Ce film tourné au premier semestre 1928, montre quelques moments de la vie de caserne. Certes, on est après-guerre, entre 1918 et 1928. Cependant, il est l’occasion, non de replacer l’œuvre dans la carrière cinématographique de Jean Renoir, mais de montrer qu’il s’agit des derniers feux d’une vie de caserne qui change peu à peu.

- Une pièce de théâtre à succès
« Tire-au-flanc » fut d’abord une pièce de théâtre en trois actes écrite par André Sylvane et André Mouëzy-Eon en 1904. Ce fut le succès du théâtre Déjazet où la pièce semble avoir été jouée plus de 3000 fois au cours du premier quart du XXe siècle. D’ailleurs, cette affiche qui ressort régulièrement dans une recherche autour du titre du film est liée à la pièce et célèbre la 1800e représentation :

On est bien avant 1914, avec les uniformes typiques, pantalon garance et tenue de travail. Cette pièce en trois actes mélange vaudeville et comique troupier. On peut dater l’affiche de 1910-1911 environ, étant donné que c’est à cette période que la pièce atteint les 2000 représentations1.
La pièce en elle-même nous en apprend peu sur l’univers de l’armée. Ce vaudeville utilise les ficelles de ce style sans proposer d’éléments détaillés de la vie militaire. La chambrée est le lieu de tout un acte, certes, mais de manière situationnelle, allusive. En voici tout de même un résumé qui permettra ensuite de comparer avec les choix faits dans le film.
Dans le premier acte, le domestique Joseph auprès de sa fiancée Georgette, cuisinière, se lamente sur son départ prochain pour trois ans à la caserne. Jean, neveu de la propriétaire du château, fait de même auprès de sa cousine et fiancée Solange. Arrivent le colonel, madame Fléchois, épouse du capitaine Fléchois et maîtresse du colonel, et le lieutenant Daumas, invités à manger. Jean est très jaloux des yeux doux que fait le lieutenant à Solange.
Joseph renverse de la sauce du rôti sur le colonel. La benzine est utilisée pour le détacher. Mais Joseph s’est aussi trompé dans une recette, mettant du sel au lieu du sucre dans le dessert. Le tout se retourne contre Jean et Joseph : le colonel, furieux, jure de s’occuper de Jean et Joseph est renvoyé.
L’acte deux se passe dans une caserne à Évreux, dans la chambrée de la 12e compagnie du 168e régiment d’infanterie. Le début est dans l’esprit du comique troupier : le caporal cherche désespérément un volontaire pour balayer la chambrée. Seule l’arrivée des bleus lui permet d’en trouver un : Jean. Lebahutec veut découcher. On apprend que Georgette, aussi remerciée par madame Blandin, a trouvé une place à la cantine grâce au lieutenant Daumel. Les bleus se font prêter des effets de treillis. Pour Jean, le choc est considérable, du tutoiement à la tenue crasseuse en passant par la vulgarité généralisée. Joseph ne manque pas de rappeler à Jean qu’il n’est pas son domestique. C’est lors de ces échanges que pour la première fois, Jean est accusé d’être un tire-au-flanc. La chambrée suit une théorie sur les marques extérieures de respect avant de se rendre à la cantine. Seul Joseph reste à la chambrée quand il voit arriver Georgette. Les hommes reviennent rapidement dans la chambrée, le caporal panique et le sergent-major arrive. Commence une série de scènes visant à cacher puis à déguiser Georgette, y compris quand le colonel vient voir ce qu’il se passe. Finalement, Georgette s’éclipse et Jean se retrouve de garde au baquet mal utilisé par la troupe avec le mot d’ordre… « Cambronne ».
