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Le crime de Verron : l’affaire Tisseau et Nolot

Sarthe, octobre 1911

  • Promenade tragique

Dimanche 8 octobre 1911, deux soldats du 117e RI, Benjamin Tisseau et Henri Nolot sont en promenade. Tisseau aurait dû bénéficier d’une permission pour être avec sa famille à Angers ce jour-là, mais elle fut repoussée au dimanche suivant. Nolot est consigné à la caserne, mais il obtient malgré tout l’autorisation d’un sergent pour une sortie en échange d’un verre à la cantine à son retour.

Ces deux jeunes hommes font leur service militaire au seul bataillon qui se trouve à la Flèche, les deux autres bataillons du régiment étant casernés au Mans. Ils ont quitté la caserne dans la matinée, prenant la direction du nord de la ville et sont arrivés dans la commune de Verron à trois kilomètres. Vers midi trente, ils demandent à un beurrier tenant boutique à la Voie, Clément Brunet, le couvert contre paiement. Mais il a une course urgente et doit refuser. Les deux hommes continuent leur chemin. Ils quittent le centre bourg vers l’ouest et arrivent au lieu-dit « Les Montaudières » (noté « Les Montandières » sur la carte ci-dessous). C’est une ferme isolée, tenue par la famille Lusseau.

Monsieur Lusseau est en train de faire une livraison à la Chapelle d’Aligné, la domestique est partie faire une promenade vers 13h00 (la presse mentionne une domestique alors que le recensement de 1911 fait mention de Victor Buchenoire, un homme de 36 ans, comme domestique – AD72, recensement de Verron, 1911, Cote 2 Mi 289 _ 80). Bien que seule, madame Lusseau accueille les deux hommes à sa table. À 65 ans, ce ne doit pas être la première fois qu’elle reçoit ainsi des soldats en balade. Une fois le repas pris, des rillettes et un peu de cidre, et les cinquante centimes payés, les hommes se lèvent pendant que madame Lusseau va vers une armoire. Durant le repas, madame Lusseau a parlé de son mari, ancien de 1870 ; elle a ouvert une armoire pour montrer un brevet de 1870…

Vers 14h00, un commissionnaire en vins entre, intrigué par l’absence de réponse à ses sollicitations. Il découvre madame Lusseau baignant dans une mare de sang dans la pièce en désordre. Le maire de Verron, la gendarmerie et le parquet sont immédiatement avertis. L’enquête commence. On signale à plusieurs reprises au cours de l’enquête de voisinage la présence de deux soldats du 117e RI. C’est le cas de Jean-Baptiste Papin qui a croisé deux soldats non loin des Montaudières qui allaient, gaiement en chantant, en direction de Verron.

Tisseau et Nolot sont arrivés vers 15h00 à la caserne et sont en train de boire à la cantine quand la nouvelle de l’assassinat d’une vieille dame arrive à la caserne. Les soldats en discutent. Ensuite, Nolot est resté quand Tisseau est ressorti faisant le tour des cafés, payant une partie de ses dettes. Ils sont arrêtés le soir même. Tisseau accepte mal sa mise en accusation, niant s’être rendu à Verron. Ils sont emprisonnés à la prison de la Flèche jusqu’au 11 octobre, date à laquelle ils sont conduits dans une cellule régimentaire à la caserne de la Tour d’Auvergne.

  • L’enquête

L’autopsie réalisée sur la victime apprend aux enquêteurs que son corps porte pas moins de 18 fractures au crâne dont l’origine est une « trique de chêne aux nœuds saillants » retrouvée à côté du corps, ainsi qu’une fracture défensive du poignet droit.

Tisseau nie toujours, tout comme Nolot, y compris lors du premier transport sur les lieux du crime et pendant la confrontation avec le cadavre de la victime, le lundi 9 octobre. A midi, les hommes sont séparés et interrogés individuellement. Nolot passe aux aveux en mettant toutes les responsabilités sur son complice : tout est allé trop vite pour qu’il puisse faire quoi que ce soit. Tisseau donne alors sa version des faits, différente de celle de Nolot : s’il admet avoir fouillé et volé, c’est Nolot le meurtrier. Ces aveux ne sont toutefois qu’une étape de l’enquête. Les accusés sont transférés à la prison militaire du Mans le jeudi 19 octobre ; les débats lors du procès montrent qu’ils ont un discours particulièrement odieux pendant ce transport, dans la droite lignée de leurs agissements : gouailleurs avant de prendre le train, s’amusant de la faible peine encourue pendant, cyniques à la descente, « le sourire aux lèvres et l’air narquois » indique la presse.

Autre étape importante de l’enquête est d’en savoir plus sur les antécédents des accusés, passé dont la presse a aussi fait la synthèse, parfois un peu vite, publiant des éléments se révélant au final faux.

  • Beanjamin Eugène Tisseau, l’apache angevin

Monsieur et madame Tisseau ont d’abord vécu à Cholet où sont nés leurs trois enfants. Benjamin Eugène est le dernier ; il a vu le jour le 8 décembre 1889. Dès ses dix ans, il posa problème à sa famille, quittant le domicile familial parfois plusieurs jours. Ayant sollicité un travail à Paris, sa famille lui donna l’argent nécessaire au voyage en train jusqu’à la capitale, mais à l’arrêt à Tours, il dépensa ce qu’il avait, monta malgré tout dans le train et fut arrêté à l’arrivée pour absence de titre de transport. Pour cela, il fut mis en prison. Il fut envoyé dans une colonie pénitentiaire (les tristement célèbres maisons de correction) jusqu’à sa majorité, mais il s’en évada. Il travailla un peu comme charpentier avant de devenir souteneur dans le quartier où il habitait. Il affirme avoir donné son premier coup de couteau à 16 ans. Il est connu pour être violent. Il fut condamné le 1er juillet 1910 à trois mois de prison pour coups et blessures volontaires. A peine sorti, il voulut reprendre son amie qui l’avait quittée. Le logeur de la demoiselle, cherchant à s’interposer, reçut un violent coup de poing qui lui cassa plusieurs dents et Tisseau commença à le poignarder ! Il fut désarmé et arrêté à temps par un gardien de la paix. Il fut condamné une première fois en août 1910 pour cette affaire, puis une seconde fois en appel le 1er octobre 1910 à un an de prison et trois ans d’interdiction de séjour pour « coups et blessures volontaires et rébellion avec violence et voie de fait contre un gardien de la paix ». Il fut incarcéré à la Santé du 1er octobre 1910 au 18 avril 1911. Dès sa sortie, il fut envoyé au 117e RI de la Flèche où il arriva le 20 avril 1911.

  • Henri Fernand Nolot, un homme sous influence

Henri est né en 1890 à Paris. Comptable, il devança l’appel en s’engageant à 18 ans au 103e RI d’Alençon. Il devint caporal. Tout bascula la nuit du 19 décembre 1910 : faisant du bruit en rentrant avec un camarade dans la chambrée, il agressa verbalement et gifla à deux reprises un soldat lui reprochant de faire trop de bruit et de ne pas montrer l’exemple. Il passa devant le conseil de guerre de la 4e région militaire le 12 janvier 1911. Il fut condamné pour voie de fait sur inférieur à deux mois de prison avec sursis, cassé de son grade et envoyé au 117e RI. D’après le témoignage des camarades du régiment lors du procès, la fréquentation de Tisseau eut des conséquences négatives sur son attitude.

  • La fin de l’instruction

La dernière étape de l’instruction se déroule le 17 novembre. Les deux hommes sont transportés une nouvelle fois à Verron pour une reconstitution. L’instruction est close, le passage devant le conseil de guerre est fixé au 18 décembre suivant. Dans cet intervalle se produit un fait inattendu : il semble qu’une tentative d’évasion ait été organisée au profit de Tisseau et Nolot. Le 23 novembre, une mutinerie est déclenchée par quatre hommes récemment transférés d’une autre prison militaire pour les mêmes faits. Ils cherchent à détruire les portes des cellules à l’aide de planches à paquetage. L’intervention armée des gardiens et d’un piquet d’artilleurs appelé par téléphone en urgence permet de rétablir l’ordre. Six hommes sont impliqués, ce qui leur vaut un nouveau passage devant un conseil de guerre.

