Aller au contenu

Un roman de guerre critique et poétique de Jean Cocteau

Cocteau Jean, Thomas l’imposteur, Paris, Gallimard, 1948 (1923), 196 pages.

Cet article n’a pas la prétention de faire une analyse fine et complète de ce petit livre. La vie de Cocteau a fait l’objet de nombreux ouvrages et rien que pour Thomas l’imposteur, plusieurs sites proposent des études très riches. Plutôt que de m’en inspirer je les ai mises en sitographie à la fin de cette page. Le reste est donc une courte présentation.

Ce petit ouvrage se lit très vite. En plus du fait d’être court, son style est nerveux et les 174 pages de l’édition de 1948 divisées en 48 chapitres ne perdent pas le lecteur dans de longs développements. Au contraire, les personnages, les scènes, tout virevolte, aidé par une écriture vive et rythmée. On ne s’ennuie pas.

Derrière la situation parfois rocambolesque, d’autres fois amusantes, tragique à la fin, on suit les aventures de deux personnes, Guillaume Thomas et la duchesse de Bormes, ainsi que des personnages secondaires gravitant autour (Henriette, madame Valiche et Pesquel-Duport principalement).

Guillaume Thomas, 16 ans, se fait passer pour Guillaume de Fontenoy, neveu d’un général célèbre, aide de camp d’un général agonisant dans la structure médicale du docteur Verne. Muni de ce seul nom, de hasards en espiègleries adolescentes, sans le moindre plan d’ensemble, il va parvenir à devenir quelqu’un, à aller au front, à vivre ses aventures. On ne peut s’empêcher de penser à la littérature jeunesse qui faisait aller, de semaine en semaine, leurs héros dans des situations toujours plus loufoques ou incroyables. Mais la vraie vie n’est pas sans conséquences.

  • Un roman qui touche au réel

Évidement, Cocteau a écrit un roman. Cependant, il l’a nourri du réel. D’abord en mettant en place un contexte réaliste. L’ouvrage commence avec le départ du gouvernement à Bordeaux en août 1914, ancrant dès les premières pages dans ce contexte réaliste qui immerge tout de suite le lecteur. Il décrit et utilise les luttes de pouvoirs (l’évêque contre le maire de Meaux par exemple) qui créent des opportunités pour les uns (ouvrir une structure hospitalière, récupérer des blessés, obtenir de l’essence…) et surtout pour Guillaume car ces luttes s’ajoutent au désordre ambiant lié à la guerre. Il résumé ainsi la situation page 31 : « Tout était si sombre, si remué qu’on admettait n’importe quoi ».

Mais ce contexte est plus qu’une simple inspiration. Le lecteur fait le grand écart entre des situations loufoques qu’il ne sait s’il doit les imaginer vraies ou purement tirées de l’imagination de Cocteau. Or, ce dernier a été un acteur du conflit à son niveau. Affecté à Paris pendant une partie de la guerre, il a connu des structures hospitalières, des structures de la Croix rouge près du front. Ainsi, il est précis dans ses descriptions, il n’est pas dans la pure invention.

Le livre est découpé en deux parties comptant un nombre équivalent de pages. Une première à Paris, autour de la structure hospitalière du docteur Verne. On est dans les rues de Paris, dans cet hôtel particulier transformé en structure hospitalière. On prend la direction de la zone des armées en convoi automobile pour trouver des blessés à soigner. La seconde partie se déroule en Belgique, autour de Coxyde. Et là, la précision des descriptions des situations ne laisse aucune place au doute : Cocteau décrit des paysages qu’il a vus, il illustre son texte d’impressions qu’il a eues, il nourrit le lecteur de bruits qu’il a entendus. Cette impression de lecture est confirmée par des interviews et d’autres écrits de Cocteaui.

Mieux, Guillaume au front, dans la seconde partie du livre, c’est Cocteau ! S’il n’a pas été réellement un combattant en raison de sa santé, il obtint rapidement un sursis qui lui permit d’être au service de la Croix rouge, en particulier dans l’antenne de Coxyde, près des fusiliers marins qu’il évoque avec beaucoup de précision dans son livre. Ses descriptions sur plusieurs pages du front dans le chapitre « Secteur 131 » sont d’une précision et d’une fluidité remarquables. Il utilise ce que voit Guillaume Thomas pour décrire ce qu’il a vu. Il y a mis de la poésie, de la fantaisie dans les noms (duchesse Bormes, colonel Jocaste, général Madelon…). Peu de doutes que dans chaque personnage il avait une personne bien réelle en modèle.

Pour en savoir plus sur son parcours militaire de mobilisé, je vous invite à consulter sa fiche matricule (voir sources) ou sa biographie réalisée sur le site des Poètes dans la Grande guerre.

  • Une œuvre poétique et littéraire

J’ai déjà évoqué le rythme du livre donné par son découpage et son écriture. Cocteau enrichit son écriture de nombreuses figures de style. Pour décrire les paysages, en particulier les dunes de la mer du Nord, il utilise des personnifications. Les dunes sont des femmes et elles sont « défigurées » par les tranchées et les cratères d’obus.

