Aller au contenu

LES JAVIDOIS DANS LA GRANDE GUERRE

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a été l’occasion de faire ressortir la mémoire du conflit partout en France, des grands lieux de batailles dans le Nord et l’Est jusqu’aux petites communes dans tout le territoire. Grâce au regain d’attention sur cette période, la mémoire du conflit est sortie de la poussière du temps. À la Javie, le travail de l’association « La Javie autrefois » participe de ce mouvement général de redécouverte de l’histoire de la guerre au niveau local (certains parlent de micro-histoire). C’est dans cette logique que je m’inscris.

Je ne vais pas faire un exposé sur le conflit. Ce qui m’intéresse, c’est de vous parler de la population : les hommes partis évidemment, mais aussi les habitants restés. Pas de chronologie des batailles aux noms lointains, mais bien un regard focalisé sur un village bien loin du front. Je vais tâcher de vous montrer que malgré sa situation, la guerre fut aussi présente à la confluence de l’Arigéole et de la Bléone. Je terminerai en montrant que cette guerre, comme partout en France, laissa une plaie béante chez les habitants.

  • LES JAVIDOIS EN 1914

Il pourrait paraître surprenant de s’intéresser à un petit village des Basses-Alpes il y a un siècle. La Javie, c’est un village parmi les 36 000 communes du pays, 413 habitants recensés en 1911, un chef-lieu de canton. Son histoire n’en est pas moins intéressante car elle permet de voir l’impact de ce conflit au niveau local, tout en mettant en avant ses spécificités. Le travail de l’association a permis de regrouper de nombreux documents concernant les Javidois mobilisés au cours du conflit.

Au cours d’une visite à l’Écomusée, j’ai découvert un document rarissime : « la liste des enfants du pays mobilisés pendant la Grande guerre ». Cette source est inestimable car à aucun moment une telle recension n’avait été demandée par les autorités. Parfois un maire prit cette initiative, parfois un curé, comme cela semble être le cas ici. De telles listes, sur 36 000 communes, je n’en connais pour l’instant que… 4 !!!

Il est donc exceptionnel de pouvoir dresser un portrait aussi précis de l’impact de la mobilisation dans une commune.

  • LES JAVIDOIS MOBILISES

Cette liste donne le nom de 79 habitants, « enfants du pays », mobilisés. Il est probable qu’elle soit l’œuvre du curé car on y trouve l’indication « Dieu et la patrie – Paroisse de la Javie » mais une étude des noms qui y figure est indispensable pour le comprendre.

Alors combien de Javidois furent appelés à la guerre ? La liste donne-t-elle une réponse exacte à cette question ? Qui sont ces « enfants du pays » ? S’agit-il de tous les hommes nés au village ? Ceux y résidant en 1914 ?

  • Qu’est-ce qu’un « enfant du pays » pour cette liste ?

Pour le savoir, rien de plus simple : il faut croiser les sources d’informations. Ces sources sont assez nombreuses. Il suffit de bien se mettre en tête un élément fondamental : les hommes qui partirent à la guerre de 1914 à 1918 sont nés entre 1867 et 1899.

En utilisant les registres d’état civil de la commune, on dénombre 247 garçons nés à la Javie entre 1867 et 1899. Problème : nous sommes bien au-dessus des 79 hommes listés !

La première raison à cette hémorragie est une triste réalité de l’époque : la mortalité infantile fait encore des ravages. Ce ne sont pas moins de 69 garçons nés entre 1867 et 1899 à la Javie qui sont décédés dans la commune avant d’avoir atteint l’âge du recensement (sont exclus de ce chiffre les filles, les enfants nés dans une autre commune, les 5 enfants nés sans vie et ceux décédés dans une autre commune). Il faut aussi enlever les Javidois exemptés de service en raison d’un handicap ou de problèmes de santé incompatibles avec le service armé. Ils ne doivent pas dépasser la dizaine sur toute la période. Nous sommes encore loin du chiffre attendu.

Au recensement de 1906, à défaut de celui de 1911 perdu, on ne compte que 72 Javidois habitant dans la commune, mobilisables et nés dans la commune. Moins cette fois-ci que les 79 de la liste ! En 1914, la liste électorale donne 127 électeurs à la Javie, mais seulement 61 en âge d’être mobilisés.

