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Quand l’homme de lettre prend le pas sur le témoin

Sauvage Marcel, Le premier homme que j’ai tué, Paris, Bernard Grasset , 1976, 257 pages.

Découvert à l’occasion d’une recherche sur L’homme que j’ai tué de Maurice Rostand et des accusations de plagiat de la part de son auteur contre Marcel Sauvage, c’est un livre singulier qui s’offre au lecteur.

Plus qu’une simple réédition de la nouvelle publiée en 1925, c’est un ensemble de nouvelles, de réflexions que propose l’auteur. Se voulant un témoignage, nous allons voir que la volonté littéraire de Marcel Sauvage a dénaturé l’ensemble.

Important : exceptionnellement, les citations ne comportent pas de pagination. La version numérique utilisée pour lire cet ouvrage n’en comportait pas.

  • Pamphlet d’un ancien combattant réactionnaire

L’ouvrage s’ouvre sur un long développement autour de ses « Réflexions après coup ». Ce premier chapitre est intéressant, car si de nombreux auteurs ont couché sur le papier leur expérience combattante, moins ont évoqué leur expérience, leur vécu d’ancien combattant, 50 ou 60 ans après.

Marcel Sauvage y développe son opinion dans bon nombre de thématiques : les décisions nationales et internationales, la géopolitique, ses contemporains et la société.

L’auteur part de présupposés critiquables qui rendent son discours représentatif d’une partie probablement réduite des anciens combattants des années 1970. En effet, il refuse d’oublier ce qu’il a vécu et le souvenir de ses camarades, multiplie les digressions autour du mépris perçu pour les derniers survivants. Il énonce son credo : il est pacifiste mais aussi antimilitariste et ancien soldat. Ses écrits balancent toujours entre les deux.

Le mépris des anciens combattants, il le matérialise dans le refus des jeunes de l’armée ou le manque de respect de ses règles. « Le soldat n’est pas gâté, ni même très bien vu dans le commun [en France] (…). Le ridicule du comique troupier ou du pauvre troupier comique, a été à la mode ». Fait-il référence à ce qu’il a connu ou au courant cinématographique des années 70 incarné par la série de longs-métrages « Les bidasses » commencée en 1971 ? A-t-il oublié le comique troupier d’avant-guerre dont Courteline est le meilleur exemple ou le comique troupier d’entre-deux guerres ? Quoi qu’il en soit Marcel Sauvage n’a pas de mots assez durs contre les jeunes qui se plaignent, de leur coiffure, des ordres, des supérieurs, qui ignorent l’histoire du régiment. Ce que l’on perçoit ici et tout au long de son pamphlet est sa vision idéalisée de la jeunesse et du service militaire d’avant. Tous les hommes de sa jeunesse n’étaient pourtant pas ceux qu’il présente.

La critique est acerbe, des faux anciens combattants en 1919 aux faux résistants de 1945, les anciens combattants d’Indochine trahis, ceux d’Algérie oubliés. Il continue en s’interrogeant sur le « pourquoi », pourquoi se sacrifier pour en arriver là, pour ce monde que, clairement, il rejette, dans lequel il ne se reconnaît pas.

« Où allons-nous, à bride abattue et visage masqué, selon quelles perspectives et quel souffle idéal ? Vers quelle apocalypse flamboyante, quelle terre désertique, vidée, brûlée irrévocablement jusqu’en ses veines les plus profondes, sinon vers quelle ère paradisiaque où — après l’émiettement définitif des individus dans la masse et le retour à un protoplasme collectif — des milliards de chômeurs, grâce aux merveilleux progrès électromécaniques de l’automation, n’auront plus qu’à se tourner les pouces, toutes les méninges au repos obligatoire, en attendant la pitance de l’État, à l’ombre des hautes cheminées d’usines, dans les champs d’épandage de toutes les pollutions, au rythme implacable des ordinateurs, comme au chant impérieux de l’unique sirène d’un audio-visuel planétaire, un pour tous, tous pour un. »

Il va plus loin dans son rejet de la guerre et de la religion dans des mots toujours très durs : « Paradis au choix d’une crédulité pitoyable, exploitée sur des couches de pourritures militaires, qu’on appelle encore « champs d’honneur ».

