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Trésor d’Archives n°48 – Mobilisé père de 7 enfants

Cette histoire est double. Elle commence par une lettre de remerciements et ouvre sur le parcours de la demande faite pour permettre à un père de sept enfants de quitter l’uniforme.

  • Faveur obtenue pour Marcel Bouttier

Pruillé l’Eguillé, le 9 février 1915

Monsieur Bouvier Avocat

Je sui rentré dans mes foyers d’hière, et je vous remerci du dévouement que vous avez aporté pour cette libération, je remerci aussi Monsieur Ajouan député de tout le dévouement enver ses électeurs.
Sans abusé de votre bon dévoument, j’ai a vous recommandé un appelé Boussion qui est au même poste que moi, père de sept enfants, qui par une même voie vous serai bien reconnaissant de le faire remplacé, comme je les été. Vous aller avoir la visite du de mes Cousin, a qui j’ai dit d’aller vous trouvé, pour obtenir une permission de quinze jours, il est au dépôt du 44eme Artillerie au Mans.
Vous vouderer bien s’il vous plai je vous pri prendre en considération ses deux réclamation.
Et vous prix d’agrée Messieurs Mes remerciements et civilité empressée

Signature illisible pouvant être M Bou[…]

Retrouver l’auteur de la lettre initiale a été la première tache. Il localise heureusement sa résidence, Pruillé-l’Eguillé en Sarthe. En partant du recensement de 1911, on dispose de piste avec un nom commençant par « Bou », rentré chez lui début février 1915. Un seul homme correspond : Marcel Bouttier, classe 1890, rentré chez lui le 5 février 1915, à Pruillé-l’Eguillé. Il n’est pas père de sept enfants comme le camarade pour lequel il intercède, mais il n’indique pas qu’il est dans la même situation à ce niveau, juste qu’il souhaitait rentrer chez lui. Il devait être affecté au même poste de GVC, fonction qu’il occupe entre le 28 octobre 1914 et le 5 février 1915.

Toutefois, ce retour au domicile n’est pas définitif. En effet, il est rappelé le 1er avril 1915 au dépôt et y reste jusqu’au 12 juin 1915. Il y a donc des nécessités supérieures aux différents appuis utilisés. Ce sont ses varices qui lui permettent ensuite de ne pas avoir à revêtir une nouvelle fois l’uniforme.

En tout cas, à peine rentré chez lui, il prend sa plume et remercie un de ses soutiens. C’est l’occasion de suivre le cheminement de la demande faite pour son camarade Boussion.

Il faut sauver le soldat Boussion !

Marcel Bouttier expose dans cette lettre trois cas distincts : le sien, celui d’un ami, celui d’un cousin. Le dernier est trop évasif pour être recherché. Il montre que des demandes variées pouvaient arriver aux élus ou aux personnes influentes, ici une demande de permission de 15 jours en hiver. Par contre, retrouver le soldat Boussion va être simple : les lettres vont nous donner tous les éléments nécessaires pour avoir des certitudes.

Chahaignes le 10 février 1915, Monsieur Bouvier,

J’ai l’honneur de recommander à votre bienveillante attention, la situation très digne d’intérêt du Sieur Boussion Auguste, cultivateur à Chahaignes, mobilisé classe 1893, comme garde-voies ferrées, depuis le 4 novembre, poste 6 de la Ferté-Bernard, résidence à Avezé.
Cet homme, père de 7 enfants dont l’aîné n’a que 17 ans, exploite en qualité de fermier 25 hectares de terres labourables. Sa femme, seule avec ses enfants, et vu la pénurie d’ouvriers agricoles par suite de la mobilisation, ne pourra faire les semailles de printemps si son mari est maintenu comme garde-voies. En outre, ses deux jeunes chevaux qui remplacent ceux qui ont été réquisitionnés ne peuvent être confiés à ses enfants pour les labours.
En conséquence, je vous serais personnellement reconnaissant, Cher Monsieur Bouvier, de vouloir bien vous intéresser à ce brave cultivateur et d’user de votre influence auprès de qui de droit pour le renvoyer momentanément dans ses foyers.

Veuillez agréer
Cher Monsieur Bouvier,
la nouvelle expression de mes meilleurs sentiments.

Signature illisible, mais probablement le maire de Chahaignes, le courrier étant écrit sur papier à en-tête de la mairie.

Chambre des Députés
le 11 février 1915
Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous recommander le territorial Boussion, Garde de voie de communication au poste d’Avezé (Sarthe) qui est père de sept enfants et serait bien heureux d’être remplacé quelque temps par un territorial plus jeune que lui.
Dans l’espoir d’une réponse favorable, je vous prie d’agréer, Monsieur le Préfet, l’expression de ma haute considération.

Ajam

Cachet de réception à la préfecture le 12 février 1915
Préfecture de la Sarthe
Cabinet du Préfet
Le Mans, le 12 Février 1915.

LE PRÉFET DE LA SARTHE

À MONSIEUR LE COMMANDANT DU BUREAU DE RECRUTEMENT DE MAMERS

J’ai l’honneur d’appeler votre attention sur M. Boussion, garde des voies de communication à Avezé.
Je vous serais reconnaissant d’examiner s’il serait possible de renvoyer temporairement dans ses foyers ce père de sept enfants.