Les métaphores utilisées ajoutent des images parlantes à la richesse du livre. Plus qu’une métaphore filée, le théâtre est le fil rouge de l’ouvrage. Tout au long de son histoire, Cocteau utilise des métaphores autour du théâtre pour décrire ses personnages (actrices, spectatrices), les lieux (la scène, les coulisses…), des situations.

Il les utilise également mais de manière ponctuelle et souvent particulièrement poétique. Ainsi, le son de l’obus du canon de 75 donne page 104 : « les soixante-quinze qui débouchent du champagne sec et dont l’obus déchire un coupon de soie ». Toujours pour évoquer les tirs des canons et leurs effets, il décrit pages 62-63 « On vivait sous la tonnelle de nos projectiles qui passaient avec un bruit d’express et des obus allemands ponctuant la fin de leur paraphe soyeux d’un pâté noir de foudre et de mort ». Voici enfin comment il évoque la propagation de la gangrène chez un blessé, page 62 : « On dut laisser la gangrène l’envahir comme le lierre une statue ». Ces métaphores ponctuent le texte dans son ensemble mais sans excès.

La plume de Cocteau est poétique et critique à la fois. Par exemple pages 120-121, voici comment, après une habile allusion aux palmes de la Croix de guerre, il montre le mélange entre les soldats appelés, les martyrs, et les criminels, les joyeux qui ont plaisir à exercer leur art ; « l’héroïsme réunissait un monde mêlé sous une même palme. Bien des meurtriers en herbe trouvaient l’occasion, l’excuse de leur vice et sa récompense, côte-à-côte avec les martyrs ».

  • La guerre, c’est sérieux

L’imposture est le cœur de l’ouvrage. Derrière ce mot, c’est une critique violente des profiteurs, des planqués et de tous ceux qui utilisent la guerre pour se donner une image, un pouvoir. Il ne s’agit pas d’un pouvoir économique ou politique. Les profiteurs qui se sont enrichis ne sont pas sous le feu du projecteur des mots de Cocteau. Il s’attaque aux vaniteux qui utilisent le contexte particulier pour briller, oubliant le sort des vrais héros que sont les combattants.

Dans ce livre sur la guerre, les combattants sont toujours présents, mais ils forment un fond diffus, masqué par les turpitudes des héros. Dans la première partie, à Paris, ce sont les blessés qui sont fantomatiques bien que tout tourna autour d’eux. Ils sont tellement absents que la structure hospitalière est vide et qu’il faut aller les chercher directement sur le lieu de production ! Et à ce moment, les aventures des personnages principaux deviennent surréalistes, déplacées pour le lecteur. En effet, Cocteau décrit alors, toujours avec un style vif et léger des situations terribles. Le contraste en devient plus frappant encore. Page 44, un médecin-chef français refuse l’évacuation de ses blessés après une description dantesque des blessures, rendant ce refus incompréhensible et condamnable moralement. On comprend que pour Cocteau, l’imposteur n’est pas vraiment Guillaume Thomas. Il n’a pas de mauvaises intentions et ses mensonges sont finalement utiles, il les met au service des autres. Par contre, ce médecin-chef prend des décisions nuisibles pour les hommes dont il a la charge. Qui est l’imposteur finalement ? Le colonel en Belgique fait construire des aménagements inutiles qui font sa fierté, mais son incompétence s’expose dès que le général apparaît.

Dans le seconde partie du livre, les soldats sont plus présents et leur sort est aussi peu enviable que celui des blessés de septembre 1914 de la première partie. Tous ceux qui entourent Guillaume connaissent un sort funeste. Le héros n’y est pour rien, il est juste l’occasion de les évoquer. Un premier officier du groupe qui l’a accueilli les bras ouverts est tué alors qu’il doit partir en permission au moment où il est taquiné par un camarade. Ce camarades se sent responsable de sa mort et va être tué de manière expiatoire lors d’un assaut. Cocteau met sur un piédestal les combattants pour mieux rendre abjectes tous les plans, toutes les stratégies des personnes visant à les faire s’élever dans ce contexte. Page 135, il résume ainsi les relations des soldats qui entourent son héros : « Tout le monde risquant d’être tué le lendemain, se livrait sans réserve et ne calculait pas ».

La guerre devient un révélateur : il y a ceux qui, à l’abri, qu’ils soient officiers, bourgeois de Paris, grande dames du monde, passent leur temps à construire leur personnage, à se créer une façade, à être des personnes qui n’existent pas, des impostures. Quand, dans un contre-pied réussi, les soldats au front forment une vraie famille pour qui on est prêt à tout donner sans réfléchir. L’adolescent aventureux permet de passer en revue ces galeries de personnages, toujours dans ce style des romans pour la jeunesse de l’époque. Faut-il y voir une œuvre morale concluant que de l’imposture n’arrive que le malheur ? Car au final, aucun des protagonistes ne sort gagnant de ses calculs et de ses impostures. Guillaume meurt au combat, la duchesse perd goût à tout et perd sa fille avec qui elle n’a pas vraiment construit de relation saine, le colonel reste un incapable aux yeux du général.