Ainsi, ces hommes listés ne sont pas tous natifs de la Javie. Ce constat me permet une courte parenthèse : on a souvent une représentation fausse de la mobilité humaine du début du XXe siècle. On imagine une population fixe en terme de domicile qui va chercher conjoint au village un soir de bal dans la commune voisine. Si pour le bal on est probablement proche de la réalité, tel n’est pas le cas pour la mobilité : les habitants de cette époque changent de domicile. Certes, une majorité reste encore sur place, en particulier dans les familles qui travaillent la terre ou en vivent. Mais pour le reste, la Javie n’échappe pas à la règle. Mieux, on retrouve dans la population javidoise les mêmes mouvements qu’ailleurs : départ vers les villes (Digne, Marseille) mais aussi vers l’Amérique dans ce mouvement alpin célèbre pour une autre commune. Bernard Chaussegros et Jean Vigliano étaient employés de commerce à Mexico ; Auguste Roche était cuisinier à New-York.

En conclusion, ce sont les hommes partis de la Javie qui furent listés, quel que soit leur lieu de naissance ou la durée de présence à La Javie. Sont ainsi exclus les natifs de la Javie partis entre-temps et même Boyer Jean-Baptiste qui ne changea officiellement de domicile qu’en octobre 1914 mais qui devait avoir quitté le village bien avant.

Si j’ai été aussi long sur ce point, c’est qu’il fallait s’interroger sur la fiabilité de cette liste et comment on l’avait réalisé. Force est de constater qu’elle est probablement très fiable. J’ai toutefois ajouté quelques noms pour lesquels je n’explique par leur absence de la liste, ce qui donne environ 87 mobilisés partis du village.

  • Bilan de la mobilisation à la Javie

Une fois les Javidois mobilisés, reste à rendre leur parcours lisible, compréhensible. Pour ce faire, j’ai réalisé un tableau où j’ai colorié en vert chaque mois où l’homme est mobilisé mais à l’arrière, loin du front, en rouge les mois passés dans la zone des armées et en gris les périodes autres (militaires autorisés à retourner chez eux pour travailler leurs terres ou dans une usine). Les hommes décédés sont indiqués dans des zones grises. J’ai précisé, quand les sources administratives donnaient les informations, le mois où ils furent blessés, malades, voire dans un cas les permissions obtenues.

Télécharger le tableau au format PDF

J’ai trié les hommes en fonction de leur classe. À l’époque, les hommes appartiennent tous à une classe correspondant à leur date de naissance plus 20. Ainsi, un homme né en 1890 appartient à la classe 1910. Fini le temps des remplacements (aucun des hommes mobilisés n’a connu ce système). Tous les hommes nés avant 1885 ont fait 1 à 3 ans de service actif (un pour les bons numéros tirés au sort jusqu’en 1905), ceux nés ensuite 2 ans. Et depuis 1913, le service actif est passé à 3 ans. En 1914, trois classes occupent les casernes : les classes 1911 à 1913. Les hommes de la classe 1911 comme Antoine Guieu attendent la « quille » pour fin septembre 1914. Ils attendront bien plus…

Lorsque la mobilisation générale est décrétée le 2 août 1914, on rappelle toutes les catégories d’hommes mobilisables, les « réservistes » : tous les hommes à partir de la classe 1887. Évidemment, on tenait compte de l’état de santé et tous ne partirent pas au front, mais je développerai ce point plus tard.

Entre 1914 et 1918, 6 autres classes furent appelées, celles de jeunes ayant 19 ans puis 18.

  • Que nous montre ce tableau ?

D’abord que les informations administratives sont souvent lacunaires. Elles donnent les grandes étapes du parcours de chaque homme, mais il faut se souvenir qu’elles étaient dressées afin de calculer une éventuelle pension. Donc, les dossiers des hommes morts à la guerre ou peu après sont sibyllins et pour les autres ils ne mentionnent que l’indispensable pour l’administration comme l’illustre de manière on ne peut plus visible le cas de Jean-Pierre Coste.