Il s’inquiète sur les choix du présent : toujours plus d’hommes sous l’uniforme dans tous les continents, des armes toujours plus sophistiquées. Sciences, violences, changements dans la société sont passés au crible de sa plume acide et littéraire : « Pour le soldat glorieux, silence et mépris ; pour l’ancien déserteur, fleurs et couronnes. »

Sa conclusion est implacable : « Et la qualité de la vie, dont on se gargarise, a baissé comme la qualité du travail en général, comme aussi bien, quoi qu’on en dise, la qualité de la culture, coupée de ses sources vives. »

Les pages passent, noircies d’amertume, de jugements caricaturaux et excessifs, personnels et partisans. De fait, on voit derrière cette interminable critique de la jeunesse, de la société et du monde, un ancien combattant qui ne s’est pas battu pour ce résultat. On perçoit un homme bloqué dans son cadre de pensée du début du XXe siècle et pour qui tout a trop changé, trop vite, aboutissant à ce discours réactionnaire au sens propre du terme. Ce sont tout de même des mots assumés par un ancien combattant qui est conscient d’être « proche du cimetière ».

Après ce pamphlet, on passe au témoignage dans les chapitres qui suivent, à commencer par la nouvelle éponyme.

  • Le souvenir transformé au prisme de la littérature

Le premier homme que j’ai tué est un texte littéraire. Écrit sous la forme de courtes phrases, donnant une impression hachée, on y trouve un grand nombre de figures de style. L’auteur, derrière sa volonté de témoigner, n’a pas pu s’empêcher de faire du littéraire. Il use abondamment de personnifications, d’amplifications avec des adjectifs multipliés pour décrire un mot, voire d’allitérations comme « des alignées de piquets poissés dans le barbelé, renaissent, brillent ! » dont on peut se demander le sens à lui donner. Car c’est bien le principal problème de ce récit : son caractère reconstruit et littéraire à l’excès. La description est soignée, on a un flash-back sur son instruction au dépôt. Figures de style et symbolismes sont partout.Il parsème son texte de quelques mots grossiers qui détonnent. « Cette saloperie de fusée »… Est-ce pour faire plus populaire ?

L’auteur commence par la description d’un espace en paix, de nuit où le bombardement et les tirs rappellent les veilleurs que c’est la guerre. Rien n’est décrit factuellement, tout passe par des comparaisons, des personnifications. Par exemple la fusée éclairante est « L’étoile idiote l’a percé vif, le dissipe, danse au front de la nuit. Elle descend, gracieusement, mollement balancée, sous son parachute. » La guerre « hurle », les bombardements sont « des éclairs poignardent à fond les creux de la plaine. »

Dans le flot ininterrompu de figures de style, certaines ressortent et attirent l’attention du lecteur dubitatif.

« Ce sont les cris que je n’aime pas dans la kermesse infernale… Les blessés se débattent avec des soubresauts de poissons moribonds parmi la vaisselle de zinc et l’attirail réglementaire. »

Il ne se voit pas comme un mobilisé comme les autres. Il est fier d’appartenir à une unité qu’il perçoit comme l’élite, qui par fierté préfère le béret au casque.

« Nième bataillon de chasseurs à pied… Béret sur l’oreille. Les casques manquaient. D’ailleurs, la mort par schrapnel (sic) dans le crâne, on s’en fout. C’est le béret qui compte, l’insigne. Le képi ou la casserole du tout-venant de la biffe… Non ! Marcheurs d’élite, nous, les as du casse-pipe, le béret on voulait le garder. »

Il décrit longuement, dans son style, l’avancée dans le no man’s land dans la nuit, pour une patrouille. Il montre bien les repères perdus dans le noir, le froid. Quand il écrit sans emphase, ses descriptions sont bien plus agréables et parlantes, même si elles s’accompagnent toujours de figures de style : « Une fusée proche… Nous ne sommes plus qu’un peu de terre inerte, de remblai, la butte anonyme d’une taupe. »

La mort de ce premier homme tué est celle d’un Allemand touché par un coup de baïonnette donné « comme à l’exercice ». Sauvage décrit ses impressions, les odeurs, les sens avant de parler de souvenirs des premiers exercices de maniement de la baïonnette au dépôt peu auparavant. Dans ce style saccadé, il énumère les moments du dépôt, exercices, marche, ordre, punition, la vie qui continue au travers du bordel, de la dernière permission, de la mère, du départ.