Le troisième acte se déroule un soir, lors d’un bal donné chez le colonel. On est ici dans une partie plus vaudeville car ce sont essentiellement les amours des uns et des autres qui sont au-devant de la scène. Joseph et Georgette, le lieutenant Daumel qui a courtisé secrètement Solange, le colonel qui a pour maîtresse l’épouse du capitaine Fléchois et Jean qui finit par s’éprendre de la sœur cadette de Solange, Lily.
L’avantage d’un film est qu’il doit mettre des mots en images. Si la pièce développe quelques éléments de la vie militaire, la cohérence de l’histoire nécessite que le film s’y attarde plus. C’est l’occasion de s’interroger sur les choix d’adaptation et la vision de l’armée donnée par cette production.
- Une adaptation cinématographique assez fidèle
Le plus problématique de cette adaptation est l’incapacité pour le spectateur de comprendre le titre. Pourquoi « Tire-a-flanc » ? Aucun carton ne porte l’expression ; au contraire, Jean est surnommé à plusieurs reprises « l’idiot ».
Cependant, on retrouve les trois grandes étapes de la pièce dans le film, à savoir le repas chez madame Blandin puis la chambrée, de fait élargie à la caserne, et le dénouement final lors d’un bal organisé par le colonel.
Les douze premières minutes du film correspondent à l’acte un de la pièce, à savoir le repas qui tourne au fiasco. Tous les protagonistes de l’histoire sont présentés au spectateur. Toutefois, le malaise du colonel est dû à de la benzine versée dans un verre et non du sel dans le dessert. Le feu dans la cheminée et la scène où Jean qui joue avec le képi du colonel sont aussi ajoutés. De l’acte deux de la pièce, on retrouve l’arrivée à la chambrée, mais tout est plus développé. L’adaptation reprend l’histoire du baquet pour faire ses besoins la nuit mais surtout ajoute beaucoup plus d’agressivité vis-à-vis de Jean : le fil et la gamelle d’eau à son entrée ou la chute brutale de son lit, puis la bagarre et le passage par la prison. Dans la pièce, Jean finit par aller à la cantine avec la chambrée, ce qui montre une certaine adaptation quand le film choisit de s’écarter de cette ligne pour en faire une victime à qui son destin échappe. D’ailleurs il finit par voir un baiser entre Solange et le lieutenant Daumel alors que la pièce reste toute en sous-entendus, dans la logique du vaudeville.
L’antagonisme entre Muflot et Jean occupe une bonne partie du film à partir de l’arrivée de Jean à la caserne. Il ponctue plusieurs moments importants de la séquence à la caserne. C’est une invention complète pour le film. Loin d’être drôle, elle fait de Jean une victime de violences, un homme emprisonné mais qui finit par acquérir le respect de ses camarades en tenant tête à Muflot.
Plusieurs séquences du film cherchent à montrer que Joseph est plus débrouillard que Jean, que ce soit chez le coiffeur, à l’infirmerie pour la vaccination ou lors d’une séance d’exercices à l’extérieur.
La fin du film est plus en lien avec la pièce par son unité de lieu et sa conclusion, non par l’enchaînement d’incidents. En effet, Muflot tente une fois encore de se venger, ce qui est totalement absent de la pièce. Cependant, la conclusion du vaudeville est respectée, avec tous les couples qui finissent pas se déclarer dans une happy-end identique à la pièce.
- La brimade au cœur de la chambrée
De nombreuses scènes se déroulent dans la chambrée. Un tiers de l’intrigue s’y passe dans la pièce, une partie un peu moindre dans le film. Toutefois, c’est un lieu essentiel, filmé correctement dans tous les détails. Râtelier d’armes, table, poêle, lits alignés surmontés de la planche, rangement des effets, pot-à-eau. Seule la planche à pain manque ici.

Derrière le lit, on a tout le nécessaire pour accrocher la cartouchière et un sac, ainsi qu’un nécessaire pour faire sécher sa serviette. L’étiquette est bien en place ainsi que la gamelle et les deux couverts réglementaires, la fourchette et la cuillère.

Toutefois, la chambrée dans le film n’est pas qu’un lieu de vie quotidienne. C’est un lieu brutal pour le bleu Jean. Sans développer le contraste social caricatural dans la pièce et plus encore dans le film, ce sont les brimades ciblées contre Jean qui surprennent. Je reprends ici le terme utilisé par un carton du film :

Absente de la pièce, la situation va au-delà de la simple moquerie d’un homme en décalage complet avec la réalité de la caserne.
L’accueil est brutal car en se basant sur la seule apparence, les hommes de la chambrée, sous les yeux impuissants du caporal, préparent un accueil conduisant à l’arrosage de Jean à son entrée. Une fois au sol, Jean est déshabillé de force, malgré ses suppliques. Seule l’arrivée du lieutenant Daumel interrompt la brimade et conduit à la punition du caporal qui a laissé faire.

Dès le lieutenant parti, Jean redevient le pantin de la chambrée.
La scène suivante dans la chambrée montre Jean aidé par un ancien pour faire son lit. Mais les regards entre les hommes ne trompent pas : un coup est préparé contre Jean.

Il faut attendre de longues minutes pour en avoir le dénouement : par d’habiles manipulations, le lit de Jean se retrouve par terre.

Pire, le bruit de la chute attire l’attention des gradés. Le colonel comprend parfaitement qu’il y a eu brimade et décide de punir la forte tête de la chambrée, Muflot. Ce dernier le prend très mal et une fois les officiers partis, il décide de régler par les poings ses comptes avec Jean. Les hommes de la chambrée sont soit apeurés soit amusés par la situation.

Jean est rossé deux fois. Le colonel revient, punit de prison Muflot mais aussi Jean. Même dans la prison, Muflot vole la soupe de Jean. Et le retour à la chambrée ne calme pas les esprits : Muflot veut encore se venger et avec la complicité des autres hommes, prépare le même accueil que la première fois afin d’arroser Jean quand il passera le pas de la porte.

Là s’arrêtent de fait les brimades de Jean qui comprend le piège et humilie Muflot, gagnant le respect de la chambrée.
Il est rare de montrer ainsi les violences qui pouvaient être commises contre les bleus. L’arrosage ou le lit défait étaient pourtant des classiques connus de tous, illustrations de nombreuses cartes postales.
- Une vie de caserne qui change
Le film a été tourné dans la caserne Sully de Saint-Cloud. L’identification ne fait aucun doute : lors du travelling réalisé dans la cour à l’arrivée de Jean Dubois d’Ombelles, on voit clairement les bâtiments tout autour. Les images parlent d’elles-mêmes :


On retrouve la même volonté de rendre le propos le plus général possible, sans identification particulière à un régiment. Pour ce faire, c’est toujours la même astuce qui est utilisée : le numéro de régiment est fantaisiste. Ici, Renoir a choisi le 852e régiment d’infanterie. Pas de risque de confondre avec un régiment existant !

Les uniformes sont bien ceux d’après-guerre, bleu horizon et surtout le képi rigide. Pour les conscrits, la tenue est typique aussi de l’après-guerre, avec le casque Adrian et le masque à gaz dans une des scènes du film. C’est là que l’on observe le plus le changement d’époque même si les fusils restent des Lebel.


Quand on est à la caserne, la tenue est le bourgeron et le pantalon de treillis. Seul le calot bleu horizon rappelle qu’on est après 1918. Quand Jean Dubois d’Ombelles est de corvée dans la cour, on retrouve tous les éléments qui préexistaient avant 1914.

Il en est de même avec la scène de cellule avec le bas-flanc typique des prisons militaires. Il est vu de haut sur l’image.

- En guise de conclusion
Le film de Jean Renoir reprend les grandes étapes de la pièce, mais en propose une adaptation qui s’en éloigne dans certains choix. Cette version muette rend difficile la compréhension du titre mais montre plusieurs aspects de la vie militaire de l’après-guerre, typiques d’avant 1914, mais aussi une représentation des violences dont certains hommes pouvaient êtres victimes à leur arrivée à la caserne.
Cette version n’est pas la dernière de la pièce. Dès 1933, une adaptation sort, avec Bach comme acteur principal. En 1950 puis en 1962, d’autres versions sortent en salle. Concernant celle de 1933, parlante, il serait intéressant de comparer cette version avec celle de 1928.
- En complément :
Texte de la pièce de théâtre :
André Sylvane et André Mouëzy-Eon, Tire-au-flanc !, Paris, Librairie théâtrale, 1904, 164 pages.
https://archive.org/embed/tireauflancpic00sylvuoft
Sources :
AF 220798 : Ville de Paris / Bibliothèque Forney. Affiche d’Édouard, « Tire au flanc, 1800 représentations ». Vers 1910.
