Aller au contenu

66 – 26e BCP, Pont-à-Mousson, 1913

Certaines photographies jaunissent sérieusement en vieillissant. C’est le cas de cette photo carte envoyée par Raoul Bouet à sa famille fin 1913. Pour les gros plans, j’ai modifié les couleurs afin de gagner en contraste.

  • Une photo carte qui dit presque tout

Grâce au texte, on a un nom et un prénom, l’adresse des parents, ce qui a permis de retrouver facilement Raoul Bouet en Eure-et-Loir. L’unité est simple à identifier car elle est visible sur plusieurs képis, même si sans un détail il aurait été facile de se tromper : il s’agit d’hommes appartenant au 26e BCP. Le sergent au centre de la photographie porte des galons « cul de dés » d’argent. Sans ce détail, il aurait été possible de confondre avec le 26e RI, mais les états de service de Raoul Bouet nous auraient vite remis sur la bonne piste.

  • La dure vie de bleu dans un bataillon de chasseurs

Comment Raoul Bouet a-t-il pu se retrouver à Pont-à-Mousson, si loin de son Eure-et-Loir ? Simplement parce qu’il fait partie des soldats affectés dans une région militaire frontalière suite au tirage au sort d’une lettre. Depuis la classe 1911, une lettre est tirée au sort : à partir de cette lettre,

les premiers hommes du bureau de recrutement sont affectés à la frontière, les autres restent dans leur région militaire d’origine. Pour la classe 1912, c’est la lettre B qui sortit : « Bouet », c’est la lettre B aussi, donc sans surprise, on le retrouve loin de chez lui.

La vie de bleu au 26e BCP n’est pas simple et la majorité de la carte envoyée à ses parents porte sur ce sujet. Dans la dernière phrase, il demande même que ses parents lui obtiennent un certificat facilitant probablement l’obtention d’une permission.

La transcription ne comporte aucune correction. On est surpris de voir que le niveau d’instruction a été évalué à 3 : absence de ponctuation et d’accentuation, son « é » systématiquement écrit « er » et mots écrits phonétiquement sont pourtant nombreux.

« Cher Parents

Je vous envoye la photo de toute la 4e section, nous avons le dos tourner a Mousson on le vois pas beaucoup le temps etait brumeux je suis toujours en bonne santer et j’espere que ma carte vous trouvera de meme, j’espere que la St André sera bien passer cette annee nous fettons la fette des bleu samedi grand banquer et grand concert par des artiste du bataillon. Je vois plus rien a vous marquer pour le momen

hier on a eter sur le champ maneuvre, on a pris quelque chose comme bourre. cette fois on cest coucher dans leau et dans la boue ce matin il a fallu que lon lave nos capote et nos pantalon pour pouvoir arriver a les netoyer c’est honteux de voir des choses pareille, quan vous me recrirez vous m enverrez un certificat

je vais faire mon posible pôur venir a Noêl

Votre fils qui vous aime

Bouet Raoul »

Il ne décrit pas que son entraînement qu’il trouve fort pénible : l’eau, la boue et le lendemain matin passer du temps à nettoyer l’uniforme, il précise où le cliché a été pris. On devrait voir « Mousson » derrière lui, mais une brume épaisse barre totalement l’horizon. Sans ce détail écrit, il aurait été impossible de localiser ce cliché. Mais ce n’est pas la ville en elle-même qui est désignée par ce « Mousson » mais plus probablement la colline du même nom qui culmine à 382 mètres d’altitude. Toutefois, impossible de dire où était le groupe au moment de poser ainsi : au champ de manœuvre au nord de la ville pour y faire des exercices ? Au fort Saint-Michel lors d’une marche ?

Le texte nous permet également d’affiner la période où le cliché fut pris. Raoul est incorporé au 26e BCP le 9 octobre 1913. Il parle d’avoir une permission pour Noël. Il espère que la Saint-André s’est bien passée. Ce saint est célébré le 30 novembre. On est donc probablement dans la première quinzaine du mois de décembre. D’ailleurs la végétation est bien en rapport avec la saison : aucun arbre n’a de feuille et, ajouté à la brume, cela donne une impression automnale si ce n’est hivernale affirmée.

Ah, et si vous posez la question de savoir qui est Raoul Bouet sur ce cliché, les maigres informations de la fiche matricule ne permettent pas de le déterminer. En effet, sa description se contente de la couleur des yeux et des cheveux ainsi qu’une remarque sur le nez et sur le front. « Front haut », quand tous les hommes portent un képi bien enfoncé, autant dire que l’on ne possède rien pour l’identifier.