  • Le procès

La séance s’ouvre à 8h30 le lundi 18 décembre. Une fois les formalités d’usage terminées, le greffier fait lecture du rapport (sorte d’acte d’accusation). Outre le passé judiciaire des accusés et la mise en évidence d’autres projets criminels des deux hommes, il y est décrit le détail du crime qui leur est reproché : jetée une première fois à terre, empêchée de sortir, elle demande la vie sauve en échange de son argent. Cette lecture dure une heure. Ensuite, le président passe à l’interrogatoire des accusés. Ils répondent à tour de rôle aux questions sur les différents aspects du rapport. Il les questionne sur leur jeunesse, leur crime, leur attitude pendant le transport. La matinée s’achève par l’audition des premiers témoins, le médecin ayant fait l’autopsie, les témoins du passage des deux hommes à Verron, leurs camarades de régiment. Les auditions se terminent par le témoignage d’un soldat ayant entendu Tisseau parler de son projet de s’en prendre à « des rentiers du Mans » ou d’une « bonne femme à refroidir ». Tisseau et Nolot finissent pas admettre qu’ils ont eu l’idée de commettre un vol ce dimanche le jeudi précédent. Mais Nolot est consigné et le sergent ne veut rien savoir ; à la relève le nouveau sergent est plus conciliant. Toutefois, ils réfutent la préméditation pour un crime. Ils voulaient voler pour rembourser leurs dettes à la cantine et dans les cafés de la ville.

L’audience reprend à 14h00 avec la fin des auditions : les gendarmes témoins de la discussion entre Tisseau et Nolot pendant leur transport en font la narration détaillée. Elle s’achève avec les témoignages en faveur des accusés.

Le commissaire du gouvernement (sorte de procureur dans la justice militaire) fait son réquisitoire. Pour lui, les deux hommes sont impliqués de manière égale dans le crime. L’un pour avoir lancé le vol et tendu le morceau de bois, l’autre pour avoir été l’exécutant. Qui plus est, il y a eu partage du bénéfice, 16,90 francs au total ! Pas de circonstances atténuantes, et la demande de la peine de mort. Suivent les plaidoiries des avocats. Maîtres Mercier et Moutet, avocats de Tisseau, ont essayé d’atténuer le crime de Tisseau et ont sollicité l’indulgence des juges au nom de l’estime portée à la famille à Angers. Ils réclament une lourde peine « sous le soleil d’Afrique », aux bataillons d’Afrique. Maître Moulière, défenseur de Nolot, cherche à réduire la responsabilité de son client en le faisant passer pour un esprit faible entraîné par Tisseau.

La séance est suspendue à 18h00 le temps des délibérations. Au bout d’une heure, le Conseil de guerre déclare à l’unanimité les deux hommes coupables des faits qui leur sont reprochés, sans circonstances atténuantes. Ils sont condamnés à la peine de mort et à la dégradation militaire. Le changement de l’article 187 par la loi du 30 décembre 1911 fait qu’au lieu d’être fusillés, ils seront guillotinés.

  • Après le procès

Les avocats tentent un dernier acte de procédure : le pourvoi en cassation. Faire casser le procès dans sa forme, non sur le fond. Le 19 janvier 1912, la chambre criminelle de la Cour de cassation a rejeté les pourvois. Il n’y a plus que la grâce présidentielle qui puisse sauver les deux hommes. Elle n’aura pas lieu. Bien que fondamentalement opposé à la peine de mort et ayant fait un usage systématique de ce droit au début de son septennat, le président de la République Armand Fallières ne l’utilise plus aussi souvent. Il ne le fera pas pour les deux criminels.

  • La fin de l’affaire

Le jeudi 28 mars 1912, 2 heures du matin, Le Mans. Les rues menant à la place du Conseil de guerre sont barrées et les personnes qui sont déjà sur place sont évacuées par des soldats du 117e RI et des artilleurs à cheval et ne peuvent s’approcher plus près que les barrages gardés. À 2h25, le bourreau Deibler et ses aides arrivent avec les bois de justice. À 4h40, la guillotine est montée et les tests sont achevés : la lame est placée en position haute dans l’attente du premier condamné. À 5h45, monsieur Deibler entre dans la prison pour préparer les deux condamnés.

Tisseau et Nolot ont été réveillés à 4h30. Sont présents : une partie des membres du conseil de guerre, deux abbés, un avocat de chaque homme et quelques gardes. Chacun dans sa cellule, ils entendent à tour de rôle la lecture de la décision du Conseil de guerre ainsi que les arrêts des rejets de leur pourvoi en cassation et de leur recours en grâce. Tisseau répète alors qu’il n’y avait pas de préméditation. Ils ont un entretien avec un abbé pendant quelques minutes. Au cours du trajet vers la chapelle aménagée dans le parloir où ils vont écouter une messe de 25 minutes, Tisseau confie ses dernières lettres à son avocat. A la fin de la messe, ils reçoivent la communion et montrent un signe d’émotion : ils pleurent. Non qu’ils aient été agressifs auparavant ou aussi cyniques que lors de l’instruction ou le procès ; au contraire, la presse et les avocats sont unanimes pour dire leur calme face à l’échéance. Ils sont ramenés au corps de garde et monsieur Deibler leur fait une toilette pour les préparer. Ils acceptent un dernier café accompagné de cognac et une dernière cigarette.

