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Le deuil des proches, un temps si mal documenté

AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, Cinq deuils de guerre (1914-1918), Paris, Taillandier, 2013 (2001). 256 pages.

Comment raconter un traumatisme à ce point partagé au sortir de la guerre et finalement si peu documenté ? Stéphane Audoin-Rouzeau nous met face à cette grande difficulté mais a travaillé sur cinq fonds documentaires exceptionnels qui permettent de présenter cinq deuils particuliers qui n’ont pas vocation à être des exemples mais de montrer la douleur, la résilience et le poids individuel de l’absence. Cela passe surtout par des réactions hors du commun face à cette situation si fréquente et qui font qu’elles sont parvenues jusqu’à nous.

Une fois les explications liminaires faites, l’auteur nous plonge dans les cinq deuils annoncés par le titre. Chacun a son chapitre afin d’en dégager les spécificités. Il suit à chaque fois la même structure : le soldat tué est présenté dans une courte biographie – toutefois plus riche qu’une simple reprise de la fiche matricule – puis il y a l’annonce, l’étude du cercle de deuil avant de passer au cœur du travail, l’étude du long deuil qui s’ensuit. Dans chaque cas, une fois ces présentations faites, on suit l’histoire d’une famille ou plus souvent d’un de ses membres qui a laissé une trace. On commence souvent par l’attente d’informations, parfois l’espoir dans une nouvelle avant un dénouement final tragique. L’auteur le narre en détail mais avec délicatesse et rigueur, équilibre très difficile à trouver. En effet, la rigueur de l’Histoire nécessite une prise de recul, une observation distanciée quand le sujet appelle à l’émotion. Une grande qualité de l’ouvrage est que si on lit un travail réellement d’Histoire, il n’en est pas moins sensible sans être larmoyant. Il ne tombe pas dans l’émotion facile, il conserve son appareil critique, le deuil est analysé. La lecture est si simple qu’il est difficile de quitter la famille, donc le chapitre, avant d’en avoir découvert la fin.

Comme l’explique l’auteur, la matière pour écrire le deuil des familles est rare. On ne sera donc pas surpris de retrouver trois cas assez connus voire célèbres. Mais chacun est un deuil qui, si l’objet est le même, n’en a pas moins des manifestations différentes. Chaque deuil n’est pas juste raconté mais analysé et expliqué. Il ne faut donc pas voir dans ces choix une facilité, mais une thématique scrupuleusement respectée.

1. Roland Leighton (Royaume-Uni), le fiancé de Vera Brittain.
2. Émile Clermont (France), une mère écrit le roman que son fils avait ébauché.
3. Maurice Galle (France), exhumation du corps, monuments et sanctuarisation du domicile.
4. Caporal Maupas (France), fusillé, le combat de Blanche Maupas marque ce deuil.
5. Primice Mendès (France), exhumation clandestine et enfermement complet d’une mère dans un deuil qui aboutit à un livre qui permet d’en sortir progressivement.

Ces deuils ont laissé des traces utiles à l’historien, à commencer par des écrits. L’ouvrage de Vera Brittain est un des plus célèbres outre-Manche. Il n’a été publié en français qu’en août 20231, après plusieurs adaptations cinématographiques ! Enfin !

Mais le deuil est aussi passé par une sanctuarisation d’un lieu, légué à la commune de Creil et toujours visitable aujourd’hui2. C’est le dernier lieu conservé ainsi, le plus connu dans l’Indre devant être déménagé.

  • En guise de conclusion

Ces deuils, exceptionnels par leur manifestation, n’en permettent pas moins de se plonger dans cette conséquence directe du conflit. Il montre ce qu’il est possible d’observer, ce qui reste indicible. Avec cette difficulté du manque de sources autres que quelques pièces administratives pour la quasi-totalité de ces deuils : autant les combattants ont écrit et focalisé la mémoire du conflit, autant le deuil est resté dans le domaine de l’intime pour l’immense majorité des cas. C’est un rappel essentiel de ce travail tout en retenue sans être insensible, respectant la rigueur méthodologique de l’Histoire.

  1. http://www.viviane-hamy.fr/catalogue/collections/litterature-etrangere/memoires-de-jeunesse/article/memoires-de-jeunesse ↩︎
  2. https://www.creil.fr/le-musee-galle-juillet ↩︎

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