Il s’y dit engagé volontaire.
Il égrène des noms dont on ne sait s’ils sortent de son imagination ou si ce sont de vrais camarades.
« Jacques Duvignot, Henri Métais, Nicolas Belamy, André Delcour, Louis Lamand… »

Il revient sur sa victime agonisante, sur ses doutes : se rendait-il ? Le retour à la tranchée française est peu glorieux. La nouvelle s’achève ainsi.

La suivante, « Douceur de vivre » évoque un coup de main, condamné à l’échec d’après l’auteur. Tous les clichés sont réunis : le général sourd aux avertissements des autres officiers, l’éther dans le bidon.

« Nous ne sommes plus des soldats, pas encore des morts. » L’auteur évoque ses songes, la vie qu’il aurait si… La nouvelle s’achève au moment où il part pour ce coup de main. L’indiction finale « Près Berry-au-Bac » indique qu’il aurait sinon écrit, au moins mis en mot une expérience vécue dans ce secteur. Il n’y a hélas aucune indication de date.

Une balle perdue pour Pierre Leblanc

Deux hommes de garde par une nuit de très grand froid : l’auteur et Leblanc, tous deux parisiens. Les techniques pour ne pas s’endormir ou avoir les pieds gelés, les espoirs « Même aux heures de plus grande détresse on fait encore des projets. Ils sont une raison de vivre, l’espoir de survivre. » Leblanc, garçon épicier, évoque les siens. Silence. Leblanc est tué par une balle en pleine tête.

Aucun Leblanc Pierre natif de Paris, tué, n’a été retrouvé dans la base de données de Mémoire des Hommes.

Dernière brillance d’une bague

Les 75 tirent trop court. Les équipes de liaison sont décimées. Pour une fois, l’auteur donne quelques précisions sur le lieu, Sailly-Saillisel, le contexte, un ou deux jours après la prise de Combes par le 33e RI. Il évoque un sous-lieutenant dénommé Jules Morin, du 350e RI. C’est de la mort de cet officier dont il s’agit. « On voit, sur l’un d’eux, aux suprêmes lueurs du jour, aux flammes lointaines des incendies, luire un anneau d’or, alliance d’or où vivent les derniers reflets du monde. »

Pas de Jules Morin dans la base de données de Mémoire des Hommes, tombé au 350e RI. Toutefois, il n’est pas impossible qu’il ait été effectivement témoin d’une telle scène, ayant appartenu un temps au 350e RI. Il reste toujours dans les clichés avec « Les troupes ne seront relevées qu’après soixante pour cent de pertes. »

Le récit continue. Dans Peloton d’exécution, il revient sur le traumatisme de cet Allemand tué à la baïonnette. Il précise que c’était en mai. Il a conservé ses papiers et nous apprend qu’il se nommait Friedrich Kraus, classe 15.

Il se présente alors comme un solitaire qui cherche le danger, toujours volontaire pour toutes les missions. Il accepte même de faire partie d’un peloton d’exécution.

Le fusillé est un ancien légionnaire de son corps, surnommé Victor la Grosse. L’exécution se déroule du côté de Reims, sans précision de date, mais avant qu’il soit nommé caporal. Il dit ne pas avoir tiré…

Il dit devenir à cette période caporal.

Le pain aux alouettes

Secteur de la Pompelle. Toujours les figures de styles. La métaphore ici cependant semble des plus visuelles : « — côté du fort de la Pompelle dans un bois, une plantation de bûches, où l’arbre le moins touché n’avait pas un mètre de hauteur. » Autre métaphore particulièrement subtile « mes louis d’or — l’obole familiale à Caron — dans ma ceinture ».