Tisseau est le premier exécuté ; Nolot suit. L’exécution dure moins de 7 minutes. Les corps sont immédiatement transportés au grand cimetière où ils sont inhumés. À 6h25, le fourgon, de retour du cimetière, récupère les bois de justice et les conduit à la gare. À 8h15, la guillotine et son équipe prennent la direction de Laval où ils doivent procéder à l’exécution de Paul Bourges prévue le lendemain matin.

À 7h00, les militaires ont rejoint leur caserne.

La presse se fait une dernière fois l’écho de l’affaire. Elle publie le détail de ces dernières minutes de condamnés ainsi que la dernière lettre de Tisseau à ses avocats. Il répète qu’il n’y avait aucune préméditation de crime, comment l’imaginer alors qu’ils avaient été vus tout au long de leur balade, et qu’il regrettait son parcours, ayant enfin compris le mal qu’il avait fait et la conduite qui devait être la sienne.

Cette exécution sera même évoquée dans la presse en Australie comme le montre cet exemple :

  • Sources :

– Le dossier des délibérations du conseil de guerre de la 4e région militaire n’est pas aux Archives départementales de la Sarthe (lacune pour 1911-1913).

– Heureusement, la presse locale s’est fait un large écho de ce fait divers et a donné un grand nombre de détails sur les faits – certes parfois inexacts – ou sur les personnalités tout en suivant de près les étapes de la procédure judiciaire. Voici la liste des articles utilisés pour ce récit :

Date de l’articleJournalLe retrouverAutre
10/10/1911Le Petit CourrierOctobre 1911 – vue 31Site AD49
11/10/1911Le Petit CourrierOctobre 1911 – Vue 33Site AD49
12/10/1911Le Petit CourrierOctobre 1911 – Vue 37Site AD49
13/10/1911Le Petit CourrierOctobre 1911 – Vue 43Site AD49
20/10/1911Le Petit CourrierOctobre 1911 – Vue 61Site AD49
17/11/1911Le Petit CourrierNovembre 1911 – Vue 52Site AD49
24/11/1911Le Petit CourrierNovembre 1911 – Vue 74Site AD49
18/12/1911Le Petit CourrierDécembre 1911 – Vue 55Site AD49
19/12/1911Le Petit CourrierDécembre 1911 – Vue 58Site AD49
20/12/1911Le Petit CourrierDécembre 1911 – Vue 62Site AD49
20/01/1912Le Petit CourrierJanvier 1912 – Vue 62Site AD49
28/03/1912Le Petit CourrierMars 1912 – Vue 88Site AD49
29/03/1912Le Petit CourrierMars 1912 – Vue 89Site AD49
29/03/1912Le Petit ParisienPages 1 et 2Gallica

Si la majorité des crimes ne font pas l’objet d’un tel suivi, là, le fait qu’un des accusés soit Angevin et que les faits soient proches géographiquement expliquent l’intérêt particulier du journal angevin pour cette affaire. On retrouvera des textes identiques dans d’autres journaux locaux et un suivi assez poussé dans la presse parisienne disponible sur Gallica.

– Source de l’article australien : The Advertiser (Adelaide, SA), Wednesday 8 May 1912, page 12, National Library of Australia. Accès direct au document.

– La fiche matricule de Tisseau a aussi été utilisée. Elle est librement consultable sur le site des archives départementales du Maine-et-Loire.

AD49 – Classe 1909, bureau de recrutement d’Angers, matricule 1200, vue 299.

– Les dossiers de recours en grâce de 1900 à 1916. Site des Archives nationales. Accès direct au fichier.

– Sur la peine de mort : « La peine de mort, de la loi du talion à l’abolition », L’Histoire (2010). 357, numéro spécial, octobre.

– Pour une remise dans le contexte des conseils de guerre au début du XXe siècle :

Odile Roynette « Les conseils de guerre en temps de paix entre réforme et suppression (1898-1928) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire 1/2002 (no 73), p. 51-66. Accès direct à l’article sur le site du Cairn.


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