  • Toujours les détails à observer

Au centre, debout se tiennent deux officiers : à gauche un lieutenant et à droite un sous-lieutenant.

Ils ont revêtu un manteau, tenue plus chaude que celles des hommes qui sont à l’exercice sans leur capote.

Dans le groupe, il n’y a pas que ces deux officiers et le sergent mentionné au début de la recherche : on observe sur la gauche du groupe un sergent et un caporal. Le sergent n’a qu’une cartouchière, le caporal n’a pas de havresac contrairement aux soldats.

Le détail de l’absence de havresac laisse penser qu’il y a un second caporal, à gauche du lieutenant.

Impossible de tirer des conclusions sur la présence de deux sections complètes dans la mesure où le cliché ne montre pas tout le groupe : au moins un homme n’est présent que par son épaule à droite de l’image.

Ce gros plan est l’occasion de centrer notre attention sur les spectateurs et l’arrière-plan. On perçoit les profils d’un groupe d’hommes derrière un curieux, flou, qui observe et se fait photographier en même temps.

Deux autres « intrus » sont visibles : un soldat…

… et un enfant !

Si Raoul se plaint d’avoir dû se coucher dans la boue dans sa carte, là, c’est pour la pose et le sol est sec.

Raoul Bouet fit toute sa campagne au 26e BCP. Il se blessa en 1916 (entorse et fracture) ce qui lui permit d’être 4 mois éloigné du front. Il revint à la compagnie de mitrailleuse 1. Intoxiqué par gaz en octobre 1918, il fut évacué un mois et retourna au bataillon le 7 novembre 1918. Il fut démobilisé en août 1919.

  • Bonus

Le hasard des achats fait que j’ai également cette photo carte datée de… décembre 1913, écrite par René, soldat au 26e BCP et à l’aspect jauni marqué ! Les points communs ne s’arrêtent pas là.

Le fond brumeux semble identique à celui du cliché étudié.

On trouve tout de même un sous-lieutenant, en manteau, au milieu de ses hommes, encadré par deux caporaux qui ont fait ressortir leurs galons à la craie.

Les hommes eux, sont comme dans le précédent cliché, en veste « ras-cul », sans le havresac mais avec les cartouchières.

Autre différence importante, l’absence de fusil qui conduit un homme à imiter – volontairement ? – la prise du fusil pour la pose.

L’état des godillots montre que le temps est plus humide et que le groupe a dû faire de la marche pour arriver où il est ou pour l’exercice.

Autre point commun important avec le document de Raoul Bouet : la correspondance. La voici transcrite, toujours sans correction, dans un style très proche de celui de Raoul Bouet.

« Pont à Mousson le 16-12-1913

Chers Parents

Je me décide tout de meme a vous ecrire pour vous dire que jai demander une permission pour Noël car nous avons 9 Jours du 21 au 29 ses Gaston Lemaire qui fait decide mais nous sommes pas encore sur dit aller car nous somme beaucoup et il va falloir tirer au sort ne vous deranger pas pour moi si je m’envait je ferait le chemin a pied bonjour en attendant je vous embrasse bien fort Rene »

Il n‘est question ici que de la permission de Noël 1913. René, dont hélas le nom est inconnu, ne parle pas des conditions d’entraînement, ni de sa présence sur la photographie. La recherche de Gaston Lemaire n’a rien donné non plus.

  • En guise de conclusion

Outre le fait de trouver qui est Raoul Bouet, l’étude de cette image pourrait s’enrichir d’une vue identique par beau temps afin de situer précisément où le cliché fut pris. J’ai cherché dans les sites donnant accès à des photographies du 26e BCP ou de Pont-à-Mousson plus généralement, en vain pour l’instant. La seconde image montre que, comme dans les autres corps de l’armée française de l’époque, les photographies sont nombreuses et je ne doute pas qu’on finira au moins par découvrir ce qui se cache derrière ces deux clichés, au sens propre !

  • Sources :

Archives départementales d’Eure-et-Loir : https://archives28.fr/

1 R 528 : fiche matricule de Raoul Bouet, classe 1912, matricule 308 au bureau de recrutement de Chartres.


Retour à la galerie des recherches sur les photographies d’avant 1914

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *