DELAPORTE Sophie, Samedi 22 août 1914, un médecin dans la bataille, Paris, Odile Jacob, 2016, 208 pages.

Ce livre est une expérience singulière. Le lecteur est habitué à découvrir des périodes de l’Histoire utilisées par les romanciers. C’est même un grand classique, les romans autour de la Première Guerre mondiale continuant de faire recette, décennie après décennie. L’historienne Sophie Delaporte a fait le choix inverse : étudier une période précise et en faire le récit par l’intermédiaire d’un personnage fictif. En somme, le héros sert de guide au lecteur au travers d’un récit le plus fidèle possible aux événements. Elle a strictement borné son récit au 22 août 1914. On passe donc une journée avec ce médecin ; en réalité, les jours précédents sont aussi évoqués pour faciliter l’immersion du lecteur.
Le 22 août 1914 est un de ces jours noirs pour l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Le choix n’est pas anodin. Les témoignages sur cette journée ne sont pas si nombreux et elle a été éclipsée par des batailles postérieures bien plus étudiées et riches en témoignages comme la bataille de Verdun, de la Somme ou du Chemin des Dames.
On suit donc le Corps d’Armée Colonial lors de son entrée en Belgique, on le voit se battre à Rossignol et y être étrillé par l’armée allemande plus exactement. L’autrice nous plonge dans ce combat qui met les troupes françaises face à la très douloureuse confrontation avec la réalité de la guerre moderne.
Le lecteur va ressortir de cette lecture avec une impression de maelström le jour du combat : les hommes concentrés sur leur mission qui n’ont pas la moindre idée de la situation générale, le regard d’un homme qui décrit juste ce qu’il peut voir et ressentir. En tout cas ce que l’autrice peut imaginer car c’est bien là toute la difficulté de cette expérience. On comprend que tous les détails de lieux, de situations sont vrais, mais reste que le choix de raconter par l’intermédiaire d’un personnage fictif pose un problème tout au long de la lecture : comment vraiment dégager le vrai de l’interprétation proposée par Sophie Delaporte ?
Car c’est bien là toute la difficulté : comment rendre le combat par définition indescriptible, sauf dans ses grandes lignes, palpable pour le lecteur du XXIe siècle ? Des historiens ont raconté cette journée depuis les années 1920. Des témoignages l’ont évoqué. Mais comment retranscrire réellement ces 24 heures avec le peu disponible, la majorité des témoins étant incapable d’en dire plus de quelques lignes à quelques paragraphes, et le plus souvent sans horaire précis ? De plus, la grande majorité sont des combattants, non des soignants. C’est certes l’intérêt de la démarche aussi : faire parler un observateur non combattant.
Donc Sophie Delaporte a épluché les sources : JMO, historiques, rapports, témoignages afin de proposer un parcours réaliste, en permettant à son héros de croiser des personnalités permettant de détailler leurs actions à ce moment précis. Il faut le dire : cela fonctionne bien. Toutefois, malgré toutes les précautions prises en introduction et tout au long du texte, c’est bien le roman qui prend le dessus. C’est probablement trop dense pour un seul homme tout ce que traverse son héros ; il en devient un personnage par définition omniscient et immortel. Deux aspects du vécu des combattants sont donc impossibles à retranscrire en mots : la peur de mourir à chaque instant et les automatismes qui se mettent en place (ou non) pour faire face ; la peur de faire des choix, l’impossibilité de trop choisir qui pousse à suivre à ne pas faire tant preuve d’initiative.
Au-delà de la question qui est de savoir pourquoi vouloir créer ce qui n’existe pas, apparaît celle du modèle choisi pour créer le personnage. Pourquoi avoir choisi Les carnets de l’aspirant Laby comme s’il était un modèle ? Il est vrai que leur lecture secoue et leur richesse est indéniable. Mais ils ont été rédigés très longtemps après le conflit et son style, réaliste, n’en fait pas un archétype.
J’ai lu ce livre comme une expérimentation qui inverse les rôles avec les romanciers. Est-ce plus convaincant ? Plus fin et documenté, plus rigoureux et académique avec ses notes et dans le cadre d’une démarche intéressante. Elle ne remplace pas les ouvrages purement historiques. D’ailleurs le mélange fiction et réel empêche de voir le présent livre comme historique. On suit les combats dans la forêt, les assauts allemands sur le village, les étapes de la bataille, le sort des blessés, soignés ou achevés, les massacres de civils, les tentatives pour sauver les civils, le devenir des personnels de santé.
La seule erreur notable observée est la mention d’une roulante pour les repas alors qu’elle n’existait pas à cette époque. Les soldats se faisaient à manger par escouade. Le plus gros manque vient de la cartographie : une seule carte à 6h30, peu précise quand tant de lieux sont cités, ce n’est pas pratique pour le lecteur.
- En guise de conclusion
S’il se lit facilement et s’il propose une immersion au cœur du combat et des marsouins pendant cette journée, cet ouvrage n’en reste pas moins une proposition artificielle. Pour une première approche, sa lecture est intéressante car elle peut conduire le lecteur à vouloir en savoir plus. Malgré une utilisation poussée des sources disponibles, le tout n’en reste pas moins un roman qui ne donne qu’un aperçu des combats.
Sur le 22 août 1914, on pourra lire avantageusement l’ouvrage de Jean-Michel Steg (https://parcours-combattant14-18.fr/la-journee-tragique-du-22-aout-1914-decortiquee/), le témoignage du sous-lieutenant Livache du 3e RIC (http://www.chtimiste.com/carnets/Livache/Livache.htm).
- Remerciements :
À Annabelle pour les échanges autour de cet ouvrage.
- Pour aller plus loin :
Lire les premières pages sur le site de l’éditeur :
https://www.odilejacob.fr/catalogue/histoire-et-geopolitique/guerres-mondiales/samedi-22-aout-1914_9782738134189.php
Une histoire de la bataille de Rossignol :
https://horizon14-18.eu/wa_files/2eme_20RIC_20Bataille_20de_20Rossignol.pdf
