Aller au contenu

Eugène Criqui, « La mâchoire de fer », poids plume

Ce boxeur, comme Georges Carpentier, a été une célébrité de la boxe au début des années 1920. Il faut dire qu’en réussissant à devenir champion du monde de sa catégorie, il a marqué son sport. Pour qui s’intéresse au premier conflit mondial, cet exploit est encore plus grand car mobilisé, Eugène Criqui fut gravement blessé au visage, devenant une gueule cassée, « l’homme à la mâchoire de fer », auteur malgré tout d’une immense carrière.

Né en 1893, il commence sa carrière professionnelle en 1910. Sa jeunesse chaotique est bien décrite dans une interview donnée en 1932 à la revue Match. Il est affirmé dans sa biographie dans Wikipédia que c’est son entraîneur qui avait fait le nécessaire pour qu’il soit ajourné.

Il est donc ajourné pour « faiblesse » en 1913. Cependant, le conseil de révision de la classe 1914 le déclare « Bon pour service armé ». Il est donc appelé avec sa classe et arrive le 8 septembre 1914 au 54e RI. Il est peu probable qu’il ait vu Compiègne, siège du dépôt de ce régiment, car ce dernier fut rapidement déplacé à Laval, plus loin du front.

La durée de son séjour au dépôt est inconnue. Il est envoyé en renfort au front en novembre 1914. Le régiment est dans le secteur des Éparges pendant toute la période où Criqui est au front. Le secteur est très actif, en particulier entre février et avril 1915. Criqui fait peut-être partie du groupe d’hommes qui défendirent un entonnoir le 8 janvier 1915. En effet, il raconte :

« Notre compagnie, qui venait de conquérir une ligne de tranchées, avait installé un petit poste de guetteurs dans un entonnoir creusé par l’explosion d’une de nos contre-mines. Nous n’y étions séparés des Allemands que par un mur de sacs de sable, mur qu’on refaisait tant bien que mal à chaque instant quand un obus venait le jeter à terre. Le bombardement – infernal – voulait nous
rendre la position intenable… Successivement, tous les copains qu’on avait placés dans ce fameux poste de guet avaient été tués. Comme on ne peut humainement pas envoyer délibérément des hommes à la mort, on demanda des volontaires. Pourquoi me suis-je proposé ? Je me le demande encore dix-sept ans après. Peut-être était-ce avec l’arrière-pensée que je me ferais tuer et qu’ainsi j’échapperais à ce bruit affolant. Peut-être ne fut-ce qu’un simple réflexe qui me fit accepter cette mission sans l’avoir voulu. Qui sait ? Enfin… Nous partîmes une dizaine de bonhommes, en rampant jusqu’à l’entonnoir. Parapet ? Absent. Le mur de sacs hâtivement reconstruit ne peut abriter tout le monde. Heureusement le hasard, l’instinct du guerrier plutôt, m’a amené près d’une espèce de butte recouverte d’un uniforme. C’est le tronc d’un homme qui me protégera dans cette bagarre.

On nous avait dit de tenir. Cela signifiait : « Demeurez là jusqu’à la mort ou jusqu’au moment où l’on vous permettra de partir. » L’ordre de repli ne vint que huit heures après. Nous restâmes — ceux du moins que la mort n’arrêta pas dans leur mission — huit heures dans une tempête d’obus et de balles. Il fallait tenir. On tenait.
Quand l’heure de la délivrance sonna, j’étais si hébété que, sans me rendre compte exactement de ce que je faisais, alors que mes camarades se repliaient en rampant, j’enjambai le parapet, sortis de notre abri et regagnai, debout, notre tranchée. Personne ne tira. Pourquoi ? C’est encore une de ces choses, un de ces hasards de la guerre qu’il ne faut pas chercher à s’expliquer. Appelons cela la
chance et n’en parlons plus. »

La seconde action qui le rend célèbre en tant que combattant est sa blessure. Une fois encore, il raconte comment elle arriva :

« Une fois de plus ça bardait en première ligne dans la tranchée de Calonne. Il y avait surtout un satané créneau où quatre gars s’étaient fait descendre d’une balle dans la tête avant que ne vînt le tour de mon meilleur copain et le mien. Ce créneau était certainement repéré par un tireur d’élite et on avait reçu l’ordre de le boucher. Le 13 au soir, je fus désigné pour y prendre la garde peu de temps avant la tombée de la nuit. De longues heures passèrent dans le noir à épier. Quoi ? Mon Dieu, on ne sait pas trop. L’esprit perpétuellement alerté finit par prendre un brin d’herbe pour un ennemi, dans cet état entre la veille et le sommeil. L’aube, enfin, revint visiter la terre, dissipant les inquiétudes, rendant aux choses leurs contours précis. Le bombardement continuait, acharné sur cette portion de terre, sur ces hommes qui ne voulaient pas se décider à mourir. À chaque coup qui martyrise le tympan on se terre un peu et le cœur fait un saut dans la poitrine, si bien que chaque éclatement retentit au plus profond de soi-même. Et les explosions se succèdent à un rythme syncopé. Ah ! ce bruit ne cessera donc jamais, bon Dieu ! Les idées se brouillent, chaque pensée ponctuée ou cassée par un coup. Nous sommes couverts de terre. Que faire ? Que faire pour ne plus entendre ?

Midi. Brusquement, je saute sur le parapet. Bravoure ? Bien inutile, en tous cas. Non. Lassitude. Folie. L’envie m’a prise, impérieuse, de rendre la vue à ce créneau. Ma besogne accomplie je saute dans la tranchée où le capitaine me fait dans le langage des tranchées une réception… digne de mon exploit.

Et je m’installe, fusil chargé, à mon créneau, guettant. Tout à coup, une tache grise remue là-bas. Instinctivement, j’ai tiré. Bien que mon œil droit soit mauvais et m’oblige à épauler à gauche, je suis un bon fusil. La tache a disparu. Je recharge et reviens au créneau. Je regarde une ou deux secondes le champ bouleversé qui s’offre à ma vue… Et, tout à coup, vlan !… un coup de cravache me cingle le visage. Je tombe assis dans la tranchée.

Que m’est-il arrivé ? Je me relève et regarde, un peu groggy. autour de moi. Un camarade m’a aperçu, s’avance, et je vois, tout à coup, ses yeux s’agrandir. Mais qu’est-ce que j’ai donc ? Je passe ma main sous mon menton et la retire couverte de sang ; du même coup j’ai vu sur ma poitrine, à l’endroit des décorations, mes dents semées dans une large tache rouge qui s’agrandit de seconde en seconde, car je saigne comme un bœuf égorgé.

Deux copains m’ont pris, mis sur un brancard et m’emmènent d’urgence à l’arrière. Mon capitaine nous croise : « Adieu ! » me dit-il. Mon commandant, lui, ne sait que me dire : « J’espère qu’on vous reverra ? », (…).

Revenir ? Je n’y songe guère. Je souffre, chaque cahot m’arrache une gorgée de sang. Maintenant, je sais à peu près comment je suis arrangé. J’ai essayé de parler, mais ma langue, coupée en deux, s’est agitée vainement en me faisant souffrir. (…)

J’ai la fièvre. Mes idées se succèdent, s’enchevêtrent, se nouent, se dénouent avec rapidité : Ouf ! J’en suis sorti. – Mon Dieu que j’ai mal ! – Salauds ! – Si je tenais le gars : qui m’a eu ! – Je suis sûr qu’ils n’ont pas donné mon barda à mes brancardiers ; d’ailleurs, je m’en fous. – Ai-je la mâchoire fracturée ? Oui. Je le sens. – Oh ! ma tête ! – Vais-je mourir ? – Probablement ! – Mais non. – Si ma mère me voyait ! – Ils ont encore cogné mon brancard. – Je n’aurai jamais assez de sang ! – Et la boxe ? Finie la boxe.

Parfois, je m’évanouissais quelques secondes. Mon sang gouttait du pansement trempé. Ce que ça peut saigner un homme blessé !

À Rupt-en-Woëvre, je m’éveillai d’un de mes courts évanouissements sur le billard. Il me semblait que j’étais loin, loin de tout ça, si loin de mon corps même et si plein d’indifférence. Eh bien ! Quoi ? Ça y était, j’allais mourir ! Ça n’avait pas été aussi pénible qu’on se figure !

Le major examinait ma blessure après avoir arraché le pansement. J’avais les yeux mi-clos, mais je voyais tout de même. À sa moue, je compris que j’étais fichu. Cependant, on me refaisait un nouveau pansement et on me soignait comme si j’avais dû vivre. À la cinquième piqûre d’huile camphrée, je me réveillai de nouveau ; une bouffée de chaleur me monta au visage. D’un réservoir placé derrière moi, le sérum coulait dans mon corps par le canal des longues aiguilles creuses qu’on avait enfoncées dans ma poitrine. Je ne souffrais plus, j’étais trop faible. Du temps passa. Heures ? Minutes ? Je l’ignore. Le toubib était de nouveau au pied de mon billard.

« Et voilà comment on sauve un homme », dit-il en se tournant vers ses aides.

Je poussai un faible soupir de soulagement et m’évanouis. »

Commence pour Criqui un parcours médical long afin d’abord de le sauver puis de reconstruire sa mâchoire. La blessure est spectaculaire : il a perdu 20 dents, a la langue à moitié coupée et la balle étant passée à côté de la carotide, il est victime à plusieurs reprises de crises d’épilepsie.

