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8 – Soldats du 72e RI au cantonnement

Il y a des images plus faciles à interpréter, à « faire parler » que d’autres. Celle qui fait l’objet de cette page ne donne que peu d’éléments à première vue. C’est même probablement pour cette raison que Laurent Soyer m’a proposé de me pencher dessus. J’ai accepté le défi, mais sans garantir de pouvoir percer toutes les questions autour des personnes sur cette image.

  • Quel régiment ?

Laurent Soyer est passionné par le 72e régiment d’infanterie. Son travail sur ce régiment est remarquable, en particulier son récit du parcours des hommes de cette unité. Mais la première question sur son image est : ces hommes sont-ils du 72e RI ? Le blanc des numéros de régiment pourrait faire penser au 72e RIT. Cependant, un gros plan montre que le blanc de certains numéros semble baver sur le col, indice de l’utilisation de craie pour faire ressortir ledit numéro.

  • Quand le cliché a-t-il été pris ?

Voilà la question centrale. De sa réponse découle finalement tout ce que l’on va pouvoir dire sur cette image. Maintenant que l’on connaît le régiment, le « quand » nous permettrait de savoir « où », voire « qui ». Ou en tout cas d’émettre des hypothèses.
L’uniforme est encore celui de la mobilisation, il y a donc une date après laquelle cette image n’a pas dû être prise. Hélas, la date de passage à l’uniforme bleu horizon n’est pas connue pour le 72e RI.
Vu que cet uniforme était aussi porté avant guerre, pourquoi la photographie ne peut-elle pas dater d’avant 1914 ? Plusieurs détails permettent d’aboutir à la conclusion que cette image date du début de l’année 1915. D’abord, les trois militaires ne portent pas des guêtres mais des bandes molletières apparues au front au cours de l’hiver 1914-1915. Ensuite, ils ont un pantalon en velours, plus épais et discret que le fameux pantalon rouge. Ils ont été distribués à la fin de l’automne ou au début de l’hiver (sans qu’il soit possible de dire quand exactement dans notre cas).

Un détail permet d’être un peu plus précis encore dans la datation : les fleurs. Je suis bien incapable de dire de quelles fleurs il s’agit, alors qu’elles permettraient de dater avec bien plus de précision l’image. La dame porte des fleurs fraîchement coupées à la main, les trois soldats des fleurs à la boutonnière. Ces fleurs ont dû être cueillies au printemps, les uniformes ayant dû être changés, comme dans les autres régiments, avant l’été.

Autre détail qui évoque le début de l’année 1915, la capote d’un des hommes. Quoi, vous n’avez rien vu ? Il y a pourtant un détail remarquable, mais qui va ouvrir une hypothèses supplémentaire en ce qui concerne le « où ».

Il ne porte aucun des boutons réglementaires en métal. Ce ne sont que des boutons du commerce, probablement en corozo. On laissera de côté l’explication qui voudrait que cet homme ait perdu beaucoup de boutons au combat et les ait remplacés par des boutons du commerce. En effet, de nombreuses capotes neuves ont été livrées avec ces boutons.

Il ne faut pas oublier qu’une fois les collections d’uniformes des dépôts données aux soldats de l’active et aux réservistes, les autres collections furent attribuées aux RIT, ce qui restait aux GVC. Il n’était pas question de changer régulièrement de capote (Genevoix changera la sienne après des combats aux Eparges en février 1915, alors qu’il l’avait depuis août 1914), elle était raccommodée si nécessaire. Il a fallu malgré tout confectionner de nouveaux uniformes pour les nouvelles classes, pour les hommes rappelés (anciens ajournés, exemptés…) et pour remplacer celles qui étaient les plus usées. Face à la demande massive d’uniformes, il fallut faire avec ce qui était disponible. Il est donc plus que probable que cet homme ait reçu une capote neuve avec ces boutons. On peut expliquer le fait que lui ait un uniforme avec ces boutons de deux manières : sa précédente capote était vraiment usée et on lui a remplacé ; il arrive d’un dépôt en renfort, on lui a donné une capote d’un des derniers arrivages.

