Le JMO du 96e RI consacre une demi-page au cas du voltigeur Donars qui vient de passer à l’ennemi le 6 décembre 1916. L’occasion de s’intéresser au contexte et aux suites de sa désertion.
« Avant la relève, à 11h30, le voltigeur Donas1 Joseph Marie, N° Mle B 04773, classe 1913, de la 9e Cie, sentinelle fixe à un petit poste de l’Ouvrage V, passe à l’ennemi.
Bien que cet homme ait une intelligence très médiocre, les précautions suivantes sont prises pour parer aux révélations qu’il aurait pu faire à l’ennemi :
1° La relève prochaine sera avancée d’un jour ; elle aura lieu le 11 au lieu du 12.
2° Occupation de nos petits postes jusqu’à 6 heures du matin, alors qu’ils étaient évacués auparavant à 4 heures 1/2.
3° Circulation de patrouilles de surveillance de 6 heures à 7 heures, pendant l’évacuation des petits postes.
Une plainte en Conseil de Guerre par contumace, pour désertion à l’ennemi est établie contre le voltigeur Donas. »

Source de cet extrait de carte : SHD 26 N 717/8, vue 34, JMO du 217e RI.
- Le parcours de Joseph-Marie Donars
Joseph-Marie Donars est né le 3 juin 1889 à Hennebont dans le Morbihan. Il devient boulanger. Il ne se présente pas au conseil de révision ce qui conduit à son classement « Bon pour le service armé » automatique. Affecté au 70e RI, il y arrive le 2 octobre 1910 mais est classé dans le service auxiliaire le 30 août 1911. Il termine son service actif le 25 septembre 1912.
Il n’est pas rappelé tout de suite à la mobilisation. Il passe devant la commission spéciale le 14 novembre 1914 et est affecté au 62e RI. Son parcours entre dépôt ou front n’est pas clair. Il passe au 45e RI le 2 décembre 1915 puis au 137e RI le 29 mars 1916. Il est blessé le 13 juin 1916 à la ferme de Thiaumont (Verdun) à la joue et à l’épaule gauche.
Il rejoint le front au 96e RI le 3 septembre 1916. L’étape de son parcours suivante est le 5 décembre 1916 avec sa désertion. Il est alors à la 1ère section de la 9e compagnie.
Sans surprise, suite à la plainte pour désertion à l’ennemi mentionnée dans le JMO du 96e RI, il est condamné par contumace à mort et à la dégradation militaire par le conseil de guerre de la 31e DI le 25 janvier 1917.
La famille ne semble pas avoir reçu de nouvelles rapidement. En effet, on trouve trace de recherches entreprises par sa famille dès fin décembre 1916. Elle reçoit des nouvelles par le CICR le 18 janvier 1917 grâce à une liste de prisonniers évacués de la zone du front vers Wahn mi-décembre 1916 dans un document datant du 3 janvier 19172.
Ensuite les sources se tarissent, y compris sa fiche matricule, jusqu’en 1934 !
- Le retour en France en 1933
Victime du mal du pays, il rentre en France quand il se présente volontairement à l’état-major de la Place de Paris le 19 septembre 1933.
Le compte-rendu de son procès permet d’en savoir plus sur ce qu’il vécut de 1919 à 1933.

Comme le JMO, les informations sur son parcours militaire ne sont pas claires dans la presse : il aurait été versé dans le service armé en 1916, envoyé au 96e RI et blessé ensuite. Or, il était au 173e au moment de sa blessure. Et le JMO indique qu’il était classe 1913 alors qu’il était classe 1909.
Sur les circonstances de sa désertion, il est vu par des camarades sortir de son poste de guetteur déséquipé et se rendant vers la tranchée allemande seulement distante de 20 mètres. Il justifie son geste ainsi3 :
« Donars. – Le sergent Morrachini m’envoyait une deuxième fois comme guetteur au petit poste avancé. Je lui dis : « Ce n’est pas mon tour. – Je vous commande d’y aller, dit-il. »
Deux copains étaient là – je ne me souviens pas de leur nom, me disent : « Vas-y, tu réclameras après. » J’ai pris mon sac, je suis parti et j’ai pris la faction.
– Le Président. – Alors que s’est-il passé ?
