VACHÉ Jacques, Lettres de guerre 1914-1918, Paris, Gallimard, 2018, 480 pages.

Ces 158 lettres ne donnent pas le témoignage factuellement le plus riche de la Grande Guerre. Toutefois, cette édition regorge de qualités, notamment la vision de la guerre présentée par son auteur. De plus, Jacques Vaché est, malgré sa jeunesse, un précurseur du surréalisme dont certains aspects apparaissent dans ses lettres.
La présente édition est introduite par une biographie très riche de Jacques Vaché réalisée par Patrice Allain et Thomas Guillemin. Tout est très finement présenté, de ses origines familiales jusqu’à sa mort précoce à 25 ans, en passant par ses études, ses premiers pas artistiques, ses amitiés et évidemment sa guerre. Le tout forme un ensemble qui représente pas moins de 10 % de l’ouvrage et qui est accompagné d’une chronologie extrêmement précise. Elle reprend à la fois les éléments documentaires reposant sur des sources archivistiques et privées et les éléments factuels extraits des courriers.
Le travail d’édition fait l’objet d’explications claires. Tout cet ensemble documentaire et critique, ajouté à 23 lettres inédites font que cette publication est plus qu’une réédition des courriers de Vaché. C’est une somme qui propose la version la plus complète sur Jacques Vaché à ce jour. Chaque lettre dispose d’un certain nombre de notes de bas de page qui permettent de contextualiser des éléments factuels (localisations, combats, affectations), des personnes (courtes présentations), des événements de la vie de l’auteur. Ces notes de bas de page sont une des richesses de ce livre car elles sont une aide très précieuse pour comprendre le réseau de l’auteur, son raisonnement, ses allusions et ses choix artistiques souvent complexes. Autant le dire, ces ajouts sont particulièrement pertinents et érudits dans le bon sens du terme et représentent pas moins de 20 % de la masse de l’ouvrage.
En somme, le lecteur est guidé dans une lecture qui n’est pas simple car ces courriers ne sont pas ceux d’un simple mobilisé de la classe 1915. Jacques Vaché a un univers. Il y multiplie les allusions littéraires et les bons mots, le tout dans un style très personnel.
Mon intention n’étant pas de recopier le travail disponible, je me contente ici de quelques remarques sur la vision de la guerre proposée par son auteur.
- Une vision de la guerre stéréotypée ?
L’année 1915 commence par les courriers écrits depuis un sanatorium où il soigne officiellement des problèmes pulmonaires mais officieusement une maladie sexuellement transmissible.
Il est très critique sur sa période d’instruction au dépôt. Il y revient au moment du départ de sa classe au front : « Quant à moi personnellement, je suis en excellente santé, et m’ennuie infiniment moins qu’à la caserne, qui a été pour moi un enfer dans le début ».
Il rejoint le 64e RI au front en juin 1915 après les terribles pertes des combats de mai en Artois.
On suit le cheminement d’écrits classiques d’un bleu : un ton aventureux, le désir de rassurer le destinataire sur l’absence de danger, l’envoi de « souvenirs », le confort relatif des lieux, la description de l’organisation des repos… Ses écrits évoquent régulièrement le besoin d’argent et d’effets précis. La question de ses difficultés financières est récurrente tout au long de la guerre. Il n’en cache rien, ni les dettes qu’il fait, ni le peu qu’il gagne. Il explique et argumente pour recevoir des aides régulières de sa famille, ne se résignant à demander le soutien de son père qu’à la fin de la guerre.
Il n’est pas à l’abri également de colporter certaines légendes comme celles des balles explosives utilisées par les Allemands ou de narrer ce qui sort de l’ordinaire comme un combat aérien en 1915 ou le mitraillage de son train en 1918, ainsi que son observation de chars en 1917. Il évoque ses sentiments quand il apprend la mort de proches et peut se montrer plus descriptif quand la mort frappe des officiers anglais en 1917. Par exemple, il décrit : « Un petit s/lieutenant qui était un bon cama[ra]de a été tué drôlement par un « whizz bang » (petit obus de canon rapide) qui a enfilé pour ainsi dire l’entrée de l’abri. Malchance ! »
Il mentionne des détails par contre moins souvent présents dans les correspondances de guerre. Ainsi, on perçoit le contraste entre sa jeunesse et le mélange avec des hommes nettement plus âgés. « Le seul ennui. Il est vrai qu’il est réel. c’est de se trouver en compagnie de ces vieux réservistes, ouvriers plus ou moins intéressants, sales, et ivrognes, qui ne font que grogner contre tout et tous, et qui en somme ont un esprit inquiétant ». Lui ne le vit pas bien, mais la situation est généralisée en raison de la pénurie de jeunes hommes qui a conduit à l’envoi de renforts de mobilisés nettement plus âgés dans les régiments d’active dès l’automne 1914.