Ensuite, on observe facilement qu’on ne retrouve pas un parcours unique pour tous ces hommes. Suivant leur âge, leur arme d’affectation (l’infanterie, l’artillerie, la cavalerie…), leur santé, leur parcours furent forts différents. Il est essentiel d’avoir en tête que chaque parcours est individuel. Cette variété, particulièrement riche concernant les Javidois, est fort intéressante pour nous : elle permet de se rendre compte de la complexité et de l’individualisation indispensable des parcours de chacun.

On peut évidemment trouver des similitudes : les plus âgés ne furent pas systématiquement mobilisés et certains obtinrent des détachements pour cultiver leurs terres à partir de 1917. Mais il faut s’enlever l’idée d’hommes restés au combat de 1914 à 1918 sans arrêt. Ils sont même une exception ! Une blessure ou une maladie venait souvent interrompre la présence au front, avant un retour ou si le cas était grave une réforme comme ce fut le cas pour Jean Orgon ou Aimé Lebré. Je ne détaille pas plus, mais il faut aussi savoir qu’être dans la zone des armées (celle indiquée en rouge), ne veut pas dire être obligatoirement au contact de l’ennemi !

Plus étonnant peut-être est le fait que finalement la mobilisation ne fut pas totale en août 1914 : entre les hommes qui étaient à l’étranger, ceux qui étaient exemptés et ceux qui avaient des problèmes de santé, c’est une part non négligeable qui n’arriva qu’ensuite. En effet, si on avait anticipé des pertes et laissé des hommes au dépôt pour les envoyer les combler (ce sont les hommes en vert en août 1914 puis rouge à partir de septembre ou octobre), les carnages d’août et septembre 1914 entraînèrent la mise en place de visites médicales pour récupérer des hommes valides parmi ceux qu’on avait écarté avant-guerre. On les appela d’ailleurs les « récupérés ». C’est ce qui explique la mobilisation de plusieurs Javidois en décembre 1914-janvier 1915.

Pour les plus jeunes, ils furent appelés progressivement et certains ne mirent jamais les pieds au front en raison de leurs problèmes de santé : ils furent utiles dans des taches administratives ou de santé à l’arrière, dans les hôpitaux, les dépôts, les « services auxiliaires ». Par contre, les « bon pour le service armé » connurent le front, parfois très longuement.

Si la mobilisation n’a pas vu tous les hommes converger en même temps vers les casernes, la démobilisation ne fut pas non plus instantanée. Le 11 novembre 1918, ce n’est qu’un armistice, un arrêt des combats pour négocier la paix. Le pays reste en armes, mais laisse partir de manière échelonnée ses combattants. Les plus âgés dès décembre 1918, puis tous les autres jusqu’aux classes en âge d’être à la caserne, au cours de l’année 1919. Le nombre d’enfants, la situation individuelle étaient aussi prises en compte pour anticiper le renvoi vers les foyers.

Le cas des sept prisonniers de guerre est identique : deux Javidois étaient dans des camps depuis août 1914. Ils durent malgré tout, une fois revenus en décembre 1918 ou en janvier 1919 reprendre l’uniforme et suivre le sort de leur classe de longs mois.

Il y aurait maintenant moyen de faire un travail considérable à partir de ce tableau et plus généralement sur les Javidois mobilisés : comparer avec d’autres communes, avec le département, avec le pays, faire des statistiques. Afin de ne pas alourdir mon propos déjà fort long, je me contenterai pour conclure cette première partie :

– quelques statistiques :

– un Javidois a, semble-t-il, eut un parcours exceptionnel : il semble être resté au même régiment, sans subir la moindre blessure. Il s’agit de Louis Duc, du 3e RI de Digne. Attention toutefois : cela ne signifie pas pour autant qu’il a participé à tous les combats de son régiment. Il faudrait comparer ses permissions avec lesdits combats et surtout, rien ne dit qu’il ne fut pas évacué un moment du front pour une maladie, sans rejoindre pour autant la zone arrière. Informations que nous n’avons pas. Trois autres Javidois furent au front d’août 1914 à novembre 1918 : Léon Roche, Odilon Richard et Joseph Sivan.

– Je n’ai pas trouvé de père et de fils sous l’uniforme en même temps.

– Des frères : les trois Vigliano. Joseph Vigliano père arriva à la Javie en 1884. Il eut cinq enfants, tous nés au village, dont trois fils. Ils obtinrent la nationalité française en 1906. Chaque fils respecta ses obligations militaires. Tous furent mobilisés pendant le conflit. Joseph et Daniel dès août 1914, Jean un peu plus tard.

Daniel fut capturé fin août 1914 lors des sanglants combats à la frontière. Jean fut blessé deux fois au cours du conflit. Joseph fit une carrière militaire qui lui permit de devenir capitaine. Tous revinrent de la guerre. Joseph obtint la Légion d’honneur. Mais sa carrière aux colonies le rendit malade et il décéda au Sénégal en 1927 au moment où il devenait commandant, avant son père disparu en 1934.

  • LES JAVIDOIS RESTÉS AU VILLAGE

Si la majorité de la population de la commune appartient à cette catégorie, elle est paradoxalement la moins connue. En effet, nos regards sont presque exclusivement tournés vers les combattants. Mon exposé n’apportera, hélas, rien de nouveau sur les civils tant les sources sont rares. Au mieux, on parvient à suivre le parcours des hommes en âge d’être mobilisés, celui des veuves et des orphelins, mais le groupe dans son ensemble est méconnu. On trouve parfois un rapport de l’instituteur, parfois un rapport du curé de la paroisse. Même les témoignages sont rares et pour ce qui est de la correspondance, si elle fut massive au cours du conflit, difficile de dire ce qu’il en fut pour la Javie. Il faudrait étudier les échanges au cours du conflit par les Javidois. Je ne peux qu’espérer qu’un tel travail pourra être entrepris localement. Mais, trop souvent, on ne dispose plus que des courriers des combattants et non ceux des familles. De ce fait, la vie locale est mal documentée, une fois encore.

On a commémoré le décès du dernier combattant, on a interviewé ad nauseam les derniers survivants leur posant toujours les mêmes questions, basiques et stéréotypées. Qu’en est-il de la dernière femme ayant vécu à cette époque ? A-t-on pris le soin de recueillir sa mémoire ? Faites une recherche sur internet, vous serez surpris. Finalement, c’est bien une part considérable de l’histoire de cette époque qui a disparu sans que nous n’y prêtions attention.

Il y avait d’abord les hommes en âge d’être mobilisés mais qui ne le furent pas. N’imaginez pas une quelconque élite capable d’échapper à ses obligations. S’il y eut des passe-droits (comme toujours), ils furent très peu nombreux et les quelques hommes qui n’ont pas été mobilisés à la Javie ne sont clairement pas concernés : tous sont des exemptés. Il ne faut pas croire que tous les hommes faisaient leur service militaire. Il y avait des critères de santé qui faisaient que lors du conseil de révision que passaient les hommes de 20 ans, on « ajournait » ceux qui nécessitaient d’être revus ultérieurement, leur état pouvant s’améliorer et les « exemptés » dont le problème était incompatible avec l’encasernement. Même si les critères furent moins sévères au cours du conflit (il fallait trouver des hommes pour compenser les lourdes pertes) et que ces hommes passèrent parfois plus de trois visites médicales, plus d’une dizaine ne quitta pas le village : scoliose importante, défaut de développement, problèmes pulmonaires ou cardiaques, idiotie sont quelques uns des motifs invoqués.

Si les sources sont encore faciles à trouver pour ces exemptés, ce n’est pas le cas du reste de la population qui fait un peu figure de partie immergée de l’iceberg. Alors que puis-je vous apprendre sur le reste du village pendant la guerre ? 

D’abord qu’il ne faut pas imaginer la population coupée de ce qui se passait ailleurs dans le pays ou au front. Même si on est loin de l’instantanéité de l’information actuelle, de manière surprenante, nous n’en étions pas si loin grâce au télégraphe. Dès la guerre déclarée, le gouvernement français mit en place une publication quotidienne, « Le Bulletin des Communes ». Y étaient données les grandes lignes des opérations du jour sur le front, des informations importantes concernant les lois prises pour faire face à la situation. Depuis le siège du gouvernement, le télégraphe acheminait le texte dans toutes les préfectures, charge aux services départementaux de transmettre ensuite à toutes les communes. À partir de septembre 1914, le service fut même simplifié, tous les bureaux télégraphiques recevant le bulletin en même temps tous les matins. On a vu des communes placer sur un mur un tableau et recopier à la craie ledit bulletin.