La nouvelle est une rêverie qui vient d’un colis : une amie du Loiret lui a envoyé du pain aux alouettes. On entre vite dans un flash-back quand il était en nourrice dans la Beauce (confirmé par sa présence à Cloyes-sur-le-Loir lors de son recensement de jeune conscrit). On est clairement dans la rêverie, bien loin de la guerre, dans un passé magnifié, paisible, enfantin. Même les tournures sont plus douces, simples, les phrases plus longues. La rêverie continue avec sa dernière nuit avant le départ en renfort, dans une maison de tolérance d’Orléans qu’il situe rue des juifs (confirmée par le site des Archives municipales d’Orléans1). Il y raconte son étrange nuit avec Gisèle, une mère de quatre enfants. Quel rapport avec le reste du récit ? C’est ici que l’on comprend que l’auteur est bien un écrivain : il a construit son récit. Cette prostituée est l’amie du Loiret qui lui a envoyé le confit aux alouettes.

Dans la craie de Champagne, l’effroyable surprise

Parmi toutes les figures de style qui parsèment les écrits de Marcel Sauvage, il faut admettre que certaines sont compliquées à percevoir, quand d’autres sont d’une redoutable efficacité : « Nous subissons le temps et la guerre, nous attendons, du hasard, une lettre, un colis, un éclat d’obus. »

Pour une fois, l’auteur est précis : il est détaché au 23e RIT alors qu’il est mitrailleur au 58e BCP. Après une longue description littéraire du système des tranchées, il évoque la première attaque au gaz. Les hommes, peu habitués, sont nombreux à être touchés et tués.

Plus tard

Sorte de suite de la précédente. L’auteur explique s’en être tiré mais que suite à sa blessure, il s’est retrouvé avec un homme touché par l’ypérite qui fut achevé par un camarade à l’hôpital qui n’en pouvait plus de ses cris de douleur incessants.

La peur et la tentation dans les trous de la Somme

Cette nouvelle résume bien les écrits de Marcel Sauvage : c’est précis, mais la forme prend parfois le dessus sur le fond. Ici, la majorité du texte est écrit sous la forme : phrase, à la ligne, phrase, à la ligne. Il s’agit de parataxe dont le but est de créer un texte percutant, de l’intensité.

« Une lueur diffuse.
Des escouades dégringolent et se débattent dans des trous d’obus.
Passerelles ailleurs.
Sentes où l’on chemine, un par un.
Nous n’avons plus de sacs : balancé le surplus de poids…
Des étincelles sur les casques, l’acier des fusils.
Les yeux attentifs envahissent et mangent la figure des soldats.
Repos dans les entonnoirs, au hasard des éclatements.
Pas de tranchées. Nous les creuserons.
Le petit jour se lève sur un paysage de désolation. »

Il décrit les étapes qui le mènent de l’arrière vers le front puis le no man’s land face à Sailly-Saillisel en 1916 au 350e RI. Il évoque la tentation de partir, de s’enfuir, des ressorts psychologiques qui font qu’on reste. Mais le tout est tellement noyé dans le style qu’on a du mal parfois à comprendre simplement ce qu’il veut dire.

Abri 18

Une douzaine d’hommes se relaient pour tenir une position munie de deux mitrailleuses. La majorité est saoule dans l’abri profond. L’auteur en fait une description précise en ce qui concerne l’odeur qui y règne :

« Une odeur infecte vous prend à la gorge : l’odeur des pipes et du gros cul, des godillots, des chaussettes russes, des peaux de mouton, des restants de rata, à quoi s’ajoute l’odeur du chien Philippe qui bâille, ouvre une vaste gueule sans pouvoir expirer tout l’ennui qui stagne au fond de cette niche à soldats. »

La description se termine par l’histoire dont on ne saura jamais si elle est vraie ou imaginaire, du chien d’un des hommes, d’une bagarre entre les hommes alcoolisés qui finit mal.