Il tient à remercier un ami de la famille pour l’envoi d’un sérum antitétanique fin juillet 1915 : « Le père de Chaillous m’a rendu un service inappréciable en m’envoyant. en même temps qu’à son fils. quelque chose qui me vaudra peut-être la vie, je veux dire un flacon de Sérum D, contre le tétanos. Les ambulances. pour extraordinaire que cela paraisse. n’en possèdent que très peu, et pourtant le tétanos est vite attrapé avec la moindre blessure, avec les cadavres partout, cette chaleur, et ces mouches. C’est un service, je le répète, signalé, que le Dr Chaillous m’a rendu, car, maintenant, à prix d’or, des particuliers ne sauraient avoir ce sérum, que le Dr Chaillous a eu mille difficultés à obtenir. » Le tétanos est un fléau. Présent dans le sol, il imprègne les plaies et conduit au mieux à une amputation, au pire à la morti.
Il nous permet d’observer concrètement le système qu’il met au point pour continuer de communiquer le lieu où il se trouve malgré l’interdiction, en faisant usage du code qu’il décrit : « Ce qu’il y a de sûr, c’est que nos lettres seront expédiées ouvertes et vérifiées. J’userai donc, pour indiquer la ville d’où j’écrirai, de cet artifice : chaque lettre finissant chaque phrase des premières lignes de ma lettre entrera en composition dans le nom de la localité où je serai. Il suffira donc de mettre bout à bout chacune de ces lettres pour savoir où je suis. »
En tant que grenadier, il décrit avec précision les armes à sa disposition de manière très technique, son père ayant été officier d’artillerie : « Pour les bombes que je lance, j’en ai de trois sortes :
– Des bombes percutantes, qui éclatent en tombant, et qui pèsent environ 500 grammes.
– Des bombes qui s’allument à la main (800 gr.)
– Des bombes automatiques, qui s’arment en les lançant, par un crochet attaché au « Rugueux ». sorte de bracelet de cuir. (1 500 gr.) »
S’il est distant vis-à-vis de sa première attaque aux gaz, étonnement, il ne cache pas ce qui l’effraie le plus, à savoir les mines creusées sous les tranchées qui pulvérisent tout ce qui est au-dessus, humains y compris. Il est témoin d’une explosion en Champagne en août 1915 où son régiment a été transféré. Il raconte : « Seulement, j’ai une vraie peur d’une seule chose : la mine. C’est terrible à penser. l’autre jour une section a été enterrée vivante. … Et durant une heure on a entendu le râle « decrescendo » d’un malheureux qui implorait… et rien à faire pour le tirer de dessous les masses de terre qui le tuaient ! ».
Ce n’est qu’après sa blessure en septembre 1915 en Champagne qu’il prend du recul et conscience de l’horreur de la guerre dans sa correspondance : « Les pertes ont paraît-il été terribles au 64e. Eluère est blessé, tous les officiers en bas au point que c’est un Sergent qui commande pour un capitaine. Des quelques camarades que j’avais faits un seul reste, et encore grièvement blessé… Quelle sottise que cette boucherie ! — Je t’avoue que le coup est rude pour moi… »
Blessé aux jambes, il passe auxiliaire en raison de sa myopie. En 1918, il demande en urgence des lunettes à sa mère après avoir cassé un verre de son lorgnon et précise « verres sphéro cylindriques 7 dioptries 1/21 ». Commence alors pour lui une toute autre guerre, comme non-combattant, en devenant traducteur et en étant affecté dans des unités britanniques. Je ne développe pas cette partie au niveau des affectations précises, le livre le fait de manière exhaustive et très claire.
