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Correspondance et mémoire d’un poilu du 274e RI

CHAUPIN Alain, Afin de ne jamais oublier, vie et mort d’un poilu héroïquement ordinaire, Gaston Olivier, soldat au 274e RI. Editions Anovi, Parçay-sur-Vienne, 2008.

Quand on a déjà lu des correspondances de soldats mobilisés, on peut avoir la crainte en ouvrant un nouvel ouvrage de retrouver les mêmes faits, les mêmes histoires. D’autant plus que ce type d’écriture n’est pas toujours facile à lire.

Cet ouvrage montre que cette crainte doit être dépassée. Non seulement chaque parcours est unique, mais en plus l’auteur a réussi à présenter cette correspondance de manière différente et particulièrement sensible.

L’ouvrage commence par une couverture et une préface de Stéphan Agosto, qui manie aussi bien le langage du dessin que celui des mots. Sa présentation remet la correspondance de Gaston Olivier dans son contexte tout en démontrant certaines des qualités des écrits qui la composent.

Ensuite, Alain Chaupin prend le relais. On constate très vite que cette publication donne tout son sens à l’expression utilisée à tour de bras (au point qu’on ne sait plus quel sens lui donner) : « devoir de mémoire ». Alain Chaupin appartient à une famille marquée par le conflit, il a vu, su et compris ce que cette guerre a représenté comme traumatisme. Il est celui qui a directement hérité de cette mémoire familiale et qui ne veut pas qu’elle se perde. Mais ce n’est pas tant ce traumatisme qu’il transmet que le souvenir, à la fois aux nouvelles générations de sa famille qui n’ont pas connu ceux qui ont subi directement les douloureuses conséquences de cette guerre, et aux lecteurs.

Présenté ainsi, on pourrait imaginer un texte larmoyant, donnant des leçons. Il n’en est rien, bien au contraire : la grande qualité de la présentation des lettres est la sensibilité retenue de l’auteur des notices et commentaires, la justesse des propos au service de la correspondance et non l’inverse.

Alain Chaupin offre une vision triple du conflit vécu par son grand-père : on y suit évidemment Gaston Olivier, à partir de sa mobilisation au 274e RI. L’auteur a ponctué les transcriptions du carnet de guerre (fort laconique) et des premières lettres par des commentaires afin de permettre au lecteur de comprendre l’organisation générale de l’armée française dans laquelle son grand-père n’est qu’un individu et des détails sur le quotidien de la vie de ces hommes en août 1914. C’est une aide utile pour le lecteur afin qu’il puisse comprendre le parcours de Gaston Olivier tant ses notes et ses courriers sont courts. Les notes de l’auteur permettent aussi de suivre le parcours général du 274e RI, replaçant cette fois le parcours de Gaston dans l’histoire du régiment auquel il appartient. En somme un début d’ouvrage à trois échelles.

Mais peu à peu ces explications générales s’effacent, tout comme les ajouts sur le régiment, à mesure que les courriers de Gaston se font plus denses, plus riches. On est alors avec Gaston et les quelques notes de l’auteur permettent de comprendre que le regard centré sur cet homme ne doit pas faire oublier la famille dont il parle tant, les amis. Une des grandes qualités de cette correspondance est, tout en nous permettant de suivre le parcours individuel de cet homme, de faire apparaître nettement que la vie de ces hommes n’était pas égoïstement centrée sur leur sort. Outre le quotidien qu’il veut bien raconter, l’importance de garder le contact avec sa famille, son épouse, ses trois enfants, ses amis d’avant la guerre, ses camarades du front sont autant de thèmes récurrents. Dans certains écrits le soldat est avant tout un citoyen en arme, ici, Gaston Olivier est un père de famille qui aspire à revenir chez lui, mais sans renier dans ses écrits son devoir de défendre ce chez-lui.

Après un début de campagne où il écrit peu, le passage à la guerre de position permet à Gaston d’écrire beaucoup plus. Derrière les formules patriotiques et la confiance naïve apparente dans le communiqué on devine la volonté de rassurer son épouse dont on perçoit l’angoisse quotidienne, et de rassurer la famille en général dans cette double épreuve (le mari au front, la famille dans le territoire occupé par les Allemands). Il a du temps pour penser.

On voit un changement profond chez cet homme. Dans une lettre, il revient sur d’anciennes disputes avec son épouse. Ce qu’il a vu et vécu l’a transformé. L’éloignement aussi lui a permis de mettre des mots sur ses sentiments. Chose rare, il écrit même sur l’intime. Le lecteur est à ses côtés et l’observe en train d’écrire quand il décrit les conditions dans lesquelles il noircit le papier. On observe sa vie, ses émotions sur lesquelles il met des mots, des mots choisis, précis, tendres car tournés vers sa femme et ses enfants.

Tout cela fait que ces lettres se lisent vite. Non qu’elles soient inintéressantes, bien au contraire ! Elles illustrent la dure vie dans les tranchées, les petits plaisirs, les astuces des combattants pour tenir. Et l’espoir d’une guerre qui s’achève, d’en revenir, de retrouver sa place aux côtés des enfants, de l’épouse.

Pourtant, inexorablement, les jours s’égrènent, les pages à lire s’amenuisent, nous rapprochant d’un destin tragique déjà connu, jusqu’à l’interruption brutale. Cette fin est d’autant plus soudaine que les textes de Gaston sont vivants. Commence alors un dernier chapitre, celui d’un long deuil. La guerre ne s’arrête pas à la disparition du mari ou au 11 novembre 1918. Les lettres des camarades succèdent un temps aux lettres de Gaston, puis Alain Chaupin prend le relais, au sens propre du terme après avoir raconté le triste destin des fils et de l’épouse de son grand-père. Il parle d’une guerre dont les blessures ne sont plus visibles dans le paysage mais qui ne sont pas pour autant totalement cicatrisées dans les familles.

Au final, un livre riche à la fois par la démarche de son auteur et par la densité et les aspects abordés dans les lettres de son grand-père. Un parcours propre à cet homme qui mérite d’être découvert. Il met en lumière la puissance du drame que fut ce conflit pour les familles et ses conséquences terribles pour elles. Un livre de qualité, à la fois au niveau factuel, pour s’approcher un peu plus de l’indicible vécu par ces homme et leurs familles, et au niveau humain. Un livre de qualité grâce aux écrits de Gaston et à ceux de son petit-fils.

Pour qui a visité l’ossuaire de Douaumont, la basilique de Notre-Dame-de-Lorette ou tout autre lieu comportant des plaques à la mémoire d’un combattant, ce livre montre toute la douleur, toute la vie disparue symbolisée par chacune de ces plaques. Gaston Olivier a son nom gravé sur l’une de celles de Notre-Dame-de-Lorette et son souvenir, ses mots conservés dans cet ouvrage grâce à son petit-fils.


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