Quoi qu’il en soit, il s’agirait d’une image prise autour du mois d’avril 1915. Reste à sa voir « où » et qui étaient ces personnes. Ce que l’image n’aide pas à savoir !

  • Localiser le cliché

Les hypothèses sont multiples : j’abandonne tout de suite celle de trois prisonniers avec les personnes chez qui ils auraient pu travailler. Aucun indice dans les uniformes ne va dans ce sens. Des blessés en convalescence ? Il y a bien un homme qui semble avoir un problème au pied droit : il porte une espadrille au pied droit et une chaussure fine au gauche, ainsi qu’une canne du commerce. Un autre porte une canne faite à la main. Cela suffit-il à en faire des malades ou des convalescents ? Les chaussures de repos de provenances différentes peuvent avoir de multiples explications.

Il est possible de multiplier les hypothèses sans pouvoir en infirmer aucune ni pouvoir en privilégier vraiment une. Toutefois, une a ma préférence. Peut-être s’agit-il simplement de trois soldats du 72e RI au repos dans une zone encore habitée, après une période au front. Peut-être cantonnent-ils chez l’habitant, ce couple même ? Les fleurs pouvant être un remerciement pour leur accueil, si elles ont été données par les soldats ! Entre le 9 et le 15 avril à Sommedieu par exemple ? Autour des Eparges ou de Verdun en avril ou mai 1915 ? Hélas, aucun élément de l’architecture du bâtiment derrière le groupe n’est identifiable. De ce fait, impossible de le rapprocher de l’architecture habituelle d’une région.

Autre hypothèse : trois hommes en permission ou trois hommes au dépôt, en sortie chez un ami, un membre de la famille de l’un d’eux. Cependant l’un d’entre eux aurait-il pris le temps de se tailler une canne pendant un repos ou au dépôt alors qu’il s’agissait d’un instrument autrement plus utile aux tranchées ?

Mais ce questionnement risque d’être sans fin car on peut se demander si l’homme en civil est bien un civil ? S’il est le mari, le fils de la femme visible ? Un frère d’un des hommes visibles ? Peut-être certains trouveront-ils des points communs dans la physionomie de cet homme et de l’un des militaires ? Cette femme est-elle la mère d’un de ces hommes ? De plusieurs (il y a une ressemblance entre les deux hommes juste derrière elle) ?

  • Un autre détail

Les personnes, le lieu, la date, tout est source de questionnement. J’avais ajouré ces deux objets visibles de chaque côté du groupe que j’ai été incapable d’identifier. Laurent Soyer m’a indiqué qu’il devait s’agir de pinces utilisées par le photographe pour maintenir l’image pour en faire une copie sur carte postale. Cette copie pourrait expliquer le léger voile flou qui couvre une petite partie de la gauche de l’image.

  • En guise de conclusion

Si le « quand » semble avoir reçu un début de réponse, tout le reste est source de questions sans pouvoir apporter de réponse précise, définitivement validée.

Les fleurs pourraient être une clef : quelles sont celles que cette femme tient dans ses mains ? Quelles sont celles que les hommes portent à leur boutonnière. Et pourquoi ? Mais ce ne sont que quelques-unes des questions que nous nous posons bientôt cent ans après la prise de cette photographie car, une fois encore, elle a perdu toute signification : ces visages sont devenus anonymes, dans un lieu inconnu, dans des circonstances qu’il n’est pas possible de déterminer.

Cette photographie vierge de toute inscription reste une énigme qui fait qu’elle a bien sa place dans cette rubrique.

  • Pour approfondir :

Je ne peux que vous conseiller de consulter régulièrement le blog et le site de Laurent Soyer sur le 72e RI, à la fois historique très précis, à la narration riche et illustrée, et focalisation sur des parcours individuels, donc sur l’aspect humain de ce conflit. Un grand merci à lui pour le partage de ce document et pour tout son travail de recherche en général.


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