit jamais ni son épouse, ni son fils, ni Paris. Jeanne Grashoff, mère à tout juste dix sept ans est décédée le 27 juillet 1918 avant d’avoir 19 ans. Les circonstances de son décès ne sont pas connues, mais le plus étonnant est qu’elle était mariée depuis le 8 décembre 1917 (alors âgée de 18 ans) avec Paul Felix Louaisil. Faute de sources, on ne saura jamais si ce choix est lié aux actions de René Anen ou si son « découragement intense » est lié à la situation avec Jeanne. On peut simplement noter que les deux hommes dont on sait qu’ils partagèrent sa vie un temps, avaient pour point commun d’être condamnés pour désertion ! Ce mariage fut bref puisque la jeune femme mourut quelques mois plus tard.
André ne survécut pas longtemps à la mère de son fils : toujours en Algérie, il décéda le 26 mars 1919 à l’hôpital militaire de Souk Ahras.
- Pour en savoir plus sur les remises de peine
L’article de Prisme du 10 mars 2024 concernant les remises depeine et les vices de procédure :
http://prisme1418.blogspot.com/2024/03/le-jugement-des-soldats-botte-et-camier.html
- Sources :
Archives de la Seine
D4R1 2084 : Fiche matricule d’Anen René, classe 1918, matricule 2132 au bureau de recrutement de Seine 3e Bureau.
D4R1 2291 : Fiche matricule d’Anen Louis Eugène, classe 1921, matricule 2317 au bureau de recrutement de Seine 3e Bureau.
D4R1 937 : Fiche matricule d’Anen Pierre Eugène, classe 1896, matricule 927 au bureau de recrutement de Seine 3e Bureau.
18 N 397 : Acte de naissance d’Anen René Adolphe, acte 2145 Paris 18e arrondissement.
18 V4E 10414 : Acte de naissance de Grashoff Jeanne, acte 4148, Paris 18e arrondissement.
18 18D 282 : Acte de décès de Grashoff Jeanne, acte 2973, Paris 18e arrondissement.
Archives municipales de Rennes
2 E 105 – Registre des naissances de 1897. Acte de naissance de Louaisil Paul Felix, acte 1054.
Service Historique de la Défense (SHD Vincennes)
GR 11 J 474 : 6e DI, dossier consacré aux suspensions de peines.
