Quand le texte de la photo carte est laconique et que l’espace visible est non identifié, il est parfois difficile de dépasser la simple description. Mais dans le cas présent un nom et une croix ont poussé à vouloir en savoir plus, aidé par les nouveaux outils de recherche à disposition.

- Qui est Gaston Romand ?
Plutôt que de commencer par étudier l’image, l’idée a été de partir du texte cette fois-ci.

« Mademoiselle,
Merci de votre aimable bonjour. Je vous envoie une photographie où je suis pris en groupe en tenue d’exercices, vous trouverez certainement que j’ai de l’allure… Le métier commence à rentrer, il faut s’y plaire par force, enfin ça devient bon quand même, plus que 945 jours. Bonjour à vos parents.
Gaston Romand
Mademoiselle Delphine Bochez chez ses parents,
rue Lafayette à Bellegarde-s-Valserine »
L’indice principal est qu’il écrit dans l’Ain. C’est donc dans ce département que les recherches ont commencé. On trouve trois Gaston Romand dans les tables alphabétiques :
| Matricule 1032 | Classe 1911 | 1,75 m | 22e RI |
| Matricule 1345 | Classe 1912 | 1,77 m | Zouave au Maroc |
| Matricule 1041 | Classe 1913 | 1,55 m | 44e RI |
Sur les trois candidats, un seul est retenu pour deux raisons : il est domicilié à Bellegarde-sur-Valserine comme la destinataire et il mesure 1,55 m, le soldat marqué d’une croix étant notablement plus petit que ses camarades.

Il est donc possible de présenter Gaston Romand, natif de l’Ain, au service actif au 44e RI depuis le 27 novembre 1913. Devant faire trois ans, il compte les jours avant « la fuite ». Il ne paraît pas très belliqueux et il dit « Le métier commence à rentrer ». L’indication de la date de libération donne un indice sur la date à laquelle il écrit dans la mesure où il ne l’a pas noté et il n’y a aucun cachet postal.
Si on prend le 20 septembre 1916 comme date de libération approximative de la classe 1913, on arrive à la mi-février 1914. Si la libération est un mois plus tard, on est alors vers la mi-mars 1914. Cela donne un cliché pris vers février ou mars 1914. Le temps et l’état des arbres sont compatibles avec cette datation, avant le printemps.

Il n’a probablement pas encore fait les marches d’épreuve et n’est donc pas encore considéré comme mobilisable. Il est à l’exercice, comme sa tenue et son texte l’indiquent. Bourgeron et pantalon de treillis sont de rigueur, par dessus la veste pour ne pas trop souffrir du froid du côté de Lons-le-Saunier en cette période de l’année. On le voit pour deux des hommes dont les boutons du bourgeron laissent entrevoir la veste.

L’encadrement des 24 conscrits est composé d’un sergent sur la gauche et d’un caporal dont on devine les galons. Tous deux ne portent pas la tenue d’exercices.

Tous posent avec beaucoup de sérieux. Aucun ne se distingue autrement que par la manière de tenir le fusil.


- Localiser le lieu ?
Il y a quelques indices, mais ils sont réellement ténus. Peut-être un habitant de la région de Lons-le-Saunier reconnaîtra-t-il le lieu ? Car à l’exception d’une hauteur et d’une habitation le long d’une route, difficile d’en déduire plus de ce paysage. On perçoit deux poteaux électriques ainsi que quelques jeunes arbres et c’est tout.


- Après cette photographie
Le parcours de Gaston Romand est mal connu. Sa fiche matricule est très imprécise. On sait juste qu’il est blessé trois fois au cours du conflit. Une première fois le 17 juin 1915 par éclat d’obus. Évacué, il revient au 44e RI pour être blessé une deuxième fois, par balle au bras droit cette fois-ci. Soigné, il est affecté au 5e BCP, 11e compagnie, à partir du 13 novembre 1915. Il est blessé une troisième fois le 21 mai 1917 à Craonne. Il revient une fois encore au front, dès le 20 juin, à la 4e compagnie, après avoir été soigné. Le 14 août 1918, il passe à la CID mais n’y reste que jusqu’au 26 date à laquelle il rejoint sa compagnie. Il ne doit pas avoir quitté la zone des armées, y compris lors de ses trois hospitalisations, du 2 août 1914 au 11 novembre 1919.
Il se marie le 12 juin 1929 à Villefranche avec mademoiselle Marcelle Marie Magnan. Ce n’est pas la personne à qui il avait écrit en 1914.
Démobilisé le 4 septembre 1919, ses relations avec l’armée concerneront surtout les séquelles de ses blessures qui lui permettent d’obtenir une pension de 10 % d’invalidité en 1936. Il est réformé en 1938 car il est à l’asile pour « paralysie générale progressive »1. Il décède à Bron le 26 septembre 1952.
- En guise de conclusion
Avec ce type de document, c’est toujours bien de réussir à retrouver un visage. Ce qui n’est pas sans laisser un peu frustré de ne pas avoir les autres noms. Quand ce visage et ce nom donnent un parcours, c’est mieux encore. Reste la question de savoir pourquoi ce document a été si longtemps conservé dans une famille qui n’avait visiblement aucun lien avec cet homme ?
- Sources :
Archives départementales de l’Ain :
1 R 0159, fiche matricule de Henri Gaston Hippolyte ROMAND, classe 1913, matricule 1041 au bureau de recrutement de Belley.
https://www.archives.ain.fr/ark:/22231/vta78b131b552a5ab09/daogrp/0/2
FRAD001_EC LOT8011, Acte de naissance d’Henri Gaston Hippolyte ROMAND, actes de naissance de la commune de Belleydoux, 1893.
https://www.archives.ain.fr/ark:/22231/vta7c596bfb2db73281/daogrp/0/4
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- Autrement dit, la syphilis. ↩︎