Que le bulletin ait été transmis à la Javie est une certitude : la commune disposait d’un bureau télégraphique. Dire comment la population en prit connaissance est par contre totalement impossible. Seule certitude, le service s’arrêta à partir du 3 avril 1915, le gouvernement estimant que l’information passait bien par le courrier et par la presse. 

Pour en savoir plus :

Le bulletin des communes

  • La Garde civile de la Javie

Août 1914 fut marqué par une épidémie de rumeurs liées à l’espionnage. Certaines furent relayées par le gouvernement qui demanda par exemple, dans un épisode resté célèbre, la destruction de toutes les affiches et plaques publicitaires de la marque Kub. On assista à la multiplication partout en France des équipes d’espions ou de saboteurs se déplaçant en automobile. Toutes ne furent que des rumeurs.

La Javie n’échappa pas à cette fièvre. Dès 1913, le gouvernement, anticipant le départ d’une partie des forces de l’ordre en cas de mobilisation, organisa les gardes civiles, service de police auxiliaire. Elles étaient formées d’hommes non mobilisables mais dont la candidature devait être validée par la préfecture. Si toutes les communes n’organisèrent pas un tel service, la Javie eut sa garde civile composée de 7 personnes. En l’absence d’une partie de la brigade de gendarmerie, le maire devait organiser des rondes, surveiller les passages de véhicules et des étrangers, seconder si nécessaire la gendarmerie. Équipés d’un brassard et de deux revolvers, les rondes à la Javie commencèrent dès le 1er août 1914. 

Sur l’organisation du service à La Javie, on sait juste qu’un homme était de service chaque jour mais les fiches d’engagement des volontaires sont conservées aux Archives départementales. Seule certitude, il ne fut pas permanent.
Le service ne dura pas très longtemps : son coût, modeste localement, revenait malgré tout très cher à l’État pour une efficacité très relative et surtout une utilité jugée insuffisante. Les gardes civiles furent dissoutes en octobre 1914.


Pour en savoir plus : 

Hilarion Daumas, garde civil à la Javie

L’organisation des gardes civiles

  • Le rôle central du maire

S’il n’est pas possible de retracer le vécu de chacun des habitants du village pendant le conflit, au moins est-il possible de percevoir la vie du village au travers d’un personnage central dans ces circonstances : Antoine Auzet, le maire depuis 1912.

On imagine mal l’importance de son rôle dans un tel cas. Des guides étaient vendus avant-guerre pour les informer sur tout l’éventail des missions qui étaient les leurs. 

L’organisation du pays était beaucoup plus centralisée qu’aujourd’hui, tout en ayant une structure qui nous est connue : l’État faisait descendre les instructions vers les Préfets qui les relayaient ensuite à tous les maires. J’ai déjà dit l’efficacité des communications grâce au télégraphe. Le maire était sollicité de manière quasi permanente, non seulement par les différentes administrations, mais aussi par ses administrés.

Pour nourrir cette partie de mon exposé, hélas, je n’ai pu consulter les rares archives ayant échappé à la destruction en 1944. Elles m’auraient permis peut-être d’affiner mon propos, mais le rôle des maires étant identique, à défaut de pouvoir présenter un portrait très précis de la Javie, au moins puis-je vous dire quelles étaient ses missions principales et pourquoi est-ce que j’affirme que cette fonction était si importante à l’époque. J’ai utilisé les riches fonds de la commune de Mirabeau pour illustrer cette partie de mon exposé.

Outre son rôle d’information de la population, il avait une mission plus connue, c’était à lui d’annoncer officiellement « avec tous les ménagements nécessaires » le décès d’un soldat à la famille.
Il continua d’organiser le recensement des jeunes hommes ayant 19 ans dans l’année puis à les accompagner au conseil de révision, moment si important qui déterminait si chaque homme était bon pour le service armé. Le maire de la Javie devait même organiser l’accueil de la séance du conseil de révision puisque la commune était chef-lieu du canton. À ce titre, l’année 1914 fut exceptionnelle, trois recensements et deux passages du conseil de révision étant au calendrier. Mais son rôle ne s’arrêtait pas là en matière de recrutement : il devait valider les demandes d’exemptions, répondre aux enquêtes de gendarmerie concernant ses administrés. 

Dès le début de la guerre, le maire dut faire l’intermédiaire entre les administrations et la population  pour obtenir les quantités réquisitionnées demandées. Laine, pommes de terre, bovins, ovins, lait, céréales, foins en firent partie sans que je puisse préciser les quantités que la population dut fournir.

Il lui fallut aussi gérer les mesures de rationnement mises en place à la fin de la guerre sur certains produits. Si ces mesures sont connues et souvent encore dans la mémoire des plus anciens, la Seconde Guerre mondiale à ce niveau n’a rien inventé. En effet, en 1917, un rationnement de certains produits est mis en place. Les communes ne reçoivent plus que la quantité calculée ou demandée suivant un barème précis. La guerre durant, le nombre de marchandises concernées ne cessa d’augmenter : le pain et la farine d’abord, puis la viande, le sucre, l’essence et le pétrole pour n’en citer que quelques-uns. Ce n’est pas sans humour que certains historiens écrivent qu’il semble que seul le tabac n’était pas rationné !

Pour ce qui est des tickets de rationnement, leur nombre dépendait de la catégorie dans laquelle chaque individu était classé suivant sa profession. La mairie était chargée de faire les enquêtes, les listes de bénéficiaires puis la gestion et la distribution des cartes et tickets de rationnement. Ce rationnement ne prit fin qu’en 1919-1920.

Pour les hommes mobilisés bien que loin de la Javie, le Maire était un personnage essentiel : c’est lui qui pouvait permettre d‘obtenir une permission agricole (je vous laisse imaginer les sollicitations des familles et des hommes auxquelles il devait être bien difficile de dire non, bien que parfois totalement injustifiées… Le système D était déjà une réalité difficilement quantifiable). Il devait aussi valider les demandes de permission à titre exceptionnel dans le cas d’une naissance ou d’un décès. Il devait aussi faire les papiers pour justifier qu’un homme mobilisé avait 6 enfants vivants, ce qui permettait au père de quitter immédiatement le front à partir de mars 1915 comme ce fut le cas pour César Auzet et Eugène Roux.

Il s’occupa également dès la mobilisation des dossiers de demande d’aide des épouses, l’allocation militaire et de recenser les lieux pouvant accueillir des blessés… puis des réfugiés.

  • Exode et réfugiés

La guerre s’invita d’une manière peu connue jusque chez les habitants de la Javie. Comme toutes les autres communes de l’arrière du pays, elle dut accueillir des réfugiés. Qui étaient ces réfugiés ? Il s’agissait des habitants des départements du Nord, des Ardennes, des zones envahies ayant fui dès août et septembre 1914 face à l’avancée allemande. Les atrocités commises pas les Allemands dans certains villages et certaines villes françaises et belges et les combats entraînèrent un exode massif de population (encore une fois, l’exode de mai-juin 1940 n’était pas le premier). La guerre durant, il fallut passer d’un accueil d’urgence à des solutions d’hébergement pour une durée plus longue.
La préfecture avait organisé une enquête en 1914 pour connaître les capacités d’accueil de chaque commune, pour les blessés. Une enquête identique fut probablement organisée pour les réfugiés.

Ainsi, la Javie vit sa population augmenter jusqu’à 22 habitants du département du Nord de mai à novembre 1915. Antoine Auzet accueillait à lui seul 10 personnes appartenant à la famille Hostyn de Neuville-en-Ferrain (Nord). Joseph Roche, Bernard Chaussegros, la veuve Marie Giraud et Joachim Leydet accueillirent les autres réfugiés. Les 12 derniers quittèrent la Javie en janvier et en février 1919. Seule Aimée Leconte ne rentra pas chez elle : elle décéda le 27 novembre 1918 à la Javie.

