Aller au contenu

5 – Marcel Jouy, 129e RI, Le Havre, 1913.

Cette photo carte donne presque toutes les informations que l’on peut espérer : nom du soldat, date, lieu et même une correspondance au verso. Elle ne dit pourtant pas tout.

  • La recrue Marcel Jouy

Marcel Jouy est une recrue affectée au 129e RI du Havre. Il pose fièrement en extérieur avec tout son équipement et son fusil. Ses cartouchières, vides, sont probablement du modèle 1905.

Il écrit le 6 novembre 1913, un jeudi, à ses parents, mais ce n’est pas la date du cliché : dans son texte il indique qu’il pleut alors que le temps est visiblement sec le jour de la prise de la photographie.

  • Un bleu ?

Marcel Jouy a un visage jeune, mais cela ne permet pas de conclure qu’il est une jeune recrue. En effet, il possède deux attributs de manche qu’il n’a pu obtenir lors des premiers mois d’instruction.

Cet attribut est un cor de chasse qui indique que Marcel Jouy a remporté un prix de tir.
Cet attribut représente deux fusils entrecroisés : Marcel Jouy est armurier.

Une interrogation apparaît déjà : est-il possible de déterminer la classe de ce soldat uniquement à l’aide de la date de la photographie. La réponse est oui, mais… Le « mais » est important et va faire que ce qui suit est hypothétique et demande à être confirmé. Le mais est une condition : s’il n’est pas un engagé volontaire. En 1913, il y a trois classes faisant leur service actif : la classe 1911 au service depuis 1912 et les classes 1912 et 1913 arrivées respectivement en octobre et novembre 1913. Il ne peut appartenir aux deux dernières, trop récemment incorporées. Mais il n’est pas dit dans la carte qu’il est toujours militaire le 6 novembre 1913. Alors est-il de la classe 1911 ? De la classe 1910 libérée en octobre 1913 ? Seule la lecture de sa fiche matricule permettrait de le savoir. Mais où chercher ? Il n’est pas impossible que Marcel Jouy vienne d’un autre département ! En l’absence de toute autre information, difficile d’en savoir plus, le seul moyen serait de consulter toutes les tables alphabétiques des bureaux de recrutement autour du Havre. Sans certitude de trouver. Preuve une fois encore que, malgré les informations présentes sur la carte, les questions restent nombreuses dès qu’un document est isolé ainsi. [Précision : au moment de la rédaction de cet article en décembre 2010, la majorité des départements n’avaient pas encore numérisé leurs registres matricules]

  • Un cliché qui présente deux originalités

D’abord, la boucle de ceinture qui n’est pas l’habituelle plaque de cuivre du ceinturon modèle 1845. On voit nettement la grenade de l’infanterie (aussi présente sur les boutons de la capote par exemple). Cependant, cette boucle n’est pas quelque chose de rare : on peut en voir d’autres sur des clichés de la même époque. Maintenant, pourquoi Marcel Jouy a-t-il cette plaque ? Peut-être simplement parce que c’est un modèle encore fréquent dans le magasin. Mais une autre explication ne m’étonnerait pas. Encore une question donc.

Ensuite, un objet insolite pend sur son ventre, au-dessus de la boucle de ceinturon. Le gros plan permet de constater qu’il s’agit d’un bidon modèle 1877 et d’un quart au bout d’une chainette, le tout en version miniature. Il s’agit d’un objet souvenir appelé « Bidon de la classe ». Pouvant contenir une photographie au dos ou un calendrier permettant le décompte des jours avant la fin du service actif. Il ne faut pas imaginer Marcel Jouy porter cet objet en permanence : non réglementaire, cela lui aurait valu à n’en pas douter bien des ennuis. Par contre, ce petit objet semble conforter l’idée que Marcel Jouy n’était pas un engagé volontaire : aurait-il eu besoin de compter les jours ainsi s’il avait été volontaire ?

  • Le texte de la lettre, une bonne source d’informations

« Le Havre le 6 Novembre

Chère parent

Je suis bien arrivé en bon port. Il fait un mauvais temp, il tombe de l’eau et il fait pas chaud. Je suis contend d’avoir des sabots. Plus rien à vous (sic). Je vous embrasse bien fort.

Bonjour à toute la famille et Amis.

Votre fils.

Jouy Marcel. »

On l’a vu, le texte donne des indices, mais tout en étant précis, il vient d’arriver au Havre, il n’indique pas clairement où au Havre.

Cette transcription montre une fois encore que si la graphie était plutôt régulière et uniformisée dans la population sachant écrire, l’orthographe était parfois loin d’être maîtrisée. Marcel Jouy faisait beaucoup de fautes pendant que le soldat Coulon, au cœur d’une autre enquête, écrivait parfois phonétiquement.

  • Marcel Jouy et la guerre

Marcel Jouy a probablement été mobilisé le 2 août 1914. Je dis bien « a probablement » car une fois encore, il n’y a pas de certitude. Il n’est en tout cas pas mort au combat, son nom ne figurant pas dans la base de données des Morts pour la France du site Mémoire des Hommes. Son parcours reste tout de même à reconstituer.

  • En guise de conclusion (1, 3 janvier 2011)

Finalement, beaucoup de questions une fois de plus. Sans parler du lieu où il se trouvait quand il fut photographié : où étaient ces haies ? Dans la caserne ?

  • Marcel Jouy identifié !

Alors que je m’étais évertué à trouver la trace de Marcel Jouy dans un département de Normandie, Thibaut Vallé a eu l’idée d’élargir la recherche. Mais, comme il l’a écrit, « Il y a eu des naissances d’enfants JOUY dans 43 départements entre 1891 et 1915 d’après l’INSEE (disponibles sur le site www.geopatronyme.com ). », ce qui la rend compliquée. Pourtant, il a fini par trouver un Marcel Jouy et, comme vous allez pouvoir le constater, les informations sont cohérentes avec ce que nous savons de notre homme.

Je laisse la parole à Thibaut.
« Jouy Étienne Marcel est né le 01/09/1891 à Mantes (78). Il est matricule 2182 de la classe 1911 au bureau de recrutement de Versailles.
Si cet homme est bien passé au 129ème RI de 1912 à 1915, il n’est fait aucune mention dans cette fiche de ses aptitudes au tir ou sur son rôle d’armurier ! Faute de mieux, petite recherche dans l’état civil de ce soldat, prisonnier 2 ans et demi en Allemagne. Marcel voit donc le jour à Mantes-la-Jolie, le 1er septembre 1891 et est fils de cultivateurs. Les mentions en marge de son acte de naissance indiquent son mariage en 1920 et son décès en 1975.
Lors du recensement de 1911, Marcel vit avec son frère et ses parents mais travaille chez un patron comme luthier. Son frère exerce aussi dans le milieu du bois en tant que menuisier, sa sœur est blanchisseuse. Les parents, mariés en 1874, donnèrent à Marcel 9 frères et sœurs et donc par ricochet une riche descendance indirecte ».

Pour palier aux lacunes de la fiche matricule qui, effectivement, n’indique rien des spécialités des conscrits, on constate que le visage de l’homme de la photographie correspond bien à la description notée : visage plein, bouche petite, lèvres minces. Cette description confirme donc l’identification proposée par Thibaut Vallé car ces caractéristiques s’éloignent du portrait-type que l’on trouve dans la majorité des cas.

De plus, peut-être faut-il voir un lien entre sa profession de luthier et sa désignation comme armurier. Un régiment ne compte qu’un chef armurier et trois armuriers (source : site du Chtimiste). Ils sont chargés de l’entretien et de la réparation des armes.
On ne peut affirmer que Marcel Jouy soit parti avec son régiment en août 1914 : rien dans la fiche matricule ne vient le confirmer. En effet, il souffre d’importants problèmes de peau au point que la commission de réforme du Havre du 5 février 1915 le réforme (motif de réforme non lié au service). Toutefois, la commission spéciale de réforme revient sur cette décision et le classe à nouveau apte pour le service armé en septembre. Revenu au dépôt le 29 septembre, il part au front dès le 2 octobre, mais au 69e RI. Il est capturé le 6 avril 1916 à Verdun et il est interné à Darmstadt.
De retour en France en janvier 1919, ses obligations militaires n’étaient pas pour autant terminées : il fut à nouveau mobilisé en 1939. Mais étant âgé et père de deux enfants, il fut rendu à la vie civile dès le 25 octobre.

  • En guise de conclusion (2, 26 octobre 2014)

Cette étude de photographie permet de constater un point qu’il est utile de ne pas oublier : si le recrutement est local, on peut aussi avoir des hommes envoyés dans un régiment plus éloigné. Ce fut le cas pour Marcel Jouy. La mise à disposition des fiches matricules est une avancée considérable, mais il ne faut pas hésiter à étendre géographiquement sa recherche quand on ne trouve pas un homme où on pensait qu’il était domicilié.

  • Remerciements

Un très grand merci à Thibaut Vallé grâce à qui cette recherche a trouvé un aboutissement. J’en ai profité pour rafraîchir l’article en publiant des images d’une taille plus grande et un portrait qui manquait auparavant.

  • Sources :

Archives départementales des Yvelines :

4 E 4871 : acte de naissance de Marcel Jouy, Mantes-Gassicourt, vue 41/498.
9 M 666/6 : recensement de 1911 à Mantes-la-Jolie, vue 6/56.
1 R RM449 : fiche matricule de Marcel Jouy, classe 1911, matricule 2182 au bureau de recrutement de Versailles, vues 307 et 308/808.

Pour mémoire :
Documents sur le prisonnier Etienne Jouy, CICR P 39486 et P 41699.
Ces listes n’apportent pas d’informations complémentaires à celles de la fiche matricule.

  • Pour aller plus loin :

Pour trouver le jour d’une date : http://www.12mois.fr/
Sur les attributs de manche, Augé Claude (dir), Larousse mensuel illustré n° 104, octobre 1915, Larousse, Paris. Article « Insignes et attributs de l’armée françaises », pages 562 à 564. Pour accéder directement à la page 564 sur Gallica.


Retour à la galerie des recherches sur les photographies d’avant 1914

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *