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Découvrir un artiste au cœur de la Grande Guerre

BARON Evelyne, L’indicible guerre, Pierre Mac Orlan. Paris, éditions Liénart, 2014.

C’est un beau livre : couverture soignée et format à l’italienne rappelant un album photographique ancien, mise en parallèle des lettres de Pierre Mac Orlan avec les photographies de son album personnel et ses écrits sur la guerre. Le mélange fait sens : il montre à quel point Pierre Mac Orlan ne dit en fait pas grand-chose de sa réalité vécue, ce dont il essaiera de témoigner dans des écrits postérieurs. Cet ouvrage donne donc trois possibilités de lecture différentes du conflit pour un même homme. Les trois sont d’ailleurs indispensables pour comprendre la réalité de ce que traversa Pierre Mac Orlan. Pris individuellement, il ne s’agit sinon que :

– d’un album de photographies sans légende ;

– d’une correspondance très factuelle et n’abordant que des questions matérielles, climatiques et amicales ;

– d’extraits d’ouvrages.

Passé l’avant-propos des élus, comme souvent assez insipide et entendu, l’ouvrage étant publié avec le soutien du département, on est tout de suite plongé dans les pages de l’album de photographies. Les images sont ensuite reprises au cours du récit. L’ouvrage s’achève sur un très intéressant article sur le travail de restauration effectué sur l’album de photographies, processus quasi inconnu du grand public.

Les textes sont très riches. Dans ses lettres, Pierre Mac Orlan s’inquiète surtout de ne pas recevoir de nouvelles de son épouse, lui demande à de nombreuses reprises de lui envoyer diverses fournitures voire un peu d’argent, lui parle de rencontres avec des amis et du sort plus ou moins tragique de connaissances.

Les extraits de ses écrits postérieurs montrent à quel point il tait ce qu’il vit et combien sa plume est incisive. Ses photographies ne donnent à voir que la vie de l’arrière, tout en illustrant les différentes étapes de son parcours dans le conflit (fantassin puis correspondant de guerre).

S’il a de nombreuses qualités, l’ouvrage n’est pas exempt de quelques défauts pour le lecteur que je suis.

– Quatre types de documents sur une même page, difficile de suivre parfois. Entre les photographies, les transcriptions de lettres, les extraits d’ouvrages, il a été décidé d’intégrer des extraits ou des résumés du journal de marche des opérations du régiment de Pierre Mac Orlan. Certes, il est pratique de pouvoir s’y référer ainsi, mais sans le moindre appareil critique, le raccourci est vite fait que l’auteur a participé à toutes les actions indiquées. Or, il n’en est rien ! Pire même, il induit une lecture fausse de son parcours en août 1914. En effet, il l’écrit lui-même, il est évacué sur le dépôt de Troyes en raison d’une petite fracture dès le début de la campagne. Il ne participe donc pas aux différents combats indiqués par le JMO en août. Il ne rejoint le front qu’au tout début du mois de septembre 1914, avec les renforts envoyés pour combler les pertes d’août.

Au final, l’introduction réalisée pour chaque année donne les indications nécessaires au lecteur pour qu’il suive Pierre Mac Orlan au front au fil de ses lettres. Une chronologie un peu plus fine dans cette courte présentation aurait avantageusement remplacé ces extraits du JMO.

– Si l’idée d’utiliser les photographies de l’album de l’auteur pour illustrer ses mots est bonne, le fait de ne pas tenir compte du contexte des photographies conduit à un mélange chronologique très gênant : des documents postérieurs à 1915 servent à illustrer 1914. Pire, une photographie est datée d’octobre 1914 alors qu’elle ne peut avoir été prise qu’en octobre 1915 (les hommes ont un casque). Certes, la date inscrite dans la correspondance est bien 1914, mais qui ne s’est jamais trompé dans une date ? Là, l’analyse du cliché aurait dû conduire à constater l’erreur. C’est d’autant plus gênant que le texte est transcrit en octobre 1914.

– Toujours à propos des photographies, très peu bénéficient d’une légende. Elles restent donc majoritairement muettes, sans contextualisation.

– Pour en finir avec les photographies, il serait temps que les différents services d’archives comprennent que les plaques stéréoscopiques étaient vendues en masse et qu’ils en ont presque tous un jeu ! On ne cesse donc de voir ces clichés dans les publications… et accessoirement sur Internet. De plus, ils ont servi une fois encore à illustrer les mots de Pierre Mac Orlan sans tenir compte de leur date : aucun des clichés utilisés pour 1914 ne date de cette année…

Quand on achète un tel ouvrage, ce ne sont pas les illustrations extérieures qui intéressent le lecteur, mais celles liées à l’auteur, ici Pierre Mac Orlan. Les dessins de Gus Bofa, les documents divers reproduits auraient gagné à être d’un plus grand format, ce qui aurait été possible en enlevant ces fameuses plaques de verre.

  • En guise de conclusion

Si le mélange des textes de sources diverses sur chaque page peut un peu gêner la lecture, le lecteur a aussi la possibilité de lire une fois le livre pour chaque type de texte. Ce n’est pas une raison pour se détourner de cet ouvrage qui devrait permettre à ses lecteurs de découvrir l’œuvre de Pierre Mac Orlan. Et peut-être à certains, et j’en fais partie, l’envie de découvrir les autres écrits de cet auteur. Je n’en connaissais que les collaborations corrosives avec Gus Bofa. Ce livre aura au moins comme mérite de faire découvrir cette plume.


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