Il est également frappé temporairement d’amnésie.

Il est transféré à l’hôpital de Verdun du 15 mars au 2 avril 1915 puis il est transféré à l’Hôpital complémentaire 19 de Lyon où il est opéré douze fois d’après ses souvenirs. Pendant deux ans, il ne peut pas parler et s’exprime à l’aide d’un carnet où il cultive son « goût du laconisme ».

Même si 7 fragments de la balle restent fixés à sa mâchoire, les opérations permettent de réparer la fracture en le dotant d’une plaque de métal. Il veut boxer à nouveau. Son idée est la suivante : la fracture de la mâchoire est fréquente dans la boxe et une fois ressoudée, elle est souvent plus forte qu’avant. Il remet ses gants et demande à un camarade de frapper un peu fort. Eugène Criqui constate que tout va bien.

Une fois les soins achevés, ne pouvant pas encore mâcher, il rejoint son dépôt de Laval, à priori en mars 1916. Le 7 août 1916, il est réformé temporairement, décision renouvelée en 1917. Mais en octobre 1918, il est classé service auxiliaire et doit enfiler à nouveau l’uniforme, du 124e RI cette fois-ci. Il termine à la 22e SIM en janvier 1919 jusqu’à sa démobilisation en avril. C’est peut-être lors de son bref passage dans cette unité qu’il se fit photographier, non en 1921 comme l’indique la photographie et qui ne correspond à rien dans son parcours militaire.

Il dut vivre avec les conséquences de sa blessure jusqu’à sa mort. On perçoit nettement la cicatrice au niveau de ses lèvres, moins les problèmes gastro-intestinaux liés à sa difficulté à mastiquer ou les problèmes de décalage de la mâchoire, de langue courte et de dentition. Les crises d’épilepsies allant jusqu’à la perte de connaissance sont au nombre de 2 à 6 par an. Au moins les séquelles ne l’empêchèrent pas de parler à nouveau, mais avec parfois des difficultés d’élocution, des pertes de salive et des difficultés pour l’hygiène bucco-dentaire. D’abord pensionné à 90 %, il obtient une pension d’invalidité de 100 % en 1938.

Eugène Criqui en 1919 et en 1927.
Source : Gallica.

C’est en 1917 qu’il reprit la boxe. Un premier combat est gagné en février. Pour la suite, une fois encore, on a la chance qu’il l’ait raconté : en septembre 1917, il reprend l’entraînement à Paris et dès le 26 il gagne un combat en 5 rounds. Il remporte 22 combats de suite en 1917-1918. Il rencontre celle qui va devenir son épouse, se met sérieusement à s’entraîner et débute son ascension qui lui donne d’abord le titre de champion de France en 1921 puis d’Europe en 1922 et pour finir du Monde en 1923. Blessé à la main en 1923, il combat de moins en moins jusqu’à mettre fin à sa carrière en 1927. Au cours de ses combats, il eut deux fois la mâchoire cassée, en 1923 par Dundee et en Australie contre Cabanela.

Il est décédé en 1977.

  • Pour aller plus loin

Je conseille vivement la lecture de l’autobiographie publiée dans l’hebdomadaire « Match » dans six de ses numéros. On suit toutes les étapes de sa vie et de sa carrière de sa naissance à son interview en 1931. C’est alerte, dense, riche, bien plus que sa biographie romancée intitulée Gueule de fer publiée en 2017. On regrettera juste la piètre qualité de la numérisation proposée par Gallica alors qu’il est richement illustré de photographies personnelles, y compris pendant la guerre.

Série d’articles publiée dans Match l’intran,
16 février 1932 (partie 1)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55082078/f9.item

23 février 1932 (partie 2)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5508208p/f6.item

1er mars 1932 (partie 3)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55082093/f6.item

8 mars 1932 (partie 4)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5508210r/f6.item

15 mars 1932 (partie 5)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5508212k/f9.item

22 mars 1932 (partie 6)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55082130/f6.item

Sources Criqui

Sa carrière pugilistique : https://boxerlist.com/boxer/eugene-criqui/8365

Gallica

Photographie en 1914 : Rol, 37075
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69289586

Photographie avant mai 1919 :  Agence Meurisse MEU 66562-72205
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9031517f

Photographie en 1927 :  Rol, 117088
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531744692

Photographie en 1921 : Rol, 70208
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530691440

Match l’intran, 23 février 1932
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5508208p

Archives de Paris

D4R1 1717 : fiche matricule de Criqui Eugène Antoine, classe 1913, matricule 208 au bureau de recrutement de Seine 1er bureau.

Archives nationales

19800035/1452/67939 : dossier de la Légion d’honneur de Criqui Eugène.


Revenir à la liste des biographies de boxeurs dans la Grande Guerre

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *