GALTIER-BOISSIERE Jean, Mémoires d’un Parisien, tome 1, Paris, Éditions de la Table ronde, 1960.

Quand on a apprécié les trois ouvrages de guerre de Galtier-Boissière, on reste sur sa faim : on veut savoir plus que ces anecdotes racontées avec une plume si vivante. Qui sont ces personnages que l’on découvre à travers des portraits allant du farfelu au cocasse, en passant par le plus étonnant ? En effet, rien n’est ordinaire dans ce que raconte Galtier-Boissière, en particulier dans Loin de la rifflette.
Or, au-delà de ses considérations, ses réflexions et son point de vue, c’est le Galtier-Boissière ordinaire qu’on cherche à percevoir. C’est ce qu’il nous propose dans sa vaste autobiographie en trois tomes généreux dont seul le premier est chroniqué ici. Il va de sa naissance à la fin de la Grande Guerre.
La première partie, de l’école à la caserne, revient sur l’histoire de sa famille au XIXe siècle, du côté maternel puis paternel. Tous appartenaient à une bourgeoisie lettrée, parfois très portée sur les arts. Ensuite, il raconte sa scolarité et explique avoir toujours eu « le papier imprimé dans le sang », page 33, suivant une longue tradition familiale. On sent beaucoup de nostalgie dans ce récit d’une enfance heureuse, d’une scolarité exemplaire, de liens avec la vie artistique de Barbizon ou parisienne. Cette nostalgie est encore plus forte quand il décrit ses années d’étudiant : ses enseignants, ses études, ses choix, ses premières amours, les fêtes, les dimanches, il passe en revue sa vie d’avant-guerre. La plongée dans tous les aspects de sa vie estudiantine parisienne, éprise de mots et d’arts est narrée avec toute la verve dont Galtier-Boissière est capable.
On retrouve dans son récit la vivacité de sa plume, la précision et la densité d’anecdotes, des sarcasmes parfois, la richesse des situations et du vocabulaire toujours. Il propose une plongée dans sa vie de jeune avant les obligations militaires qui arrivent dans le chapitre IV « La vie de château aux Lilas. Caserne des Tournelles », page 59.
Hélas, comme il l’indique sur la 4e de couverture, une fois arrivé à l’armée, Galtier-Boissière reprend ses écrits déjà publiés. Il ne réalise pas un retour sur cette période, plus de 40 ans après. Il procède à la republication tout d’abord de La Fleur au fusil, il n’y a que quelques ajouts mais pour le reste, la structure et les mots restent les mêmes.
Il adapte juste ses chapitres à la structure de ses mémoires. Par contre pour Loin de la rifflette, ayant été publié de manière thématique, il a fallu remettre les chapitres dans l’ordre pour suivre le parcours de Galtier-Boissière. Le tableau ci-dessous permet de visualiser ces modifications : en rouge figurent les chapitres soit entièrement composés à l’occasion de ses mémoires soit comportant une partie au moins nouvelle par rapport au texte initialement publié.

Comme il l’indique, Galtier-Boissière ne se contente toutefois pas de ces seuls déplacements : il rédige des transitions, reformule certains passages et ajoute des parties de souvenirs.
Un bon exemple du travail réalisé est visible à la fin des 4e et 5e parties. Galtier-Boissière crée une habile transition à la fin de sa 3e partie vers les textes issus d’Un hiver à Souchez ». Il coupe la fin du dernier chapitre évoquant la dernière relève de Souchez.
Le chapitre XXVIII, « Fraternisation et homérique apostrophe », est complètement absent des livres. Il s’agit d’une reprise de ses réflexions dans la préface de l’édition de 1930 d’Un hiver à Souchez. Il également retravaillé ses phrases. Par exemple, « Traditionnellement, les fraternisations furent la conséquence extrême de cet état de paix dans la guerre. » de la préface originale devient : « Les fraternisations furent traditionnellement la conséquence de cet état de paix dans la guerre » page 347. Il termine ce chapitre par la dernière relève à Souchez, collant les parties précédemment mentionnées.
Le meilleur exemple de modification des textes est trouvé dans « Les tranchées de 1915-1916 », chapitre absent des autres publications. Galtier-Boissière rédige un texte avec du recul. Il dresse le portrait de cette guerre particulière, « la guerre d’usure sur laquelle semble compter le généralissime c’est la négation même de l’art de la guerre », page 302. Pas de dialogue, mais une critique du GQG, qui « grignote » sans faire de travaux de sape, allongeant les listes des pertes. Il met en avant la peur, certes mieux maîtrisée à mesure que l’expérience augmente « mais sous l’averse de ferraille des grands bombardements, tous les hommes se trouvaient exactement au même point de terreur qu’au premier jour ». Les noms sont précis, complets « Marcel Chassin, Roger Lion » page 304 et il note des impressions plus personnelles, par exemple quand il explique que ses deux années de service le firent beaucoup s’amuser quand « au front, j’ai beaucoup souffert d’une discipline extrêmement tatillonne, de la sottise et de la méchanceté de certains chefs », page 305.
Il revient sur la fondation du Crapouillot en juillet 1916, son cadre plus large que les journaux de tranchées, dépassant le seul régiment pour offrir aux artistes et écrivains des moyens d’expression. Il vise à lutter contre le bourrage de crâne et s’adresser « aussi bien aux immobilisés de l’arrière qu’aux soldats » page 306.
Sa première permission après 9 mois de front le trouve « complètement désadapté ». il propose une nouvelle fois ses impressions : « En revoyant ma famille, en écoutant les propos de mes père, mère et sœur, grand-mère, oncle et tante, j’eus l’impression bizarre d’être subitement introduit dans un autre monde. Les propos, les pensées, les préoccupations des civils se révélaient pour moi infiniment, grotesquement petits. Après avoir été pendant des mois face à face avec la mort, ces parlotes dérisoires des gens de l’arrière, ces interminables discussions à propos de vétilles me paraissaient absurdes. Que de salive gaspillée pour des détails sans intérêt ! Je me sentais complètement désadapté. » page 310.
La premier chapitre de la Guéguerre est un ajout de Galtier-Boissière. Il raconte son parcours depuis son évacuation, sa convalescence, sa réforme et son passage dans l’artillerie en 1917. Il ne fait par contre qu’évoquer la parution de En rase campagne (devenu La fleur au fusil).
Parmi les anecdotes inédites, il raconte ses démêlés avec un contrôleur dans un train. Il n’est pas sans contradiction : autant il critique parfois vertement les réformés sans raison qui évitent ainsi le front, autant il décrit, plus admiratif que critique, celle de son ami Harry Baur page 357.
Il respecte les débrouillards, les rois du système D dont il est lui-même, tout au long de ses écrits, un adepte. Même sa libération appartient à cette série de coup de maître d’un homme qui ose tout.
Galtier-Boissière, après cet ajout, reprend son chapitre « Paname ». On note qu’il rétablit les identités exactes des hommes qu’il avait caché derrière des pseudonymes reposant sur des déformations des noms originaux. Ainsi, l’artiste vilipendé « Ferrerus » n’est autre que le fameux Montéhus. L’aviateur « Bourbon » est en fait, par un subtil jeu de mot, Navarre. Son ami « Chaude Blancard » redevient « Claude Blanchard ». Pour d’autres, l’énigme reste entière, en particulier pour les deux « joyeux » Clou et Tango.
Le chapitre « Les enfants soldats » n’est pas modifié par rapport à sa première publication. Par contre, il ajoute un chapitre entier sur ses créations à l’encre de chine et sa première exposition.

