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Ouvrage sensible & poétique sur l’horreur de la guerre

PASTEUR VALLERY-RADOT Louis, Pour la terre de France, par la douleur et la mort, [s. l.], 1916. Première édition hors commerce.

Jean-Norton Cru n’a pas aimé ce livre. A tel point que, initialement prévu pour être dans le corpus étudié et donc bénéficiant d’une critique dans son livre, il a été enlevé. Seule reste sa mention dans la table des matières. Mis dans le rubrique des ouvrages les moins fiables dans sa classification, cela en fait un texte quasi sans intérêt à ses yeux. Mais les critères de Jean-Norton Cru passent à côté d’autres critères qui, à mon avis, en font un ouvrage digne d’intérêt : ses qualités littéraires, ses aspects poétiques, ses prétentions artistiques. Même au niveau du simple témoignage, ce médecin auxiliaire attaché au début de la campagne à un bataillon donne une vision différente, distanciée.

Ainsi, pour la période de la retraite à partir de la fin août 1914, il dresse des tableaux très riches de ce qu’il voit. Riches en images (même s’il ne cite pas les régiments rencontrés), riches en réflexion : il ne cache pas que, parti la fleur au fusil, ces premiers jours furent une terrible prise de conscience de ce qu’est la guerre : du sang répandu.

Derrière un discours patriotique se cachent des détails beaucoup plus personnels. L’impression à la lecture est que l’auteur se met en scène, dans des tableaux assez théâtraux. Mais, à de nombreuses reprises, on peut percevoir une réalité toute autre : la peur (il est heureux d’être en vie le soir du 7 septembre), la réalité atroce de la guerre dont il n’épargne aucun détail au lecteur. Ce qui explique que son père ait d’abord publié cet ouvrage à titre privé pour le donner.

La guerre de mouvement est, pour l’auteur, celle des questions sur l’étendue des pertes et ses conséquences pour un médecin auxiliaire : qui soigner ? Faut-il partir tout en laissant des blessés sur le terrain ? Il narre aussi les difficultés pour retrouver le régiment quand le contact a été perdu. Un parcours particulier d’un non-combattant suivant les combattants.

Et puis c’est le coup d’arrêt : la retraite allemande s’achève, un autre type de guerre commence. Son récit à proprement parler s’achève par quelques éléments : il assiste à l’exécution d’un soldat à Suippes puis début octobre c’est le départ vers le Nord et l’Artois.

  • En Artois

Son récit tourne ensuite autour de réflexions personnelles riches en figures de styles. Par exemple, il utilise fréquemment la personnification : à propos de la terre, il écrit « travaillée, tourmentée, violentée, meurtrie » page 62. Page 108, il écrit : « Sans bruit, des fantassins armés de fusils, de pioches, de torpilles, montent vers la Colline. – la Colline toujours plus meurtrie et toujours plus avide d’hommes, la Colline insatiable. » et page 176 il utilise l’image de la mer pour décrire le champ de bataille.

Il ne s’agit donc plus d’une narration de sa guerre mais de courts textes, séparés clairement. Ainsi, l’un de ces textes parle de cette guerre où toute l’expérience humaine dans la destruction de l’autre est anéantie par ces fossés.

Pourtant, il n’a pas l’expérience du feu. Mais il en voit les résultats. Il en énumère les effets, de la blessure physique à la folie et sa modestie face aux souffrances. La folie revient plusieurs fois, ce qui n’est pas un sujet souvent abordé (pages 67-68, 95-96, 124).

Cela donne des phrases très imagées mais qui sont aussi très parlantes, aussi bien sur ce qui se passe que sur le ressenti de son auteur : « Pour lui demain, ce sera la nuit. Pour eux tous demain, ce sera la nuit ou la mort ou l’angoisse de vivre » (pages 70-71).

Pages 76 à 78, ses réflexions le poussent à énumérer tout ce qui est l’horreur. Il parvient pourtant à trouver du beau. Mais ce beau est dérisoire face à la litanie de l’horreur et à ses conséquences. Son texte suivant apporte une réponse : même le beau peut devenir horrible.

Les formes poétiques se succèdent : « Je me souviens… » (pages 83 à 86), « Je vis… » (pages 106-107), « Il y a … » (pages 117-118), reprise d’une même phrase au début et à la fin du texte (pages 104-105). Les thèmes se succèdent aussi : le hasard, le communiqué, l’incapacité qu’ont les mots à rendre l’horreur, le sacrifice représenté par une action, la patrie.

La patrie revient souvent comme leitmotiv à l’action des hommes. Ce n’est pas la seule raison de faire la guerre évoquée par l’auteur. Il mentionne aussi le fait d’éviter à ses descendants de faire une nouvelle guerre. La patrie est malgré tout celle qui revient le plus, cela trahit une vision de non-combattant qui a dû déplaire à Jean-Norton Cru. Pourtant, derrière cette vision, point d’héroïsme, de propagande, la vision de l’auteur sait dire les souffrances, même si elle s’attache à l’Homme en général sans écrire sur les hommes qui l’entourent (pas de nom, peu de références).

  • Les attaques de mai et de septembre 1915

Les pages sur les attaques de mai puis de septembre apportent un changement nettement visible dans la vision de l’auteur : la patrie disparaît de son discours. Par contre, les Allemands qui foulent le sol français est encore présent ponctuellement.

Le récit se fait beaucoup plus humain et sensible. Les officiers d’un bataillon de chasseurs chantent, vivent. Puis ils meurent : les promesses de ces vies ont disparu, ne restent que des corps disloqués ou introuvables. Il écrit à ces disparus.

Pour quelques journées de septembre, la forme change à nouveau : il égraine les heures, y notant ses impressions, son ressenti, ses craintes. A certains moments, c’est la fatigue, la lassitude de se battre contre la boue, la peur, l’abandon de soi pour aller au bout, quel qu’en soit le prix. Un éventail de ce qui pouvait passer par la tête de cet homme. Un passage révèle d’une manière différente par son réalisme ce que pouvait ressentir un combattant dans un tel moment. On avance dans la sape avec l’auteur, à travers ses yeux et sa description très fine de ses impressions et de ses pensées. Ce sont des pages qui ont un extraordinaire pouvoir évocateur pour le lecteur. Il part à la recherche du corps d’un lieutenant tombé à l’endroit où les Français ont quitté la tranchée pour attaquer. Il finit par se mettre dans le même état d’esprit que ce lieutenant. Ce dernier a vu son fil de pensées s’arrêter net alors que l’auteur a survécu et a pu écrire.

Il achève son ouvrage par un bilan sur la Colline, « là-haut », et sur des considérations sur l’après guerre, ce que la colline sera pour lui, sur des espoirs. L’Homme n’est plus au centre, comme si ces mots avaient été écrits après son départ du front.

  • En guise de conclusion

Une œuvre où l’on suit parfois un homme, quelques jours particuliers (septembre 1914, mai et septembre 1915) et des moments où il construit son écrit. Il ne s’agit pas des carnets d’un médecin auxiliaire. Il ne dit pratiquement jamais ce qu’il fait, sauf pour les jours pointés du doigt ci-dessus, on ne sait rien de son quotidien. Il écrit sur la Colline, sur la mort, la souffrance et il réfléchit sur tout cela, sur la guerre qui enlève le beau où il est. Même si le propos peut sembler peu s’attacher aux hommes, les blessés sont très peu présents, les jours de souffrance montrent qu’il n’en est rien mais cela ressort autour d’un questionnement sur soi. Les hommes sont là, au milieu de la terre, sur la Colline personnifiée, au milieu de cet enfer. Vision d’un homme dont le bagage culturel et la position permettent une vision différente, poétique et personnelle. Ouvrage destiné à ses proches et non à un grand public. Donc ouvrage très personnel par sa vision et son écriture. Un ouvrage qui ne me semble pas à bannir d’une liste comme l’a fait Norton-Cru mais bien au contraire, à lire.

Et si vous avez l’occasion de lire quelques passages à Notre-Dame-de-Lorette, « là-haut », vous verrez que le texte devient encore plus riche.


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