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79 – Paul Dumazet, conscrit du 170e RI, 1913

Des photographies de grands groupes, prises d’un peu plus loin où les hommes sont finalement très petits, c’est un type de document courant. Hélas, elles sont bien souvent de qualité insuffisante ou ne donnant pas assez d’indices pour espérer retrouver ne serait-ce qu’une personne. C’est le cas sur cette image de soldats du 24e RI, accompagnés d’un sergent et d’un lieutenant. Aucun texte au verso, pas d’indice particulier, recherche impossible et à part remarquer qu’un homme tient son bidon quand les autres posent avec leur fusil, il faut attendre de trouver une image prise dans le même contexte pour en savoir plus.

Pour la photographie qui nous intéresse, entre une main qui a ajouté une croix et l’auteur qui a laissé assez d’indices pour reconstituer une partie de son parcours, il y a matière à chercher et surtout à trouver.

  • Sur un terrain d’exercices

Trente deux hommes figurent sur ce cliché. Le photographe a dû prendre un peu de recul pour immortaliser l’ensemble du groupe, en ajoutant deux observateurs qui n’appartiennent pas à l’ensemble. Ils ne sont pas sur le même plan que les autres soldats.

Le grain de l’image additionné à la distance entre les hommes et le photographe expliquent le manque de netteté des détails. C’est ce qui conduit à la difficulté pour réussir à identifier le numéro du régiment. Seuls trois hommes, sur la droite, ont ce numéro clairement lisible : il s’agit du 170e RI d’Épinal.

Ce groupe est sur un terrain d’exercices, plat, bordé d’arbres. Tous les hommes sont en tenue d’exercice pour période froide, avec une veste ras-cul, souvent bien visible, sous le bourgeron.

Les cartouchières sont plates. Il faut préciser que ce sont de jeunes recrues sous les ordres d’un sergent. On peut en être sûr car l’auteur du courrier a eu la bonne idée de dater son envoi : 1er novembre 1913. Et ce n’est pas que l’apparente jeunesse de ces hommes qui permet d’affirmer qu’ils sont ici depuis peu.

  • Paul Demazet au 170e RI

« Epinal Le 1er novembre 1913

Chère Marthe

Je t’écrit deux mot poure te donner de mais nouvelle qui sont toujoure ossis bonne poure le moman et j’espèr que tu soi de même. Chère marthe tu voudra bien me donner le détaille du pay et comme tu as passer la foire de la faite tu donne bien le bon jour de ma pare a _ _ sens oublier Jean et Marie et tu donnera bien le bonjoure à Marie favier de _

Je suis sur la cartte tu regardera si tu me connétra

Je ne voi rien autre chose à te dire poure le momen Je finis en t’enbrassen bien faurre

Paul Dumazet »

L’orthographe est très phonétique et montre une maîtrise plutôt médiocre de l’écriture. Cette carte nous donne toutefois des éléments importants : un nom, « Paul Demazet », une correspondante qui permet de localiser le « pays » que l’homme évoque, Saint-Pierre des Champs, « PDD » pour « Puy-de -Dôme ».

La recherche est rapide : on a un soldat dans la base de données Mémoire des Hommes affecté au 170e RI nommé Paul Demazet originaire de Saint-Pierre-des-Champs dans le Puy-de-Dôme, né en 1892. La consultation de la fiche matricule confirme qu’il s’agit probablement de notre homme. Une main a eu la bonne idée de mettre une croix au-dessus de sa tête, ce qui permet pour une fois de ne pas avoir à jouer au « Qui est qui » avec la maigre description physique disponible sur une image médiocre.

Il arrive à la caserne du 170e RI le 10 octobre 1913. Il est bien dans ses premiers jours d’instruction, ce qui confirme la jeunesse de ces hommes. Malgré deux éléments distinctifs visibles, un menton à fossette et une taille de 1,51 mètre, il aurait été difficile de le trouver dans le groupe sans la croix. Pour finir, on est étonné de voir qu’il est noté un niveau d’instruction de « 3 » tant ses difficultés à écrire sont marquées.

On retrouve sa famille en 1911 dans le recensement de la commune dans laquelle il est né et a toujours vécu, à Saint-Priest-des-Champs, au lieu-dit « les Barsses ».

La destinataire est Marthe Favier, une voisine de la famille Dumazet. C’est une jeune fille de 13 ans en 1913. Le recensement de 1911 indique qu’elle est couturière. Ses parents habitent le même lieu-dit. Mais ce n’est pas qu’une voisine. Paul Dumazet a un frère un peu plus âgé que lui marié à Marie Favier. Et cette Marie Favier est la sœur de Marthe Favier. Ainsi, Paul écrit à la sœur de la femme de son frère.

Jean Dumazet a épousé Marie Favier le 18 avril 1912. On comprend que ce sont les « Jean et Marie » à qui Paul demande de passer le bonjour dans sa carte. Les jeunes mariés eurent deux enfants, un en décembre 1912, l’autre en 1914.

  • Le sort de Paul Dumazet

Sa fiche matricule est très peu développée. On ne sait pas quand il part pour le front, même si on peut facilement imaginer qu’il le fait avec le régiment dès le début août 1914. On ne sait pas quand et comment il apprend la mort de son frère, tué dans les Vosges avec le 105e RI le 23 octobre 1914.

Paul Dumazet est à la 14e compagnie en 1915, ce régiment ayant la particularité d’avoir 4 bataillons. Le 4 février 1915, vers 14h30, il est blessé mortellement au flanc par un éclat de bombe dans le secteur de Vic-sur-Aisne. Sa perte est inscrite dans le JMO du régiment et surtout dans le registre d’état civil.

Sa famille apprend rapidement la nouvelle, le décès est transcrit dès le 11 mai 1915 à la mairie. Il obtient à titre posthume une belle citation : « Excellent soldat qui n’a cessé de donner un bel exemple à ses camarades. Mortellement frappé alors qu’il assurait un service de tranchée, s’est écrié au moment d’expirer « J’aurais fait mon devoir » ».

En guise de conclusion

Partant d’une photographie de piètre qualité, les aides fournies indirectement par plusieurs personnes ont permis de retrouver Paul Dumazet et une partie de son parcours : la main qui a fait cette croix au-dessus de sa tête, la personne qui a numérisé et mis à disposition le registre d’état civil du régiment, celle qui a patiemment réalisé son arbre sur Généanet.

C’est en tout cas un bel exemple de ce que l’on aimerait pouvoir réaliser avec ces photographies de groupes complétées d’un petit texte : retrouver le soldat expéditeur, mettre un visage sur son nom et comprendre tout ou partie de ce à quoi il fait allusion dans son texte.

  • Sources :

Fond de carte : https://www.geoportail.gouv.fr/

Archives départementales du Puy-de-Dôme

R 3537 : fiche matricule de Dumazet Paul, classe 1912, matricule 474 au bureau de recrutement de Riom.
https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/ark:/72847/vtaa8f7bfac74c7de9c/daogrp/0/478

R 3494 : fiche matricule de Dumazet Jean, classe 1908, matricule 1446 au bureau de recrutement de Riom.
https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/ark:/72847/vtabadc29b761280dd2/daogrp/0/396

6 M 7527 : Liste nominative de recensement 1911 de la commune de Saint-Priest-des-Champs.
https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/ark:/72847/vta549113410cb26/daogrp/0/14

Archives nationales

19860726-6, registre 55. État civil régimentaire du 170e RI, n°1.
https://www.geneanet.org/registres/view/172758/57

Service Historique de la Défense :

SHD GR 26 N 707/13 : JMO du 170e RI, volume 1.


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