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Un roman terroir sur un monde rural dans la Grande Guerre

LABORIE Christian, Les Drailles oubliées, Clermont-Ferrand, Éditions De Borée 2025 (2005), 480 pages.

L’auteur nous plonge dans un monde qui disparaît peu à peu devant les yeux du lecteur : celui des transhumances dans les Cévennes. Plus exactement, on suit, au travers de l’histoire d’une famille et des proches au cours du XXe siècle, les drames et les étapes de sa disparition. Le livre s’ouvre non sur la présentation de cette vie, qui est diffuse au fil de l’ouvrage, mais sur le jour où le tocsin sonne en août 1914. Un tiers du livre est consacré aux bouleversements de la Grande Guerre dans cette société où tout semblait ancré, immuable, mais où rien ne sera plus comme avant. Un tiers évoque l’entre-deux guerre et ses bouleversements autant dus aux conséquences humaines et économiques de la guerre que de l’économie. Le dernier tiers évoque une période qui va de la Seconde Guerre mondiale aux années 60. Rien que ce rythme n’est pas le fruit du hasard : il montre l’accélération des changements au cours du XXe siècle.

C’est évidemment la première partie qui va le plus m’intéresser ici : quelle image de la guerre est proposée ?

Le premier chapitre nous fait découvrir la famille Chabrol et toutes les personnes du village qui gravitent autour. Deux parents, leurs enfants dont deux partent à la guerre et un va être prochainement appelé, auxquels s’ajoutent deux autres familles (les Coste et les Donnadieu). Cela fait le destin d’une dizaine de personnages qui se croisent.

Il convient de garder à portée l’arbre généalogique afin de s’y retrouver dans le foisonnement de personnages, surtout à la fin de l’ouvrage qui voit la chronologie s’accélérer et le temps passé à découvrir chaque personnage très bref. Car outre la famille Chabrol, son antagoniste, les Donnadieu, ainsi que les autres villageois peuvent un peu perdre le lecteur au début.

Afin d’aider les lecteurs à se retrouver dans les relations des personnages (surtout si comme moi vous n’avez pas commencé par le tome 1, L’Appel des drailles), voici un tableau résumant les liens entre les Chabrol, les Coste et les Donnadieu pour les personnages principaux pendant la Première Guerre mondiale.

  • Mobilisation et moments forts

On découvre les réactions à la mobilisation dans un monde rural particulier, celui de l’élevage et des chemins de transhumance, les drailles. Si vous n’avez pas lu le tome 1, on est au cœur de la transhumance dans le chapitre II et l’auteur la décrit avec beaucoup de précision. On est bien dans un roman de terroir qui cherche à faire ressentir au lecteur cette vie rurale disparue. Mais on est aussi dans un ouvrage qui cherche à bien dire. Il ne s’agit pas d’enchaîner les figures de style, mais à bien relier l’écriture au contexte. L’auteur a de belles formules comme l’introduction du chapitre II où il écrit :

« UNE BRUME STAGNANTE enveloppait les vignes détrempées. Dans la nuit, un violent orage avait éclaté et inondé la plaine. Des coups de sabre avaient ouvert le ciel, illuminant les coteaux d’éclairs métalliques comme en plein jour. Le grondement déferlant du tonnerre fit croire aux insomniaques que les canons étaient parvenus jusqu’aux portes des Cévennes, que la guerre s’était dangereusement rapprochée. »

Chaque chapitre aborde une thématique respectant la chronologie dans la vie des protagonistes. L’auteur n’est pas avare en descriptions et il prend soin à aider le lecteur à suivre les étapes importantes de l’Histoire du moment, car il décrit la rencontre de l’histoire des personnages avec l’Histoire.

Force est de constater que ce qu’il écrit ne sonne pas faux, que ce soit pour la vie rurale ou la vie militaire. La description des combats de septembre 1914 est réaliste, malgré son dénouement à l’arme blanche et cette impression que tout est fini une fois le combat remporté.

  • La vie de l’arrière et un peu celle du front

Ce roman mettant en scène un grand nombre de personnages, il va de l’arrière au front. La vie à l’arrière, ses difficultés inhérentes au départ des hommes est très bien rendue. Tout comme les activités pastorales et agricoles. L’immersion est réussie : on est dans la tempête au cours de la transhumance (chapitre IV), on suit le rôle des femmes et des anciens après le départ des plus jeunes, dans le quotidien, dans la médecine. La description de terres si durement gagnées, abandonnées faute de main d’œuvre ainsi que les difficultés à assurer les transhumances centrent le lecteur sur ce monde rural particulier.

Pour le front, les descriptions des effets, des rapports entre gradés et hommes de troupes, les combats sont rendus correctement. Évidemment, dans les deux cas, ces récits servent soit à immerger le lecteur dans le moment vécu, soit à faire avancer la narration. En 1917, on est face au dilemme d’un des protagonistes confronté aux idées de paix, de refus de remonter en ligne, comme on le sera à plusieurs reprises au fil des événements historiques jusqu’à l’aube des années 1970.

Au final, seule l’épidémie de grippe de 1918-1919 est passée pratiquement sous silence, simplement abordée comme cause du décès d’un personnage secondaire.

La recherche du disparu Mathieu est très bien rendue dans les chapitres V et VI, de l’attente de la famille, à la volonté de faire feu de tous bois pour savoir, quitte à partir à Paris et taper aux portes pour savoir : blessé, tué, prisonnier, voire déserteur ? On apprend ensuite que Mathieu est amnésique, mais vivant. Il peut retourner dans sa famille, aidé par son épouse qui est devenue infirmière près du front pour le retrouver. Elle comprend alors l’impossibilité des permissionnaires de dire ce qu’ils endurent ou voient. Elle pense désormais comme eux, choqués par la vie de certains Parisiens, par certains égoïsmes.

L’ouvrage aborde le deuil des familles avec beaucoup de soin. Dans la famille Donnadieu, la mort du fils détruit tout les plans du père et au final toute sa superbe. Dans la famille Chabrol, la mort de Fabien et la disparition de Mathieu précipitent le décès de la mère, déjà très affaiblie par la maladie bien que n’ayant pas encore 45 ans. Plus que les éléments historiques, c’est la subtilité et la richesse de cette présentation des vies, des parcours qui est le point fort de l’ouvrage. L’auteur réussit à immerger le lecteur dans certaines étapes de son récit plus que dans une représentation exacte de la guerre.

La première partie, sur la guerre s’achève sur l’impossible retour à la normale, avec les vides qui deviennent visibles. Des veuves, des activités qui ne peuvent reprendre comme avant faute de main d’œuvre. Une nouvelle ère commence, développée dans les 60 % restant de l’ouvrage. Si des effets de la Grande Guerre seront encore évoqués parfois, ces chapitres sortent de la thématique de ce site et ne sont donc pas abordés.

  • Quelques erreurs de détails

On se laisse porter par le récit de ces vies profondément marquées par la guerre, mais les erreurs sont nombreuses et montrent les limites de l’historicité de l’écrit. Certes, l’auteur prend le soin d’indiquer que tout est fiction dans son livre, mais il essaie d’y intégrer des éléments de réels pour le nourrir. Or, c’est dans ces éléments que se trouvent les erreurs. Précisons qu’en 2005, lors de la parution du livre, les connaissances sur les détails du recrutement, de la mobilisation étaient moins accessibles en deux clics qu’ils ne le sont 20 ans plus tard.

Cela commence dès le chapitre I avec des erreurs importantes sur la signification du tocsin. L’auteur écrit « Tant que les feuilles de route ne parvinrent pas dans les foyers, on tenta de ne pas y croire » ou « Il [le maire] conseilla toutefois aux jeunes de se tenir prêts, car, selon, lui, les ordres de mobilisation n’allaient pas tarder », « Certains pensaient que seuls les jeunes de la classe quatorze allaient être appelés. (…) D’autres parlaient d’une mobilisation générale » pour finir par « Quand les ordres de mobilisation et les feuilles de route parvinrent à leurs destinataires, le doute, s’il était encore permis, ou l’espoir pour certains encore incrédules, disparut à tout jamais. Tous les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans furent concernés ». L’auteur a mal compris le fonctionnement de la mobilisation en 1914. La feuille de route, chaque homme l’avait dans son livret individuel. La sonnerie du tocsin était concomitante avec la mise sur les murs des affiches de mobilisation donnant les informations sur le jour où chacun devait partir. Il n’y avait aucune interrogation sur une mobilisation partielle, totale, d’une seule classe. Le 1er août 1914, vers 17h00, tout le monde avait compris et savait quoi faire, sans attendre un envoi postal des « feuilles de route » qui aurait alourdi et surtout ralenti le déroulement d’une mobilisation qu’on voulait rapide.

Autre problème lié au vocabulaire, l’utilisation du mot « insoumis » dans le chapitre III qui est pris au sens littéral « qui ne veut pas se soumettre à l’autorité » quand les militaires désignaient par ce terme les hommes refusant de rejoindre l’armée.

Des erreurs historiques parsèment le texte. Non, l’attaque allemande par la Belgique n’est pas une « contre-offensive » (chapitre III) répondant à l’entée des français sur le territoire voisin.C’est une rencontre. Plus problématique qu’une erreur de mot, est, une nouvelle fois, une erreur factuelle complètement anachronique : « « ils étaient toujours les derniers à quitter le champ de bataille, devant assurer la sécurité des poseurs de mines », chapitre III. Pas de mines en 1914-1918, à l’exception de pièges en 1917-1918. Et il n’y a aucun doute sur l’interprétation à donner à ce mot dans le livre : plus tard, un soldat se plaint : « Mais le terrain est truffé de mines ! ». Le mot de « mine » était uniquement utilisé pour évoquer l’explosif utilisé pour détruire les ouvrages d’art au début de la guerre. Dans le même esprit, on trouve un « caporal chef » anachronique.

Le chapitre II développe des permissions données en décembre 1914. Elles sont bien plus tardives. Tout comme le rationnement indiqué comme déjà en place à la même période qui décrit comme « un mauvais mélange d’orge grillé et de café de rationnement ».

Dans le chapitre IV, « Vimy » devient « Wimy » et, dans une phrase évoquant le printemps 1915, il mentionne l’appel de « la classe dix-sept par « simple mesure de prévoyance » ». La classe 1917 fut appelée en avril 1916.

La recherche du disparu ne comporte pas d’erreur importante, même si la recherche semble facile pour l’épouse, loin du combat épistolaire pour savoir dans laquelle devaient se débattre les familles concernées. Par contre, son mari n’est pas « démobilisé, mais « réformé ».
Pour les morts, il y a une erreur présente à la fois pour le fils Donnadieu, pour Fabien et pour Jérémie : l’auteur indique que les corps sont rendus aux familles rapidement, ce qui n’était absolument pas le cas.

Le dernier élément posant problème est le « Maurice revint peu de temps après » l’armistice. Or, loin d’être un territorial, ce n’est probablement qu’au printemps qu’il aurait dû revenir, des mois plus tard.

Ces erreurs sont plus sur du vocabulaire ou sur des détails. Elles ne sont pas flagrantes ni sur des points majeurs. De ce fait, elles ne sortent pas vraiment de la lecture, elles passent sans vraiment nuire à l’histoire. Le plus étonnant est que l’auteur n’a pas cherché la même précision dans les pages concernant la Seconde Guerre mondiale. Restant centré sur la vie civile, il n’y a pas de telles erreurs, à l’exception de l’utilisation du mot « abdication » de l’Allemagne au lieu de sa capitulation le 8 mai 1945.

  • En guise de conclusion

Il est essentiel de garder en tête qu’il s’agit d’un roman contemporain, écrit des décennies après la période. On y trouve donc des approximations voire des erreurs. Même si j’y consacre une belle partie de ce compte rendu, elles n’enlèvent rien au plaisir de lecture ou à la qualité de la narration. Elles sont révélatrices malgré tout des astuces pour ancrer dans le réel et de la mémoire de la guerre chez l’auteur un siècle après. Loin d’inviter passer son chemin sur ce roman, j’invite au contraire à découvrir le XXe siècle des familles Chabrol et Coste ainsi qu’une vision du bouleversement de la société rurale des Cévennes proposée par ce livre.

Conseillé pour sortir des sentiers battus, ce roman s’inscrit dans ces sagas familiales, devenues très en vogue au cours de la décennie 2020. Les histoires, les évolutions de familles, souvent rurales, au cours des affres de la première moitié du XXe siècle offrent au lecteur un tableau synoptique de l’évolution de ces sociétés, de ce qui a remplacé ce monde en partie disparu.

  • Pour en savoir plus sur l’auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Laborie


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