  • UNE PLAIE BÉANTE

Le 11 novembre 1918 ne marqua pas une fin de la guerre aussi brutale que ce que fut la fin de la paix en août 1914. Il y eut d’abord la démobilisation.
Ce fut un processus lent et par étape. On ne pouvait renter plusieurs millions d’hommes chez eu sans un peu d’organisation. Qui plus est, de la même manière que la mobilisation n’était pas la guerre, l’armistice n’était pas la paix : ce n’est qu’une suspension des opérations qui précède les négociations  et la signature d’un traité de paix. La paix ne fut signée à Versailles que le 28 juin 1919. La démobilisation s’étira de décembre 1918 pour les hommes les plus âgés à août 1919 pour les plus jeunes et même octobre pour ceux appelés à la fin du conflit.
Les sources administratives parlent très peu de cet aspect du conflit. Au mieux, on dispose du jour de la démobilisation de chaque homme. Heureusement, la mémoire locale a conservé le souvenir de deux moments importants : l’installation d’une croix par un groupe de vétérans pour remercier Dieu d’être de retour, croix visible à l’écomusée et la création d’une association des démobilisés regroupant pas moins de 50 membres pour la commune dès juillet 1919 (donc avant que tous les hommes ne soient rentrés).

Un autre moment important fut la réalisation du monument aux morts. À la Javie, il semble que ce soit le curé qui ait pris l’initiative de faire graver les noms sur une plaque. Il lança même une souscription. Toutefois, la préfecture mis le oh-la à cette initiative, rappelant que des règles régissaient la réalisation de ce type de monument.

  • La réalisation du monument aux morts : la question des noms

Le monument aux morts a une fonction mémorielle importante, à la fois dans le choix du message, son emplacement et le choix des noms gravés. Pour ce dernier point, le livre d’or de la Javie établit une liste officielle de 9 hommes morts pour la France.

Or, le monument en compte 8.

En fait, on inscrivait pratiquement qui on voulait : les natifs, les résidents, parfois même les enfants bien que ne vivants pas ou plus dans la commune. Il fallait simplement veiller à ce qu’un soldat ne soit, en théorie, que sur un seul monument. Aucun scandale ici, surtout quand on sait que l’érection d’un tel monument était souvent en partie financée par des dons.
Ainsi Michel Galland, qui a, d’après les sources consultées, vécu toute sa vie à Blégiers se trouve-t-il à la fois sur le monument aux morts de Blégiers et celui de la Javie. Il n’est pas dans la liste des mobilisés de la Javie. Mais sa veuve et ses enfants étant revenus vivre à la Javie dans une triste conséquence de la disparition de l’époux, son nom fut ajouté.
Par contre, les deux frères Avril, nés à la Javie comme leurs trois autres frères, s’installèrent au Brusquet avec leur famille en 1912. Ils n’avaient donc plus d’attaches à la Javie, ce qui explique leur absence sur le monument aux morts et dans une autre liste des « Morts pour la France » de la commune.

  • La Javie, miroir du reste du pays…

La population de la Javie en 1919 regroupe toutes les conséquences imaginables du conflit. J’ai déjà évoqué les combattants créant une association. Si on a perdu une grande partie des traces des conséquences de la guerre, les dossiers des soldats montrent chez certains une dégradation de leur santé en raison de blessures, de maladies et des gaz. Un est noté comme ayant des troubles de l’humeur, partie émergée de l’iceberg des troubles psychiques dont furent victimes de nombreux hommes. 24 anciens combattants une pension plus ou moins importante après-guerre.

Cette question des droits se retrouve aussi dans les demandes de carte d’ancien combattant que firent les Javidois à partir de la fin des années 1920. Difficile d’utiliser cette source pour dresser une liste des anciens combattants du village. En effet, cette inscription n’était pas obligatoire et les mises à jour n’étaient pas fréquentes. Quoi qu’il en soit 43 habitants de la commune obtinrent la carte (il fallait pouvoir justifier de 60 jours de présence dans la zone des combats dans une unité combattante).