LE PREFET,
Bordes

On observe le cheminement, en quelques jours seulement : un individu écrit à son maire, le maire transmet au député – ici, Maurice Ajam, député de l’arrondissement de Saint-Calais dans la Sarthe – qui fait parvenir au Préfet de la Sarthe – Pierre Bordes, préfet de 1914 à 1917 – qui transmet au bureau de recrutement de Mamers qui gère le soldat. Tous les courriers étaient envoyés ensemble au préfet, ce qui explique que le dossier d’archives regroupe l’ensemble des documents, à l’exception d’une éventuelle réponse.

Auguste Boussion est un habitant de Chahaignes dans la Sarthe. Il appartient à une des plus vieilles classes mobilisées, celle de 1890. Il est d’abord appelé du 6 au 12 août 1914 comme conducteur d’animaux. Rentré chez lui, il est ensuite rappelé à partir du 2 novembre 1914 et est en poste comme GVC dans la Sarthe à Avezé comme l’indiquent les courriers en sa faveur. Le 15 février 1915, il rendre chez lui, à peine trois jours après le courrier du préfet Bordes.

Mais rien ne permet d’affirmer qu’il ait rejoint son foyer en raison de l’intercession du maire, du député et du préfet dont nous avons les courriers ou les brouillons. En effet, une circulaire ministérielle du 11 février 1915 rattache tous les pères d’au moins six enfants vivants à la dernière classe mobilisée, à savoir la 1887, et entraîne leur renvoi dans leurs foyers. Ainsi, la demande favorablement entendue par l’administration civile n’a probablement pas été utile dans ce cas.

La curiosité pousse à s’interroger sur les sept enfants. Il a effectivement l’autorité paternelle sur sept enfants, mais tous ne sont pas de lui.

De sa première union avec Emilia Augustine Marie Richard en 1896 à Saint-Georges-de-la-Couée, il a eu deux enfants :
– Auguste Émile Boussion en 1897
– Paul Émile Boussion en 1898

Son épouse décède en 1900. Il se remarie avec la veuve d’Alphonse Auguste Roussel, journalier à Saint-Georges-de-la-Couée de 27 ans décédé en mai 1899. De cette union avec Eugénie Gonthier en 1903, il obtient l’autorité paternelle sur ses trois enfants :
– Eugénie Roussel
– Alphonsine Roussel
– Alice Roussel

Deux nouveaux enfants naissent ensuite :
– Léonard Boussion vers 1906
– Marguerite Boussion en 1910

Suivre les naissances est compliqué à la fois en raison des deux mariages et surtout de la grande mobilité des couples. De plus, l’état civil n’est disponible que jusqu’en 1897 dans les communes qui nous intéressent et il manque nombre de recensements, en particulier ceux de Saint-Georges-de-la-Couée avant celui de 1906. On trouve en tout cas au moins sept enfants au foyer en 1914. Son fils aîné, Auguste Émile, classe 1917, quitte le domicile pour la caserne en septembre 1917 après avoir été exempté en 1915 et 1916. Il décède des suites d’une blessure en octobre 1918. Son second fils, Paul Émile, est ajourné pour faiblesse jusqu’en 1921 et n’eut jamais à porter un uniforme.

Auguste Boussion décède le 24 avril 1920 à Beaumont-Pied-de-Boeuf à l’âge de 49 ans.

  • En guise de conclusion

Difficile de dire quelle fut la réelle efficacité de ces demandes. En tout cas, maire, député et préfet ne se sont pas privés d’écrire « à qui de droit », souhaitant, derrière des formules semblant convenues et soutenues, obtenir une faveur pour un administré, un électeur ou un élu.

  • Sources :

Archives départementales de la Sarthe :

– 1 M 546 : Correspondance préfecture de la Sarthe
– 1 R 1392 : fiche matricule de Bouttier Jules Marcel, classe 1890, matricule 112 au bureau de recrutement de Mamers.
– 1 R 1392 : fiche matricule de Boussion Auguste Émile, classe 1890, matricule 135 au bureau de recrutement de Mamers.
– 1 R 1278 : fiche matricule de Boussion Auguste Émile, classe 1917, matricule 191 au bureau de recrutement de Mamers.
– 1 R 1290 : fiche matricule de Boussion Paul Émile, classe 1918, matricule 196 au bureau de recrutement de Mamers.
– 2 Mi 289_10 : recensement de population de la commune de Chahaignes, 1911.
https://archives.sarthe.fr/ark:13339/s00587a8e13d3ed8/587ccb1115e4d.fiche=arko_fiche_6304c71968aab.moteur=arko_default_6319dda7da548
– 3 Q 7806 : Bureau de l’enregistrement du Grand Lucé, tables des successions et absences 1895-1916. Vue 170/201.
– 3 Q 3453 : Bureau de l’enregistrement de Château-du-Loir, tables des successions et absences 1919-1927. Vue 9/170.


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