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21 – Clairon du 117e RI, La Flèche, 1908.

Avec cette carte postale, je m’éloigne quelque peu des documents habituellement utilisés dans cette rubrique : ce n’est pas une photo-carte, il n’y a donc pas de portrait de l’homme qui a écrit. Les raisons de son étude sont malgré tout multiples et liées à l’homme qui a écrit cette carte postale.

  • Une carte postale ancienne

Tirée probablement en grand nombre par l’éditeur Staerck Fress à Paris, d’une qualité très médiocre (bien visible sur l’image ci-dessous), surtout si on compare l’impression avec les photographies de l’époque, cette CPA n’avait rien de particulier pour attirer mon œil.

Dans un état plus que passable (justifiant un prix cassé), au texte laconique, avec une image probablement en stock et utilisable à loisir, d’autant plus qu’aucun numéro de régiment n’est visible ; à part dire qu’il s’agit de soldats s’entraînant au clairon devant deux enfants probablement sur un terrain d’exercices, il semble difficile d’en tirer quoi que ce soit de plus. Pourtant, les indications données par l’auteur, quelques détails et l’adresse vont permettre d’aller assez loin dans l’étude de ce document.

Le verso de la carte montre qu’il s’agit d’une carte postale publicitaire, imprimée pour la maison Crémieux au Mans (2), maison probablement d’un certain « standing » si l’on se réfère au prix et à la mention « ne fait que sur mesure » et à ses publicités (sur mur, par cartes postales, sur le tramway au Mans comme on peut le voir sur CPA). Son magasin se trouvait rue Dumas au Mans. Probablement donnée, cette carte postale publicitaire a permis à Lucien Boulay d’écrire une carte à un parent à peu de frais.

  • Un militaire au service

Comment affirmer qu’il a écrit à un membre de sa famille et qu’il était au service militaire alors que le texte est on ne peut plus laconique : « Bonjours ainsi qu’aux copains, Lucien Boulay » ? La réponse est donnée par une astuce de son auteur. Son texte, à première vue, respecte parfaitement les règles du tarif de la carte postale affranchie à 5 centimes : 5 mots plus signature. A part qu’il a ajouté au niveau d’une ligne du texte publicitaire une mention qui nous est fort utile mais qui est passée inaperçue aux regards du postier. : « Enc. 411 jours » pour la mention fort classique « Encore 411 jours [avant la libération] ». Si le postier avait vu le stratagème, cette lettre aurait été taxée à 10 centimes (voir cet exemple). Cette mention indique clairement que cet homme est au service militaire. Grâce à la date du cachet de la poste sur le timbre, on peut émettre une hypothèse sur la classe à laquelle il appartient : postée le 3 août 1908, il lui reste encore un peu plus d’un an à faire, cela correspond à un conscrit de la classe 1906. On peut alors penser qu’il est né en 1886. Mais ce n’est qu’une hypothèse, cet homme ayant pu être ajourné avant son incorporation. S’il appartient à la classe 1906, il a été incorporé en octobre 1907 et est libérable fin septembre 1909.
La carte est postée de la Flèche. Or un bataillon du 117e RI y est caserné. Une piste supplémentaire pour retrouver notre homme. Car cela va être l’objectif vu le nombre d’éléments que nous possédons.

  • Qui est qui ?

Avec ces quelques indices, il est aisé de confirmer ou d’infirmer les hypothèses en cherchant dans les archives. Grâce au travail de numérisation et de mise à disposition du grand public par internet réalisé par le Conseil général de la Sarthe, les Archives départementales de la Sarthe fournissent un grand nombre de sources à distance. En partant de l’identité du destinataire et de celle de l’auteur, il doit être possible de trouver des informations sûres.
On sait que le destinataire est Louis Boulay et qu’il travaille chez monsieur Tacheau à La Pellois, commune de Saint-Martin-des-Monts. Comme beaucoup de jeunes des campagnes, Louis Boulay est probablement domestique dans une ferme ou employé agricole chez cet éleveur. Avec l’adresse, il est possible de chercher dans les listes nominatives de recensement. En trouvant Louis, on trouve une commune de naissance et, s’il s’agit du frère, une piste pour chercher dans les tables décennales un Lucien Boulay (piste à ne pas négliger pour ne pas avoir à chercher dans toutes les tables du département).

Le résultat n’a pas été celui que j’attendais : pas de Louis Boulay, ce qui n’est pas illogique car il a très bien pu être à cette ferme en 1908, mais ne pas apparaître sur les recensements de 1906 (pas arrivé) et 1911 (déjà parti). Par contre, en 1906, on trouve un Lucien Boulay, domestique à gages, né en 1886 à Villaines-la-Gosnais (en Sarthe) !

Recherche faite dans l’état civil de cette commune, on trouve un Lucien Boulay né le 29 mars 1886. La piste est séduisante : cela correspond pour la classe, il est Sarthois et a pu être affecté au 117e RI (même si la commune de naissance appartient à l’arrondissement de Mamers qui envoie ses hommes en priorité au 115e RI de Mamers).
Reste donc à confirmer cette piste afin d’éliminer tout risque, réel, d’homonymie (le patronyme Boulay est fréquent en Sarthe). La consultation de la fiche matricule nous donnera la date de début du service et de fin ainsi que l’affectation. Nous avons des dates et une affectation qu’il sera facile alors de comparer.
Quant à la piste de Louis, elle n’a rien donné : pas de Louis trouvé dans le recensement de 1906 dans la commune où vivait la famille de Lucien. En dernier recours, une recherche dans le fichier des Morts pour la France sur le site Mémoire des Hommes a donné cinq Louis Boulay venant de la Sarthe. Toutefois, n’étant que le destinataire, je n’ai pas poussé plus avant la recherche, me focalisant sur Lucien.