Donars. – Je ne sais pas, c’est sans doute la colère, mais je me suis déséquipé et je suis passé à l’ennemi, qui était à vingt mètres. »
L’article continue :
« Deux témoins, le capitaine Duplan et l’adjudant-chef Vanet, anciens chefs et compagnons d’armes de l’accusé, déposent à la barre que Donars avait toujours été un excellent et très brave soldat et que sa désertion les avait surpris. »
Il est tout de même mentionné les réactions vives que pouvait avoir l’accusé lorsqu’il était en colère.
Il aurait tenté deux fois de s’évader sans qu’il soit possible de le vérifier. Par contre, à sa libération, il resta en Hollande et s’y maria avec une Française qu’il connaissait et qui le rejoignit. Il épousa Anne Le Dorven le 27 novembre 1919 à Heerlen aux Pays-Bas. Ensuite, il vécut en Belgique.
Retour au procès. L’accusation, tout en rappelant que les faits sont matérialisés, ne s’oppose pas aux circonstances atténuantes. La défense utilise les états de service, « le dépaysement de ce Breton dans un régiment de Méridionaux ». Le second défenseur « insiste sur l’injustice du texte des lois qui punissent durement un ancien combattant déserteur à l’ennemi, dans un moment de faiblesse et ont de l’indulgence pour les insoumis en temps de guerre qui n’ont jamais rien risqué. »
On devine un autre élément de sa défense : le bon combattant blessé à la tranchée des Baïonnettes4. Rien ne dit que c’est à cet endroit exact qu’il fut blessé, et le JMO n’indique pas de combats particuliers le jour de sa blessure. Mais l’évocation du lieu induit une image dans l’esprit des contemporains.
- Les derniers éléments sur sa vie
Il est finalement condamné par le tribunal militaire le 20 février 1934 à cinq ans de travaux forcés et à la dégradation militaire pour désertion à l’ennemi en application des articles 238 de la loi du 9 juin 1857, 192-196 du code de justice militaire, 19, 46 et 463 du code pénal. Il est écroué à la maison centrale de Fontevrault le 11 mai 1934. Il s’agit de la peine minimale prévue dans ce cas.
Sa condamnation est commuée à une durée de réclusion d’égale durée pour le restant de la peine. Il est libéré conditionnellement le 25 août 1937 par arrêté du 13 juillet 1937 et se retire à Lorient.
C’est la dernière mention trouvée dans sa vie.
- En guise de conclusion
Les JMO ne sont qu’une source sur cette affaire. Il n’est pas impossible que le dossier du procès existe encore dans les cartons du SHD. Au contraire, de nombreux JMO ne mentionnaient pas ces faits, restant concentrés sur le récit du parcours combattant du corps. Mais on trouve malgré tout ces anecdotes, outre dans les fiches matricules, dans les cartons d’annexes non numérisées. La presse est un complément très utile dans le cas de Joseph-Marie Donars, car en l’absence des pièces de procédure, c’est le seul moyen de disposer de quelques éléments complémentaires.
- Remerciements :
À Thibaut Vallé pour les compléments apportés sur le conscrit Donars.
- Sources :
Service Historique de la Défense
SHD GR 26 N 672/3 – JMO du 96e RI
Archives départementales du Morbihan
R 2072, fiche matricule de DONARS Joseph Marie, classe 1909, matricule 2422 au bureau de recrutement de Lorient.
https://rechercher.patrimoines-archives.morbihan.fr/ark:/15049/vtad746db04bee20021/daogrp/0/1
4E_083_069-0001 – Acte de naissances de la commune D’Hennebont, 1888-1892. Vue 51/170.
Presse
Le Matin, 21 février 1934, page 4/8.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k578265g/f4.image
Source aux Pays-Bas
Voorlopige inventaris op de Registers Burgerlijke Stand, gemeente Heerlen, 1919 – 1981, Heerlen, archives 016-BS, numéro d’inventaire 1919H, 27-11-1919, Huwelijksakten gemeente Heerlen, 1919, nombre record 224
https://www.openarchieven.nl/rht:A110ABB1-3BDE-6A66-E053-01B01EACFC8C
Retour aux études au détour des JMO
- Acte de naissance et JMO donnent comme nom « Donas » quand toutes les autres sources mentionnent « Donars ». C’est cette orthographe qui a été retenue, mais les transcriptions conservent l’orthographe d’origine. ↩︎
- https://grandeguerre.icrc.org/fr/List/5644479/731/50396/, consulté le 5 janvier 2025. ↩︎
- Le Matin, 21 février 1934. ↩︎
- Le Journal, 21 février 1934. ↩︎