- Un mobilisé à l’individualité plus marquée que les autres
Son expérience de combattant le marque. Une fois au service des Britanniques, il séjourne longuement non loin de l’Artois où il a été engagé à peine arrivé au front en 1915. Le combattant laisse la place à l’ancien combattant dès février 1917. « Ma lettre, interrompue, se reprend au retour d’une sorte de pèlerinage. J’ai été à quelques kilomètres d’ici au village où j’ai, comme soldat français, été plusieurs fois au repos, et j’ai revu les granges où j’ai dormi. Cela m’a rappelé beaucoup plus de mauvais souvenirs que de bons. Ici je suis revenu des tranchées vers une heure du matin, grelottant et trempé. Là j’ai passé la veille de l’attaque d’H[ébuterne], ici j’en suis revenu, harassé, et puis là j’ai nettoyé mon fusil. J’ai été manger une omelette à cette masure (luxe inouï !) avec mon camarade C[Chaillous], fils d’un docteur de Nantes. Et j’ai salué son souvenir de si bon camarade, parce que lui y est resté… » Il fait un pèlerinage, il se souvient avec beaucoup d’acuité, il rend hommage à son camarade.
Il réitère l’expérience en juin 1917. Voici ce qu’il en dit à son père : « Je ne t’ai pas répondu dès hier soir à ta lettre, étant littéralement harassé de plus de quarante kilomètres à cheval, et d’autres en auto. J’ai été revoir mon ex-tranchée, celle où j’ai vu le feu la première fois, ainsi que les vestiges d’abris boches que nous avions l’habitude de reconnaître, de nuit. J’ai eu bien de la peine à m’y reconnaître, mais y ai réussi, tant bien que mal. Et j’ai eu, je l’avoue, un certain plaisir à trotter, à cheval, au grand jour, dans cette plaine que j’avais connue bouleversée, et couverte de charognes, bienvenues des mouches vertes, amoureuses de cadavre. » Cette fois, c’est pour évoquer la difficulté à retrouver des traces, à peine deux ans après son passage.
Un autre élément caractéristique des écrits de Vaché est que l’on observe facilement le contraste entre ce qu’il dit de la guerre à sa mère et à son père. Pour la première, il est rassurant, pour le second, ancien militaire de carrière, il est direct au point de se montrer détaché quand il décrit ce que les combattants font très rarement : mettre en mots comment il a tué un ennemi à la grenade : « J’ai eu la chance de tuer le bon boche que j’avais en face de moi = car en toute première ligne, nous ne sommes qu’un grenadier tous les 25 ou 30 m, avec un vis-à-vis boche. J’ai donc pu le supprimer avant qu’il ait eu le temps de beaucoup m’inquiéter. Il ne m’a lancé qu’une grenade, et j’ai répondu par 5. Le malheureux a râlé une heure. C’est horrible tout de même. Je serais heureux de recevoir au plus vite mes piles électriques. » (24 août 1915).
Il a le même détachement quand il décrit le 29 juillet 1915 comment il a failli être tué : « j’ai eu une chance vraiment providentielle, un de ces petits morceaux étant tombé juste à 3 ou 4 m de mon gourbi (cela fait la seconde fois). J’ai été projeté avec les débris de mon gourbi et de mes affaires, et enterré. Heureusement que l’on m’a vivement retiré de ce mauvais pas ! Pas une égratignure, mais une bonne commotion, de très courte durée cependant. »
L’affectation dans un travail plus éloigné de la première ligne à partir de 1916 lui laisse plus de temps pour ses passions créatives : le dessin et l’écriture. Ici aussi, il montre sa capacité à s’adapter à chaque correspondant, proposant des courriers très déstructurés mais créatifs à ses camarades d’art comme André Breton.
Le Jacques Vaché de ses courriers apparaît comme un personnage écartelé entre les attentes de la société, plus particulièrement de sa famille, et ce qu’il souhaite être en son for intérieur. Son père a des attentes et un regard particulièrement critique marqués par le manque de confiance dans la gestion de l’argent par son fils. Ce n’est qu’à la fin de la guerre que Jacques Vaché cherche à se rapprocher de lui en faisant acte de contrition dans un de ses derniers courriers afin d’obtenir de l’argent. Paradoxalement, il décède d’une overdose d’opium quelques semaines après cette lettre, mettant encore plus en évidence cette double personnalité, perdue entre celle qu’il cherche à donner à sa famille et celle qu’il est réellement.