  • Pour résumer le livre

La première partie se déroule en août 1914. Le gouvernement vient de quitter Paris. La duchesse de Bormes vient de faire soigner sa fille Henriette et imagine transformer la maison de santé du docteur Verne en hôpital pour les blessés.

Guillaume Thomas, natif de Fontenoy et âgé de 16 ans se présente à la structure, prétendant être le secrétaire du général d’Aucourt, alors agonisant dans la maison de repos. Le simple fait de dire qu’il est Guillaume de Fontenoy, neveu d’un fameux général, lui ouvre toutes les portes. Étant désœuvré, il se met au service de la duchesse qui met son nom à profit pour se rendre au front et récupérer des blessés. Lui en profite pour assouvir son goût pour l’aventure en s’approchant de la zone des combats et en récupérant des souvenirs. Ils connaissent leur baptême du feu à Reims sous le bombardement de la ville.

Le héros boit trop et le docteur Verne découvre le pot aux roses, mais se tait car il a plus à gagner à garder le secret. Mais Guillaume Thomas se lasse et veut autre chose. Profitant de la mort du général d’Aucourt, il demande au directeur de journal Pesquel-Duport d’aller dans la zone des armées dans un centre de distribution. Ce dernier y voit l’occasion de se débarrasser de celui qu’il imagine amoureux de la duchesse et sur qui il a des doutes quant à l’identité. En réalité, ce sont Henriette et Guillaume qui sont amoureux l’un de l’autre, sans se le dire. C’est ainsi que le héros prend la direction de la Belgique.

La seconde partie du livre se déroule fin 1914, début 1915 en Belgique, autour de Coxyde. Guillaume Thomas se rend utile sur place, sympathise avec les fusiliers marins qui l’adoptent et l’accueillent. Il fait également la connaissance du colonel Jocaste.

Quand le centre de distribution ne nécessite plus qu’une personne, il est volontaire pour rester. Quand il a une permission, il refuse de quitter ses camarades du front. Il a trouvé sa place.

Mais Henriette avoue ses sentiments à sa mère qui obtient de Pesquel-Duport la possibilité de suivre une tournée d’artistes aux armées. Ainsi, Henriette et sa mère retrouvent, à sa plus grande surprise, Guillaume Thomas en Belgique. Mais il n’est plus intéressé que par le front. Il se propose de faire une liaison pour un camarade officier. Il promet de prendre le chemin long, sans danger mais prend le court, tombe sur une patrouille allemande et est tué.

Henriette ne s’en remet pas et se suicide deux mois après. Sa mère perd toute énergie. De l’imposture n’arrive que le malheur.

  • En guise de conclusion

Que ce soit pour ses qualités littéraires, ce qu’il dénonce, son histoire, son ton particulier, les raisons de lire ou relire Thomas l’imposteur ne manquent pas. Loin d’être l’œuvre d’une personne sans légitimité voire d’un faux témoin, ces écrits utilisent en partie le vécu de leur auteur pour dénoncer l’attitude de certains, tout en faisant montre de qualités littéraires réelles.

À noter qu’en 1965, l’ouvrage fit l’objet d’une adaptation au cinéma dont une partie de l’adaptation fut de la plume de Cocteau, probablement peu de temps avant son décès en 1963.

  • Pour aller plus loin :

Une étude complète de l’ouvrage, très littéraire :

Chaperon, Danielle, « Thomas l’imposteur : “La guerre, vue des coulisses…” ». Roman 20-50, 2016/1 n° 61, 2016. p.33-42. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-roman2050-2016-1-page-33?lang=fr.
https://doi.org/10.3917/r2050.061.0033

Sur la genèse de l’histoire et son écriture, présentation sur le site de l’éditeur Gallimard :
https://www.gallimard.fr/actualites-entretiens/thomas-l-imposteur-de-jean-cocteau

Site consacrant plusieurs pages sur l’aspect littéraire de cette œuvre de Cocteau :
https://cocteau.scdi-montpellier.fr/theme_document/thomas-limposteur/

Présentation de l’ouvrage sur France culture (émission du 10 septembre 2017) :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/personnages-en-personne/thomas-l-imposteur-cree-par-jean-cocteau-8672741

  • Sources :

Archives départementales de Seine et Oise

1R/RM 424 : fiche matricule de Cocteau Clément Eugène Jean Maurice, classe 1909, matricule 5598 au bureau de recrutement de Versailles.
https://archives.yvelines.fr/ark:36937/s005c77acd80f49e/5e9d5a77ede2d.fiche=arko_fiche_60de1bad771be.moteur=arko_default_60e6fdba955c5

i« Or il ne se trouve pas un seul paysage, pas une seule scène de ce livre que je n’ai habitée ou vécue », Jean Cocteau, Opium, 1930. Citée par https://cocteau.scdi-montpellier.fr/theme_document/thomas-limposteur/


Retour à la liste des livres

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *