
Pourquoi présenter cette version cinématographique de la pièce Tire-au-flanc ? Troisième adaptation de la pièce de 1901, qu’a-t-elle de plus que celle de 1928 de Jean Renoir ?
Cette variante propose une lecture différente de la pièce par rapport à celle de Renoir. Ce dernier s’était éloigné à plusieurs reprises de l’histoire proposée par l’œuvre originale. Tel n’est pas le cas du film de 1933.
- Un film moins audacieux que celui de Renoir
Un article résume bien ce qu’est le cœur du film de 1933 qui le différencie de celui de 1928 :
Du vieux et toujours célèbre vaudeville militaire, pièce qui a connu une fortune prodigieuse, M. Wulschleger a tiré une mouture qui est la seconde, et parlante cette fois. Jadis, Jean Renoir avait réalisé un film muet qu’interprétaient entre autres Pomiès et Jeanne Helbling, Laverne et Fridette Fatton. Ce nouveau film est joué beaucoup plus dans la tradition des vaudevilles classiques, par des comiques au jeu gros, populaire, mais sûr, comme Bach, Oudart, Fernand-René. On ne trouve aucune charge du métier militaire, aucune tendance artistique, aucun sous-entendu esthétique ou littéraire. Tire au Flanc, film parlant, habilement situé à l’époque de sa création, 1903, est débordant de grosse et saine gaieté. C’est tout à fait réalisé dans la forme qui lui convenait, le vaudeville militaire type, très amusant, un brin vulgaire, mais si bon enfant ! Bach a une communicative gaieté et le don des intonations hilarantes, des attitudes burlesques… A lui seul, il mènerait ce film à la millième… que je lui souhaite, encore que je préférerais ne plus voir adapter de pareils sujets. […]
Le Quotidien, 6 octobre 1933.
La réalisation du film par Henry Wulschleger est nettement plus sobre et moins audacieuse que celle de Jean Renoir. Il n’y a qu’une séquence d’un groupe qui court se rassembler pour l’exercice, vu au travers d’une porte, qui soit un peu plus recherchée.

On ne retrouve pas ici ce que le film de Renoir utilisait : des travellings (lors de l’entrée de Jean à la caserne par exemple, avec une caméra fixée à un véhicule) ou des caméras portées qui détonnent au montage, des vues plongeantes et des grands panoramiques rapides lors séquences très animées, pendant l’entraînement en forêt et le bal final tout particulièrement. Seule la scène du kiosque le dimanche est plus dynamique.
Cinématographiquement moins audacieux, le film d’Henry Wulschleger est sonore quand celui de Renoir était muet. Cela simplifie grandement le travail d’adaptation. En effet, sa version permet de facilement comprendre le titre Tire-au-flanc et présente une histoire plus rythmée et riche. Dans la version de 1933, le choix a été fait de représenter le passé d’avant-guerre quand Jean Renoir avait utilisé des éléments d’après 1918.
Surtout, la scène d’introduction, des soldats revenant de marche, pose le cadre : Bach interprète le caporal Bourrache qui dirige le chant de marche pour la troupe. On comprend immédiatement que cette version s’organise autour du personnage joué par Bach qui ne manque pas de pousser la chansonnette à plusieurs reprises. L’histoire de Tire-au-flanc est donc vue au travers des yeux du caporal qui en est le centre.

L’originalité de la version d’Henry Wulschleger est de proposer des chants de Bach tout au long du film. Ce sont de simples couplets à chaque fois et non des chansons complètes. On reconnaît le célèbre « Pinard » chanté à la cantine.

Deux autres chansons sont entendues, trois couplets de « Ah ! qu’c’est beau, la nature » à trois moments différents du film. Cette œuvre est un fox-trot chanté d’André Mouézy-Eon une fois encore et de René Pujol. La dernière est « Dans les rues le dimanche ». Malgré le succès de ces titres à l’époque, attesté par un article regrettant que les premières éditions soient épuisées1, il n’a pas été possible d’en trouver une version sur le net.
- Une adaptation plus fidèle
On retrouve parfaitement les intrigues qui parcourent la pièce et plus généralement son esprit : quand Jean se parle à lui-même dans la pièce, le film propose une scène reprenant mot pour mot ce que proposaient les auteurs. Ce ne doit pas être une surprise car cette version a comme directeur artistique et dialoguiste André Mouézy-Eon, l’un des deux auteurs de la pièce !
On comprend mieux qu’on puisse observer des détails donnés dans la description des décors de la pièce et suivre des dialogues complets. On a par exemple tout le passage sur le baquet mis la nuit au pied de l’escalier qui est à surveiller ou la scène où le colonel présente son portrait à cheval mais avec d’un côté du mur le cavalier et, faute de place, le cheval de l’autre côté. Tout cela vient directement du texte de la pièce.

Le parti-pris de cette version est aussi moins brutal que celui de Jean Renoir : point de brimades répétitives contre Jean. Il est évidemment accueilli de manière rude avec une série de projections vers le plafond par le groupe et un discours peu chaleureux du caporal. Mais on ne ressent pas la méchanceté du film de 1928 qui reposait beaucoup sur l’antagonisme avec Lebahutec. On se moque de sa préciosité dans son vocabulaire et ses habitudes vestimentaires, mais sans y revenir autant qu’en 1928. Ici, dès qu’il a payé sa tournée à la cantine, la situation se normalise peu à peu et après un mois de service, il est vu comme un bon camarade par le caporal. C’est même ce dernier qui se trouve être moqué par un lit en portefeuille puis garni de gamelles avant de s’effondrer au sol, sans parler les autres tours que lui font les hommes de l’escouade tout au long du film et qui le font enrager.

Le film a fait le choix de développer deux discours : le vaudeville de la pièce et le comique troupier avec ce caporal. Pour le vaudeville, la conclusion reste la même dans la pièce et dans cette adaptation : tout rentre dans l’ordre, Jean est placé secrétaire du colonel et Joseph, le domestique, continue de servir.
La bêtise n’en est pas moins dénoncée car le portrait proposé du caporal n’est vraiment pas flatteur pour faire rire autant que pour créer un contraste extrême avec Jean.
- Une plongée dans la vie quotidienne à la caserne
Une nouvelle fois, l’histoire nous emmène dans un corps qui n’existe pas, le 456e régiment d’infanterie. L’équipe du film a même pris le soin de nous montrer qu’il s’agit de la 5e escouade de la 2e compagnie du lieutenant Daumel.

Portait publicitaire de Bach où le numéro du régiment est parfaitement lisible.
Source : Ciné-Comoedia, 14 octobre 1933.


Le rendu des costumes est très réussi que ce soit pour la tenue d’exercice ou la tenue de sortie. Cette dernière est même typique du tout début du XXe siècle avec le pompon et les guêtres blanches.


La reconstitution de la chambrée est toute aussi soignée. J’insiste sur le mot « reconstitution » car le Journal du Gard2, en juin 1933, explique que les intérieurs furent tournés aux studios de Billancourt et non dans une caserne. Tout y est, des bas-flancs à la planche à pain.

Plus encore que « Les gaîtés de l’escadron », ce film nous fait entrer de manière plus détaillée dans le quotidien militaire. Tout y passe : carnet de punition, le réveil au clairon, la distribution du jus, le départ à l’exercice, la cantine, quelques corvées, les ordres du caporal.
Plusieurs exercices sous le commandement du caporal parsèment le film, mais c’est la scène de la théorie en extérieur qui reste la plus intéressante. Savoureuse par le mise en avant de la bêtise et le manque de vocabulaire du caporal, c’est aussi l’occasion de voir comment elle pouvait se passer.

Plusieurs moments sont filmés longuement comme un matin du réveil jusqu’au départ pour l’exercice.

Au détour d’une scène, on assiste à l’extinction des feux et à l’astuce du caporal pour revoir les informations sur lesquelles il doit faire une théorie le lendemain matin. On le voit aussi enlever ses chaussettes russes, remplacer son képi par son bonnet de nuit.


D’autres moments de la vie militaire sont filmés au profit de l’histoire : le coiffeur par exemple.

La balade des hommes au kiosque est aussi très représentative d’une vision tout de même très idyllique des dimanches des soldats.

- En guise de conclusion
Ce film, derrière le burlesque et le comique troupier, fourmille de détails sur la vie de chambrée, la caserne. La reconstitution est de qualité et montre beaucoup de petits aspects de la vie militaire du début du XXe siècle. Plus fidèle à la pièce de théâtre que la version de 1928, ce film joue aussi plus sur l’humour et se veut donc plus léger, le vaudeville prenant un peu moins de place et le comique troupier un peu plus.
Il faut espérer que, comme d’autres productions de l’époque, la copie actuelle de piètre qualité sera restaurée.
Le réalisateur Henry Wulschleger continua de collaborer avec Bach et l’année suivante le succès fut à nouveau au rendez-vous avec une nouvelle adaptation cette fois-ci d’un classique de la littérature de la fin du XIXe : Le train de 8h47.
- On recherche :
Si un lecteur a une idée du lieu de tournage des extérieurs du film et tout particulièrement pour l’entrée de la caserne, vous pouvez contacter le site.

- Sources :
Concernant Bach :
Bach – Petits formats (dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net)
Extrait de « Ah ! Que c’est beau la nature » par Jean Richard (1958) :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8819139t/f1.media