  • Beaucoup de questions

Tout porte à croire que Marcel Sauvage fut bien témoin de ce qu’il écrit. Cependant, beaucoup de questions demeurent. En effet, les éléments biographiques et présents dans le livre ne sont pas corroborés par les sources. Ainsi, il se dit – ce qui est repris partout – qu’il est engagé volontaire. Or sa fiche matricule ne comporte aucune mention d’un tel choix. Il est juste reconnu bon pour le service armé et arrive le 19 décembre 1914, comme le reste de la classe 1915. De même, s’il a pu être présent dans les lieux et unités mentionnés, les noms cités ne donnent aucun résultat.

Surtout, la volonté de faire œuvre littéraire conduit à s’interroger en permanence sur la véracité, l’exactitude de ce qui est narré. Ce qu’il raconte, il en a entendu parler ? Il l’a vu ? Vécu ? D’autant qu’une critique de sa biographie indique qu’il a tendance parfois à s’inventer une vie…

Il est au 58e BCP du 17 septembre 1915 au 22 juillet 1916 sans que l’on connaisse la raison de son changement d’affectation ni s’il fut envoyé en Orient avec le bataillon. En tout cas, le bataillon passa en octobre 1915 au fort de la Pompelle près de Reims. Il fait un séjour au 61e RI, probablement au dépôt divisionnaire. Il arrive en renfort au 350e RI le 26 juillet 1916 ainsi que 330 autres hommes en provenance du dépôt divisionnaire. Il est blessé le 6 octobre 1916 alors qu’il est à la 22e compagnie. Il est noté comme 2e classe et non comme caporal comme il le sous-entend dans ses écrits (nouvelle sur le peloton d’exécution). Même sa fiche matricule n’indique aucun passage de grade au cours de son parcours.

Source : SHD GR 26 N 758/13 : JMO du 350e RI

On le voit, certains éléments de sa biographie sont conformes à ce qu’il raconte. Mais pour les détails, le romancier semble avoir pris le pas sur le témoin.

Marcel Sauvage narre clairement son propre parcours. Mais il se focalise sur quelques moments forts, sans respect de la chronologie. Ainsi, on passe de son expérience au 350e RI des violents combats pour Sailly-Saillisel à l’automne 1916 puis dans le secteur du fort de la Pompelle quand il était au 58e BCP. On alterne, sans logique visible. L’ouvrage en lui-même commence par cette première mort donnée puis les nouvelles autour de son expérience du front. Il s’achève logiquement par la blessure puis les soins. La dernière partie est d’ailleurs de loin la plus longue de l’ouvrage.

L’ensemble pose plusieurs problèmes. D’abord par le manque de lisibilité du parcours, ensuite car il est très difficile de recouper ce qu’il raconte avec les sources dont on dispose. Même son parcours est impossible à bien établir avec sa fiche matricule et son récit. Surtout, faisant œuvre de littérature, il noie son témoignage dans un flot ininterrompu de figures de style. Les métaphores s’enchaînent à un rythme infernal, mélangées à ce style incisif fait essentiellement de parataxes. Ajouté le choix de ne donner aucune identité vérifiable et on finit par ne plus savoir ce qui est du témoignage de ce qui est du roman. D’autant que Marcel Sauvage a la fâcheuse tendance à l’outrance : tout ce qu’il écrit finit par être sujet à caution car il prend à son compte nombre de légendes de la Grande Guerre, ce qui finit par discréditer l’ensemble. Les portraits dressés sont toujours ceux de morts, y compris pour la majorité des blessés qui l’entourent à la fin.

La véracité de certains moments est même contredite par la recherche, tout particulièrement le cas du fusillé. Yves Dufour, contributeur du site Prisme14-18 sur les fusillé de la Grande Guerre, initié par le général Bach en 2014, a eu la gentillesse de partir à la recherche dans sa documentation de l’ancien légionnaire « Victor ». Les éléments factuels donnés par la nouvelle sont maigres : un espace, des circonstances. Qu’il ait été alors au 58e BCP ou au 350e RI, la recherche n’a clairement rien donné. Aucun cas d’un sous-officier au nez coupé et la recherche dans les cas des trois divisions par lesquelles il passa entre 1915 et 1916 ne donnent rien (52e DI, deux fusillés pour un 223 mais rien qui ressemble ; 122e DI, rien pour la période ; 56e DI, rien parmi les quatre 4 condamnés à mort dont 3 ont leur jugement cassé).

Même le reste de ce qu’il affirme autour de cette exécution ne va pas : être volontaire pour le peloton d’exécution ne correspond pas aux directives. Selon les textes, c’est un officier qui désigne l’adjudant, les quatre sergents, les quatre caporaux et les quatre soldats tous théoriquement du corps du condamné.

Quant à son refus de tirer, il n’est pas plus crédible. Si un soldat ne tirait pas lors d’une exécution, c’est un refus d’obéissance sans doute pas en présence de l’ennemi mais sur un territoire en état de guerre. Sur le principe, à partir du moment où un militaire est commandé par un ordre de service, il est en service donc s’il refuse, c’est un refus d’obéissance. Le règlement sur le service de place précise qu’on choisit « les plus anciens ». Il est peut-être arrivé qu’un des soldats du peloton manque la « cible » (c’est une spéculation car on n’a pas de cas confirmé) mais au moins l’ordre de tirer a été exécuté.

Les descriptions à l’hôpital sont parfois dures, voire gratuites. D’ailleurs, pourquoi avoir critiqué le fait que les blessés n’étaient plus que des numéros et avoir conservé ces numéros : pourquoi ne pas leur avoir rendu leur humanité ?

C’est réellement dommage car ses descriptions sont précises, riches et certains métaphores sont, de mon point de vue, de réelles réussites qui peuvent parler à tous les lecteurs et non seulement à une élite littéraire. Son texte peut rebuter comme il doit pouvoir passionner.

  • En guise de conclusion

Avoir la chance de publier un témoignage sous la forme de nouvelles et le noyer dans du littéraire à tout prix conduit à s’interroger sur la véracité des faits, sur la part du littéraire et cette du témoignage. On ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que l’auteur s’adresse au groupe auquel il se rattache uniquement. Au risque de perdre le lecteur de base, c’est artificiel, excessif, ce n’est pas un style d’écriture, c’est une écriture qui veut se donner un style. Cela pourrait expliquer le peu de place dans la mémoire de la littérature de guerre qu’eut cet ensemble.

Pour essayer d’y voir plus clair sur les éléments authentiques de ces récits, il est possible de s’intéresser à son autobiographie récemment publiée.

  • Pour aller plus loin :

Biographie de Marcel Sauvage en lien avec la parution de ses mémoires en 2021 :
https://www.sitaudis.fr/Parutions/marcel-sauvage-ca-manque-de-sang-dans-les-encriers-1634189097.php

  • Remerciements :

À Yves Dufour qui a eu la gentillesse de chercher dans ses sources s’il trouvait trace du fusillé mentionné dans les écrits de Marcel Sauvage. Merci également à Stéphan Agosto pour la référence à Marcel Sauvage dans Génération du feu de Maurice d’Hartoy.

  • Sources :

Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n°380, 25 janvier 1930, page 2/12.

Article réponse de Maurice Sauvage à Maurice Rostand suite à ses accusation de plagiat :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6451954h/f2.item

Maurice d’Hartoy, La Génération du feu. Bio-Bibliographie des écrivains combattants français de 1914 à 1919, Paris, Berger-Levrault, 1923. 225 pages.

Archives de la Seine

D4R1 1876 : fiche matricule de Marcel Pierre Léon Sauvage, classe 1915, matricule 1910 au bureau de recrutement de Seine 4e bureau.

Service Historique de la Défense :

SHD GR 26 N 758/13 : JMO du 350e RI, 1er juillet-31 décembre 1916.


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  1. https://archives.orleans-metropole.fr/histoires-dorleans/articles/challengeaz/challengeaz-2016/l-comme-livret-de-prostituee consulté le 15 septembre 2024. ↩︎
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