Sa personnalité différente, on la remarque par des élans poétiques, surréalistes dans son écriture. Réellement, avant 1916, on ne sent que peu, dans ses courriers, l’artiste. Son œil d’artiste, dans le contexte du front de Champagne juste avant l’attaque du 25 septembre 1915, se réveille pour décrire toute l’horreur de ce qui l’entoure : « Mais quel coup d’œil ! Des vrais tableaux de genre… le ciel classique sanglant, la nuée de corbeaux, les débris de casques… les armes broyées. On s’oublie à regarder, avant que le râle bizarre et effrayant d’un homme qui va mourir ne vous fasse dresser les cheveux sur la tête. Ces plaintes de mourants sont navrantes… tant qu’ils causent, ou qu’ils appellent leurs mères (de vieux hommes barbus !)… On les plaint encore avec son cœur d’homme. Mais lorsque ce n’est plus qu’un sanglot rythmé, lointain, que l’on sent que ces yeux révulsés ne regardent plus ici, mais que déjà ce malheureux vit dans un monde différent du nôtre. On a peur. On sent sa chair se hérisser. La terreur instinctive de la bête devant la Mort. je pense. »
Dès 1916, on trouve l’artiste dans les nombreux dessins qui agrémentent ou illustrent ses courriers, mais aussi dans sa plume. Un exemple frappant est ce qu’il écrit pour résumer sa campagne en 1916. Il évoque les étapes de sa guerre, mais aussi les horreurs, toute en retenue mais par des allusions mises en avant par le choix d’écriture :
« Figurez-vous que j’ai rêvé la nuit dernière que la guerre était déclarée… » etc. etc.
Je suis même absolument certain, maintenant, oui, c’est évident n’est-ce pas, de rêver. Il est impossible qu’en deux ans j’aie vu tant de choses ?
— Des casernes — des grandes cours carrées où sonne quelque clairon — Des trains — wagons à bestiaux — poussière — des tranchées — des trous, des bosses — des mouches — du bruit — des odeurs horribles des trous encore — des fils de fer — de la terre dans le cou — Une énorme chaleur qui tombe d’aplomb sur le crâne — Des nuits prodigieuses — pleines de fusées et d’étoiles, ponctuées d’éclatements divers — grouillantes d’ombres suspectes et de rats familiers mangeurs de cadavres — Du bruit encore, des explosions stupéfiantes, des hurlements ignobles — un lit (un lit !) — et puis la vie de bohème — le front encore — des commandements à la prussienne…
Quel rêve curieux ? n’est-ce pas ? »
- En guise de conclusion
Cet artiste fauché avant d’avoir pu exprimer la plénitude de son talent a laissé une correspondance particulière. Celle d’un artiste en devenir, proche des surréalistes. Un mobilisé écartelé entre ses besoins quotidiens de soldat (argent, fournitures diverses) et ses élans et frustrations artistiques. Son parcours d’abord classique devient original en 1916 quand il intègre le corps des traducteurs. Parfaitement accompagné par le travail critique des auteurs, cette correspondance mérite d’être découverte, que l’on soit amateur d’art en général ou des surréalistes en particulier, ou simple curieux d’un parcours atypique ou d’un auteur capable de changer de style de lettre, s’adaptant à chacun de ses correspondants. Erwan Le Gall a résumé avec peu de mots le personnage : « Certes en écrivant avec talent son horreur de la guerre et son dégoût de la vie militaire mais en portant l’uniforme, non sans un certain dandysme du reste. »ii
Cette édition exemplaire de ses lettres est un très bon moyen de découvrir ce personnage.
- Pour aller plus loin :
Le site incontournable sur Jacques Vaché, documenté, richement illustré :
https://jacquesvaché.fr
Erwan Le Gall (5 janvier 2022). A propos de l’antimilitarisme des Sârs et de la rougeole politique (1913). Ar Brezel. Consulté le 15 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bbp1
Site de l’éditeur :
https://www.gallimard.fr/auteurs/jacques-vache
iUn exemple : HENRI ROHÉ : une plaque d’identité, le tétanos (1886-1916)
iiA propos de l’antimilitarisme des Sârs et de la rougeole politique (1913) | Ar Brezel consulté le 15 juillet 2026.