Plus visibles encore furent les conséquences sur les corps : connu de tous, le cas Séraphin César Philippini. Blessé au visage pendant la bataille de Verdun, il resta marqué et devint ce que l’on appela une gueule cassée.
On trouvait également des orphelins dont je n’ai pas fait le décompte. J’ai trouvé trace du dossier de quatre familles, soit huit orphelins de père.

Plus anecdotique mais importante pourtant fut l’installation au village de Vladimir Idanoff, russe venu combattre en France, engagé dans la Légion étrangère et resté en France.
Il reste de nombreux aspects de l’omniprésence de la guerre après-guerre, mais je ne ferai qu’évoquer les cérémonies autour du monument aux morts, les pèlerinages familiaux vers l’ancienne zone des combats qui n’ont pas cessé un siècle plus tard. Je terminerai simplement cette thématique en évoquant les cadres que l’on trouvait fréquemment dans l’intérieur des familles, regroupant, autour de la photographie du soldat, ses médailles et la liste de ses batailles. Rien d’officiel dans ces souvenirs : ils étaient réalisés par des marchands qui allaient de commune en commune. L’écomusée en conserve quelques-uns, tous du même modèle.

  • En guise de conclusion

Au terme de mon exposé, j’espère que vous aurez une vision un peu plus fine de ce que fut la mobilisation de toute la population au cours de ce conflit. J’espère également que les lacunes éveilleront des souvenirs afin que ces parties méconnues, si difficiles à percevoir pour nous un siècle plus tard, ne sombrent pas totalement dans l’oubli faute de sources administratives.

J’espère aussi avoir pu vous montrer toute la richesse offerte aux chercheurs par une structure comme l’Association « La Javie autrefois » : des souvenirs, des documents dans leur contexte. Car une photographie sans légende, qui est devenue anonyme faute d’indications est une source d’informations définitivement perdue le plus souvent. Annotez vos photographies, confiez-en au musée, permettez que les générations à venir puissent continuer à mettre des noms, de la vie sur ces instantanés du passé. Et surtout longue vie à votre association et à votre musée, à son atmosphère si particulière et à la mémoire qu’ils fixent.

  • Sources :

Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence
1 O 217 – Dossier pour la construction du monument aux morts de la Javie
3 M 113 – Listes électorales de la commune de la Javie (1914)
5 R 1 – Bulletin des communes
5 R 4 et 5 R 5 – Gardes communales puis gardes civiles dans le départemental
5 R 11 – Liste nominative des réformés et exemptés de la commune de la Javie, classes 1912 à 1914
5 R 12 – Liste nominative des réformés et exemptés du canton de la Javie, classes 1913 à 1917
5 R 37 – Livre d’Or
5 R 45 – Liste des réfugiés accueillis à la Javie
5 R 47 – Fiches individuelles des réfugiés accueillis à la Javie
5 R 60 – Mise en place du comité agricole
6 M 40 – Dossiers de naturalisation famille Vigliano
6 M 106 – Recensements 1906 et 1921.
16 W 31 – Dossier ancien combattant Vigliano
89 W 11 – Dossier ancien combattant Philippini
1085 W – Dossiers des anciens combattants
1085 W 23 – Registre des pupilles de la nation (1904-1981)
E Dep 122 6F2 – Dossier ravitaillement et rationnement commune de Mirabeau (pour illustrations)

1 Mi5/1540 – état civil numérisé de la commune de la Javie (jusqu’en 1902)

Toutes les fiches matricules des hommes listés ont été consultées sur le site internet des Archives départementales du 04.

Autres archives départementales :
AD13, AD20, AD38, AD83, AD84.
Pour recherches de fiches matricules.

Commune de la Javie :
État civil de la commune de 1902 à 1921.

Archives nationales :
AN 19860711 art. 24 – Livre d’Or de la commune de la Javie
Dossiers des récipiendaires de la Légion d’honneur

  • Remerciements

Une fois encore, un grand merci à tous les membres de l’association « La Javie autrefois » pour leur confiance.
Un grand merci également aux habitants de la Javie pour les informations données et au personnel de la mairie de la Javie et des Archives départementales des Alpes de Haute Provence pour leur aide, leur patience et leur disponibilité

Publication de la page : 28 octobre 2016 – Dernière mise à jour : 12 novembre 2016

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *