PICHAT Bérénice, La Petite Bonne, Paris, Les Avrils, 2024, 272 pages.

Ce livre est un livre récent, littéraire, finement écrit avec une utilisation omniprésente des figures de style. Un simple aperçu des pages suffit à comprendre que le lecteur n’est pas face à un simple roman. Cela nuit-il au plaisir de lecture ? En aucun cas, c’est même une manière de dire beaucoup avec finalement moins de mots.
- Portraits croisés de deux mutilés de la vie
La guerre est lointaine. Dans sa chronologie, on est 20 ans après la blessure de Blaise Daniel, donc vers 1936. Dans sa narration, la guerre n’apparaît que fort peu, pour décrire évidemment le parcours de la vie de Blaise, sa vie avant, sa mobilisation et sa blessure, finalement sa « vie » après. Le tout n’est pas raconté de manière linéaire, mais distillé au goutte-à-goutte.
Ce livre, c’est d’abord la vie d’une femme simple, qui est bonne dans plusieurs maisons. C’est un quotidien trivial qui est mis en avant, loin de celui des familles bourgeoises de nombreux ouvrages, loin des récits des familles rurales. On perçoit la vie aisée de ses employeurs dans un premier contraste avec la misère de la sienne. Bérénice Pichat s’intéresse à une femme on ne peut plus modeste, rarement mise en valeur dans les écrits, une femme qui pourrait être totalement transparente au milieu des événements, mais que la plume de l’autrice va révéler et qui va avoir un rôle, même indirect dans les conséquences de cette guerre. Ce personnage de « petite bonne » est si fantomatique qu’elle est sans nom. Vous pourrez chercher : quand les autres personnages sont nommés, elle ne l’est pas : c’est une synecdoque, quand la femme n’est plus définie que par sa fonction. Car le récit est plus complexe.
Les thématiques abordées font de ce livre une lecture sombre. La petite bonne du titre est au centre du récit. Elle est blessée par la vie : son quotidien est fait de tâches répétitives au service des autres qui l’invisibilisent. Son corps est marqué par la violence de son mari, par la douleur d’avoir fait passer un enfant. Son esprit est marqué par cette expérience de l’avortement clandestin, de la vie avec cet homme qui se résume par des nuits et aucun autre partage, par les questionnements en lien avec le mutilé dont elle doit finalement s’occuper.
Dans le même temps, on est confronté aux questionnements d’un homme qui avait tout pour être heureux, une passion, une épouse, une maison mais qui, ayant à peine goûté à ce confort de vie simple, est mobilisé. En novembre 1916, il est grièvement blessé et se retrouve amputé des jambes au niveau des cuisses, des bras et défiguré. Un homme enfermé dans une carcasse sans vie. S’il conserve son épouse qui se consacre à lui et sa maison, la question centrale est pourquoi vivre dans de telles conditions ? Questionnement qui le conduit à essayer d’être aidé à mourir par la petite bonne.
La noirceur de la thématique et de l’histoire proposée est rendue de manière puissante par le choix d’écriture de l’autrice : elle met le lecteur face à un usage particulier de plusieurs figures de style.
- Les figures de style à bon escient
La structuration du livre est une première entrée, particulièrement visible pour le lecteur : entre des paragraphes rédigés de manière classique, on a des vers alignés à gauche, d’autres alignés à droite. Chacun a un sens que le lecteur peut découvrir avec un peu de patience, de fait en terminant la lecture1.
Ces figures de style ne sont pas, ici, un travail purement littéraire, faire du style pour faire du style comme on peut l’observer régulièrement. L’autrice a réussi à en faire un outil qui immerge encore plus le lecteur dans son récit. C’est une clef importante du ressenti que l’on a en lisant. L’histoire est sombre et dure, la mise en forme des mots accentue cette impression. Si l’autrice offre des passages écrits de manière classique, ce ne sont que de courtes respirations, donnant accès à des éléments du passé ou explicatifs, avant de replonger dans l’oppressant présent du récit.
« Elle marche dans les rues vides
Son panier à bout de bras
Ses pas font à peine crisser la neige
Au sol
c’est gelé
c’est noir
c’est froid
Toutes les lumières sont éteintes
même les lampadaires
Pourquoi éclairer à quatre heures du matin
Pour qui
Pour des gens comme elle
Personne n’y a pensé
Personne ne pense à elle
à eux
Ceux qui se lèvent aux petites heures
pour aller travailler »
Les accumulations donnent un effet de lourdeur et c’est la figure de style la plus utilisée. L’autrice cherche, par ce procédé, à marquer la vie difficile, au quotidien de la petite bonne dans un premier temps. Cela donne l’impression d’être dans le film Un jour sans fin, une accumulation de tâches dures qui ne laisse pas le lecteur respirer et qui n’apporte aucune lumière dans la noirceur du récit.
L’effet de saturation pour le lecteur est réel, accentué par d’autres figures de style qui appuient cette interprétation et ce ressenti. D’autant que ces accumulations sont renforcées par des asyndètes : il n’y a pas de conjonctions entre les phrases ou les mots.
Elle utilise également des anaphores dans les actions quotidiennes. Ici aussi, on a cette litanie appuyée de tâches difficiles, du quotidien, des souffrances.
D’autres sont encore plus fines au milieu des autres figures de style. Par exemple, cette métaphore filée du linge pour parler du sort de sa mère, utilisée jusqu’au bout.
« Elle ne compte pas finir comme elle
Au bout du bout
Essorée
Rincée
Décédée »
On peut ajouter des antithèses comme les oppositions qui jalonnent le récit. Ainsi, son lit est lié à la chaleur, la rue au froid ; le monde de Blaise est celui de l’immobilité quand celui de la rue est celui du mouvement. On lit aussi des personnifications, des allitérations
L’auteur utilise des sonorités dures pour imiter les bruits du travail ou du froid. On a des métonymies comme « Ses jambes de pantalon flottent » : le contenant sert à parler du contenu. Il y a des périphrases comme lorsque Blaise est noté comme « celui qui ne parle jamais ». C’est par une périphrase que l’on comprend que l’on est dans les années 1930 quand une famille où travaillait la petite bonne quitte l’Europe en urgence.
Que ce soit dans le style ou dans le récit, on comprend que l’autrice ajoute, couche après couche, de la noirceur, par un phénomène d’incrémentation, de sédimentation, d’accumulation qui pousse le lecteur à se demander quand cela cessera. Pour parler plus simplement, c’est une sorte de boule de neige qui accumule sans cesse de la matière qui immerge toujours plus le lecteur, créant une densité émotionnelle forte.
Le but de ce site étant de s’intéresser à la présentation de la guerre, je ne vais pas plus développer le travail d’analyse littéraire qui mériterait une étude complète et approfondie. En effet, que ce soit la musicalité des mots, l’évolution du discours de la petite bonne, la critique sociale, certains parallèles mériteraient que l’on s’y attarde.
- Une Première Guerre mondiale en arrière-plan
La petite bonne, âgée d’une vingtaine d’années, est trop jeune pour vivre le conflit. Cependant, on le suit dans les parties de l’ouvrage qui reviennent sur le parcours de Blaise Daniel dans la guerre. Il est mobilisé, envoyé au front, blessé fin 1916. On le suit dans son parcours de soins, dans la relation avec son épouse. Une fois rentré chez lui, l’autrice n’a pas besoin de revenir sur son quotidien morne, mortifère même, décrit par la petite bonne et dont on comprend la répétition depuis 20 ans.
L’autrice propose des réflexions fines sur la guerre, dans son style d’écriture si riche. Par exemple :
« Savoir tenir une arme, marcher au pas, tirer sur les autres. On voyait se transformer les gamins envoyés au combat. En hommes, aussi en ombres, selon les cas. Lui n’était rentré qu’à moitié ; ses jambes, ses mains, son visage et son innocence étaient restés là-bas, quelque part dans la Somme. Il n’aime pas s’en rappeler pourtant il y repense souvent. À chaque fois qu’il fait mine de vouloir se lever – un réflexe stupide dont il ne parvient pas à se débarrasser. À chaque fois aussi qu’il croise son image dans un miroir ; il les a tous fait enlever, mais dans la vitre, parfois, son reflet le trahit. Alors il tire les rideaux et s’encastre dans la pénombre pour ne pas risquer de se retrouver face à lui-même. »
Bérénice Pichat réussit à exprimer ce que peut ressentir cet homme enfermé dans son corps, son désespoir malgré le soutien indéfectible de son épouse. Cette capacité à évoquer la réalité de cette non-vie, d’un quotidien cru, plongent encore plus le lecteur dans une noirceur oppressante et omniprésente.
Le personnage n’est pas sans rappeler celui du roman de Dalton Trumbo Johnny s’en va-t-en guerre2. Ici, Blaise Daniel peut encore parler, voir et entendre. Mais comme pour le soldat enfermé dans son corps, Blaise voit son avenir s’éclaircir avant une fin identique dans les deux cas que je ne dévoilerai pas ici.
Pour ce qui concerne l’évocation de la guerre, un seul point me semble critiquable : l’annonce de la blessure à l’épouse : « Elle revoit ce jour de novembre 1916 où le téléphone avait sonné ». Plusieurs fois, elle précise que c’est par téléphone qu’elle apprend la blessure de son époux. C’est pourtant peu probable que l’hôpital ait informé ainsi les familles tant le téléphone était très peu installé. Mais c’est un détail.
- En guise de conclusion
Ce livre est une claque : une plongée dans la noirceur de la vie de l’héroïne détruite par sa vie, dans celle de la survie d’un homme détruit par la guerre, dans celle d’une femme dévouée à son mari. On descend dans des abysses sans s’arrêter. Et le seul moment où l’on croit en sortir, c’est pour mieux plonger plus profondément encore. C’est donc un livre dur. Mais il ne faut pas être bloqué par cette noirceur, par la présentation, par la manière d’écrire de l’autrice, par la triple temporalité qui ne se comprend que progressivement. Ses choix apportent du rythme, des impressions fortes, sont un complément loin d’être fallacieux ou un simple exercice d’écriture. On est loin de certaines œuvres qui donnent l’impression d’être écrites pour montrer son talent littéraire. Ici, l’aspect littéraire est étroitement lié au récit et en renforce le poids, la force.
Le lecteur est plongé dans la lourdeur du quotidien d’une femme brisée, de ses choix face à un homme broyé par la guerre. Le livre est sombre quand la mise en forme en fait une succession de pages claires souvent avec peu de mots. Le lecteur est bousculé par ces vies qui se devinent peu à peu, où finalement tout est tragique, que ce soit pour la petite bonne, pour le mutilé et pour son épouse. La noirceur imprègne les situations, les personnes, le style et au final pousse le lecteur dans des réflexions, des émotions.
La Première Guerre mondiale offre un contexte rassurant car il nous sépare d’un siècle de ce récit. Pourtant, à quelques détails près, c’est une histoire qui parle et qui pourrait être transposée sans difficulté dans ce XXIe siècle qui ne cesse de faire des clins d’œil aux pires périodes du 20e.
- Pour aller plus loin
Lire un extrait du livre sur le site de l’éditeur : https://www.lesavrils.fr/livre/la-petite-bonne/
- Remerciements :
À Cécile M. pour m’avoir conseillé et envoyé ce livre. À Annabelle B. pour les échanges au tour du livre. Certaines parties de cette critique lui doivent beaucoup !
- Attention spoiler :
– Les vers alignés à gauche narrent les souffrances et le quotidien de la petite bonne et de Blaise ;
– Les vers alignés sur la droite, plus rares, sont ceux de la petite bonne en prison ;
– Les paragraphes classiques narrent les flash-back, la vie des autres personnages. ↩︎ - Trumbo Dalton, Johnny s’en va-t-en guerre, Paris, éditions Denoël, 1972 (1939), 240 pages. ↩︎
