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Thomas l’imposteur, de Georges Fanju, 1965, 1h25

Quand un ouvrage fait l’objet d’une adaptation cinématographique, il y a toujours une curiosité pour voir ce que cela donne sur grand écran après l’avoir apprécié sur papier. Toutefois, le but à atteindre semble difficile : l’image peut-elle rendre la vivacité de l’écriture, le talent de la plume, la poésie des mots et la férocité de la critique ?

  • Un film indolent

L’impression générale du film est qu’il est lent, mou, qu’il ne rend en rien la vivacité de l’œuvre originelle. Tout est ampoulé, linéaire, prévisible (surtout quand on a lu le livre). On suit une série de scènes qui s’enchaînent sans qu’on comprenne toujours bien le lien, l’objectif. La direction des acteurs masque mal leur hétérogénéité : si le docteur Verne ou Pesquel-Deport sont joués finement, Clémence de Dormes et surtout madame Valiche sont dans un surjeu qui écrase les autres, tout particulièrement le jeune Fabrice Rouleau qui incarne un Guillaume Thomas apathique, inexpressif et sans émotion, même lors de sa mort.

Le film suit servilement le texte. Certes, les coupes ont été nombreuses par rapport à ce que Cocteau a écrit. Ainsi, la partie 1 du livre représente 1 heure de film, quand la partie 2, au front, est liquidée en 25 minutes alors que les deux ont une part équivalente dans l’ouvrage. Certaines scènes sont de fidèles mises en images du livre : la fourche pour vérifier l’état des blessés allemands, la discussion avec le capitaine aux Invalides pour n’en citer que deux. Les dialogues sont aussi souvent des copier-coller du livre. Ces mots dans la narration cherchent à émouvoir le spectateur souvent sur de belles images, mais extraits de l’ensemble, ils ne portent pas.

Dans d’autres cas, le film mélange des éléments du livre : la narration de l’amour des bals de Clémence de Bormes et du début de la guerre à Paris sont réunies dans une salle de bal en août 1914 qui permet d’exposer la situation, de résumer de fait tout une partie du livre.

Le cinéma ne peut se permettre toutes les fantaisies du livre. Quand Cocteau écrit, il va de lieu en lieu, ce qui serait ingérable pour un film. D’où ces raccourcis, ces mélanges afin de coller au mieux au livre. Par exemple, à Meaux, ce n’est plus le maire qui sauve le convoi, mais l’évêque, ce qui gomme totalement le conflit entre les deux personnages du livre.

Le film ne s’en détache qu’à de très rares occasions, apportant de la symbolique là où l’adaptation fidèle du livre a été incapable de le faire avec les mots de Cocteau. C’est le cas de la scène où Guillaume Thomas tire au revolver sur son image dans un miroir. C’est bien pensé et cela fonctionne.

Les vues de nuit sont aussi à signaler comme réussies, que ce soit les bombardements de la Marne ou les fusées éclairantes de Belgique.

Tout comme celle à Reims, surréaliste, du cheval en feu.

Ce sont parfois des détails qui sont ajoutés pour fluidifier la narration, donner du sens. Clémence de Bormes qui voit deux enfants tués à Reims, l’officier Roy qui éclaire son propre visage pour se punir de ce qu’il vient de faire. Mais c’est fugace. Une vue de Paris, même si un immeuble récent est observable au loin, est assez réussie également.

On peut s’interroger sur la présence de Jean Cocteau au générique bien qu’il soit décédé deux ans avant la sortie du film. Obligations légales et contractuelles ? Obligation morale ? Hommage ? En tout cas, une partie des dialogues viennent du livre, comme tous les éléments du narrateur ; la structure du film suit celle de l’ouvrage et il n’y a que très peu d’apports originaux dans le travail de Georges Fanju. Cela rend ainsi logique de le créditer comme co-scénariste et co-dialoguiste. On peut y voir finalement un argument marketing, Cocteau étant encore une personnalité importante deux ans après son décès. D’ailleurs, la narration est de Jean Marais, ce qui montre que des proches de Cocteau étaient dans le projet.

  • Une reconstitution qui alterne bon et moins bon

Quelques scènes montrent le soin de la reconstitution. Tourné 50 ans après la période portée à l’écran, il y avait certainement plus de stock que 110 ans plus tard. Ainsi, le convoi pour le transport des blessés propose-t-il des véhicules anciens pouvant faire illusion.

Une scène d’exode est réussie, avec un décor, des figurants et des accessoires qui participent à rendre le tout réaliste.

La reconstitution d’une batterie d’artillerie évoque une scène rarement filmée au cinéma.

Autre tour de force, plusieurs scènes en extérieur se déroulent dans des lieux spectaculaires. La première se déroule dans la cour des Invalides, avec les postes de gardes à l’entrée. Bon, une vue générale et quelques gros plans ont pu limiter les efforts. Mais tout de même, il y a une volonté de montrer le vrai lieu et non un simple bureau.

Le plus spectaculaire est la représentation de Reims en guerre. On tourne autour de la cathédrale et le rendu est vraiment réussi. Sans compter l’uniforme Clémence de Bormes qui fait penser à celui de Sarah Bernhardt dans Femmes de France. Mais ce n’est pas la cathédrale de Reims. Des détails de la façade, les marches ne collent pas. De plus, le réalisateur n’aurait pas manqué de faire un plan avec la statue de Jeanne d’Arc, si iconique de la période.

AD80, 2PHO1531/1 : photographie aérienne de la cathédrale de Reims, après 1914.
https://archives.somme.fr/ark:/58483/16l3chg0tkdr

Les destructions de la ville collent parfaitement au livre et immergent le spectateur.

Le dernier élément réaliste est la tranchée au bout du front qui donne sur la mer du Nord. Il semble que le tout ait été reconstitué et l’effet réaliste est là, plus que dans d’autres scènes.

Mais il y a du moins bon aussi dans la reconstitution proposée, à commencer par les uniformes. En effet, le premier carton indique bien « 1914 ». Mais l’uniforme de Guillaume Thomas tout au long du film n’a rien à voir avec 1914 !

Et ci-dessus, le capitaine porte trois chevrons de présence dans la zone des armées (soit deux années complètes de présence dans ladite zone). On est toujours censé être en 1914, donc avant la création de ces chevrons. Pire, lors de son passage aux Invalides, les soldats sont aussi en uniformes postérieurs à 1916.

Le plus étonnant est qu’au milieu de tous ces uniformes de fin de guerre, la scène de nuit du convoi laisse deviner des uniformes corrects pour 1914 ! On a presque les deux types d’uniformes face à face.

Ajoutée dans le scénario, la scène où des cuirassiers observent le convoi et les signaux lumineux est à classer dans le moins bon. En effet, non seulement leur cuirasse aurait dû être recouverte, mais en plus, cette scène n’a pas de sens : suite au dialogue, on pourrait croire que la conséquences de cette lumière dans la nuit va être fâcheuse, or il n’en est rien. Cet ajout n’a donc aucun intérêt. Le problème est le même avec la poursuite de cavaliers allemands par des cavaliers français qui tombe encore plus entre deux scènes sans aucun lien et hors de toute référence dans le livre.

  • En guise de conclusion

Pour un temps d’investissement à peine plus long, je recommande chaudement la lecture du livre plutôt que le visionnage de ce film qui s’apparente à une série B. Malgré quelques scènes réussies, la poésie, le rythme, les moments burlesques ou loufoques, les satires et les caricatures du livre manquent terriblement : le film est trop appliqué, trop premier degré et attaché à l’histoire plus qu’à l’esprit du livre. L’acteur principal n’a qu’une expression tout au long du film, ce qui n’aide pas à s’investir dans son personnage.

Quelques fulgurances ne suffisent pas. Et pour qui n’aurait pas lu le livre, l’histoire semblera brouillonne, trop allusive et dénuée d’émotions.

Ce film est très souvent absent des listes des productions ayant pour thème la Première Guerre mondiale et n’eut pas grand succès à sa sortie. Une fois le visionnage achevé, on comprend pourquoi.

  • Pour aller plus loin :

Critique du film :

Critique acerbe du film :


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