Il développe d’ailleurs ses objectifs clairement, page 389 : « Mais si je cherchais à évoquer l’atmosphère d’Ablain-Nazaire ou de Souchez, je ne cherchais pas l’exactitude des lieux. Il s’agissait de compositions ou d’évocations sans date ni lieu, au contraire des innombrables dessins d’anciens élèves de l’École des beaux arts, fignolant pour leurs colonels des « bois en H » ou des « cotes 203 ». Mes dessins, très sombres, sans légendes, étaient en violente opposition avec les chromos de L’Illustration signés par l’alpin Scott et par l’affreux Jonas (…) »
On suit à nouveau son parcours dans « Vincennes, Tremblay, Sainte-Maur » en 1918, dans des écrits inédites où il décrit sa rencontre et ses échanges avec Drieu la Rochelle dont il a beaucoup aimé les poèmes dans Interrogation. Une fois encore, il « coupe » aux exercices. On retrouve ensuite l’intégralité de ses écrits de Loin de la Rifflette sur le camp de Frousson, surnom donné à un camp de Tremblay.
Galtier-Boissière rédige une nouvelle transition pour expliquer sa mutation au camp de Saint-Maur où il retrouve un ancien du 31e RI qui lui fournit un filon : un poste au Parc d’Artillerie de la Place de Vincennes. Il peut alors rester la majorité du temps chez lui à dessiner et à écrire. Il est finalement démobilisé d’une manière qui résume parfaitement le personnage : sérieux au front, dilettante et malin à la caserne avant-guerre puis à l’arrière une fois réformé.
- Aller à la source
Il est toujours intéressant de constater la force du copier-coller sur Internet. La biographie proposée dans Wikipédia comporte deux erreurs, largement recopiées. De la classe 1911, Galtier-Boissière est bien appelé en octobre 1912 et seulement pour deux ans. Il devait être libéré fin septembre 1914, d’où le sous-titre « 63 au jus » d’un des chapitres de La Fleur au fusil.

On oublie le fait qu’il passa de longs mois dans des dépôts. Par contre, il n’est pas libéré en 1918 comme il est affirmé. Sa fiche matricule est précise à ce sujet : 9 avril 1919.
- En guise de conclusion
La lecture de ce volume, pour qui ne possède aucun exemplaire d’un des trois livres de guerre de Galtier-Boissière est pertinente : on y trouve à la fois la biographie de l’auteur et ses écrits de guerre remis dans leur chronologie.
Sinon, cette lecture est du plus grand intérêt pour tous ceux qui ont aimé un ou plusieurs écrits de Galtier-Boissière. Il convient toutefois de ne pas attendre une prise de recul comme le fit Genevoix dans Trente mille jours.
https://parcours-combattant14-18.fr/lexperience-de-la-guerre-dans-lautobiographie-de-genevoix/
En tout cas, une plongée dans la vie d’un des écrivains qui nous a laissé les écrits les plus riches de ce conflit, à la fois des combats de 1914, de la guerre de tranchée mais aussi – ce qui est beaucoup plus rare – de la vie au dépôt. Évidemment, il faut garder en tête la mise en scène de sa vie par Galtier-Boissière, son caractère particulier qui en fit toujours quelqu’un d’indépendant et adepte des filons et autres débrouillardises qu’il érigea en art pendant ses sept ans sous l’uniforme.
- Pour aller plus loin
Des exemples de dessins à l’encre de chine de Galtier-Boissière :
- Sources :
Archives départementales de Seine-et-Marne
1 R 1380 : Fiche matricule de Galtier-Boissière Yves Alfred Pierre Jean, classe 1911, matricule 501 au bureau de recrutement de Melun.
Difficile à trouver car Parisien, Galtier-Boissière eut la fantaisie d’élire domicile à Barbizon.
- Remerciements :
À Stéphan Agosto, Denis Delavois et Valérie Quevaine pour leur aide dans les recherches réalisées.