La fiche matricule de Lucien Boulay : La piste de Lucien m’a amené aux Archives départementales de la Sarthe afin de consulter sa fiche matricule. Demande de la table : Lucien Boulay trouvé, bureau de recrutement de Mamers (dont dépend Villaines-la-Gosnais), matricule 1110. Demande de consultation du registre contenant la fiche. Voilà ce qu’on peut y lire :
Né le 27 mars 1886 à Villaines-la-Gosnais, il est incorporé avec la classe 1906 le 7 octobre 1907 au 117e RI et mis en disponibilité le 25 septembre 1909. Tout correspond. Mieux, le 25 septembre 1908, il est clairon, or la CPA montre un entraînement de clairons. cela commence à faire beaucoup de points qui correspondent et qui poussent à conclure qu’il s’agit bien de notre Lucien.

  • En guise de conclusion (1, novembre 2011)

Même une carte postale ancienne en mauvais état et laconique peut nous mettre sur la piste d’un homme. Certes, il n’est pas sur l’image (pour une fois que l’on trouve tout, nous n’avons pas son visage !), mais d’un autre côté, les photographies de groupe sont souvent anonymes rendant impossible l’identification. Cet exemple nous montre aussi la révolution qu’est la mise en ligne des données par les archives départementales pour les chercheurs : des documents plus facilement accessibles qui permettent une recherche plus rapide et facile sans déplacement… sauf pour certaines sources. Mais une recherche sans le contact et l’odeur du vieux papier, il manque quelque chose.
Tout cela permet de faire parler des documents qui n’ont, a priori, rien à dire.

  • Voici Lucien Boulay !

Suite à une discussion avec Valérie qui anime le site du 22e RIT et qui expose régulièrement ses découvertes aux AD de Rouen, j’ai été « poussé » à explorer les archives des associations d’anciens combattants déposées aux Archives départementales de la Sarthe. Je ne vais pas cacher ma surprise lorsque, découvrant une cote, j’ai ouvert une boite pleine de plusieurs centaines de cartes de combattants presque toutes munies de la photographie de l’ancien combattant !
La recherche d’une fiche pour Lucien Boulay s’étant révélée infructueuse, j’ai poussé ma recherche vers une autre cote regroupant les dossiers de soldats de la lettre B conservés à titre d’échantillon.

Et là, un plaisir que peuvent connaître les personnes qui finissent par trouver un document qu’ils cherchaient ou qu’ils n’avaient même pas l’espoir de trouver : la photographie de Lucien Boulay, probablement prise entre 1918 et sa libération en 1919.



En prime son dossier complet de demande de carte de combattant, dossier qui donne des informations complémentaires sur son parcours qui n’apparaissent pas dans le livret matricule.

  • Qu’est devenu Lucien Boulay ?

Arrivé au 115e RI (rectification de l’hypothèse initiale) 315e RI dès le début août 1914, il fut de toutes les opérations du régiment à la 13e puis à la 18e compagnie jusqu’à sa blessure le 20 avril 1917. Ce jour là, il fut blessé par éclat d’obus au visage et aux mains au bois de la Fourrasse près de Marville en Meurthe-et-Moselle alors qu’il était au PA de la Corne. Il obtint une citation à cette occasion à l’ordre du 315e RI : « Excellent soldat, sur le front depuis le début de la campagne. A pris part aux différents combats où le régiment a été engagé. S’est distingué comme agent de liaison de Verdun, a été blessé à la forêt de Bach (?) le 20 avril 1917 ».
Il est probable que son changement de compagnie ait eu lieu après sa blessure, c’est ce que semble montrer en tout cas le détail des blessures dans le dossier des anciens combattants.

Sa fin de guerre fut moins simple : il revint à son régiment mais fut intoxiqué par les gaz le 3 novembre 1917. Après un passage au 9e bataillon du 74e RI du 3 décembre 1917 au 5 janvier 1918, il intégra le 53e RI puis le 131e RI fin janvier 1918, à la 9e compagnie. Il tomba malade en avril 1918 et rejoignit une fois encore le front le 1er août. Ses états de service indiquent qu’il fut finalement considéré comme ayant toujours été dans la zone des armées du 4 août 1914 au 15 mars 1919, date de son retour à la vie civile. De cette guerre, il garda des problèmes respiratoires qui s’aggravèrent progressivement, mais lui donnèrent droit à une invalidité de 10% à partir des années 1930. Il obtint la médaille militaire le 23 mars 1934.
Il a obtenu une carte provisoire de combattant en 1930 et la définitive en 1935. En 1930, il habitait à la Filerie, commune de Nogent-le-Bernard, puis, en 1935 à la Ferté-Bernard au lieu-dit la Mihoudière.
Le reste de sa vie ne nous est pas connue.

  • En guise de conclusion (2, janvier 2012)

Même une carte postale ancienne en mauvais état et laconique peut nous mettre sur la piste d’un homme. Certes, il n’est pas sur l’image, mais elle ouvre la porte à une recherche qui peut se révéler fructueuse : une identité, un parcours, un visage. Entre le début de la recherche sur Luvien Boulay et sa conclusion, une étape d’interrogation et deux visites aux Archives départementales, six mois se sont écoulés : avec un peu de patience, on peut arriver à un résultat riche qui pourrait être encore approfondi.
Tout cela permet de faire parler des documents qui n’ont, a priori, rien à dire.

  • Pour compléter :

Une publicité retrouvée à Bernay sous l’enduit d’un mur de maison et refaite à l’identique, pour la maison Crémieux une fois encore.

  • Sources :

Archives départementales de la Sarthe :

1 R 1168, fiche matricule 1110.
3 R 274 et 3R346.


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