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Avec un soldat anglais, roman et traduction difficile

MANNING Frederic, Nous étions des hommes, Paris, Éditions Libretto, 2012 (1929, traduction française 2002).

J’ai découvert cet ouvrage en lisant le hors-série du magazine Courrier International sur la Grande guerre. N’ayant lu comme témoignage britannique que celui de Robert Graves « Adieu à tout cela », le commentaire de la revue a piqué ma curiosité. Il est vrai que les traductions de témoignages de soldats britanniques ne sont pas nombreuses, car il s’agit bien ici de suivre le soldat anglais Bourne pendant quelques semaines.

La traduction est un travail complexe. Se posent toujours la question de la fidélité de la traduction et du respect du style original de l’auteur. C’est d’autant plus le cas ici qu’à plusieurs occasions certaines expressions spécifiques à l’armée française sont utilisées, en particulier le terme « poilu » ou l’expression « ce zouave là » pour n’en citer que deux. Ce ne sont pas des mots utilisés volontairement en français par l’auteur car ils sont signalés en italique. L’autre difficulté vient des nombreux dialogues utilisant une manière de s’exprimer bien loin de la norme enseignée dans les écoles : argot, expressions et façon de parler très spécifiques de certains hommes sont fréquents. N’ayant pas lu le livre dans sa langue d’origine, mon intention n’est pas de critiquer le travail réalisé car à part les quelques mots peut-être trop précis et non utilisés par les Anglo-saxons, à aucun autre moment je ne me suis posé la question une fois entré dans le livre.

C’est une guerre inhabituelle qui nous est présentée : non seulement c’est celle de soldats britanniques, mais en plus les 9/10e se passent à l’arrière. Même si les derniers chapitres se déroulent au front, en première ligne (dont celui de l’attaque, le plus intense du récit), le reste nous fait découvrir la vie quotidienne des hommes sous tous ses aspects. On suit Bourne dans les exercices (ou ses techniques pour y échapper), les revues, les corvées, les moments de réels repos ou de loisirs à la taverne, les courriers, les colis, le rôle de l’alcool, les tensions avec d’autres hommes, les civils, les affectations pour certaines fonctions, les colis, le courrier, les relations avec la population française (et en particulier avec les femmes) et surtout l’attente et les moments conviviaux avec quelques camarades. L’auteur parle essentiellement d’un petit groupe d’hommes dans sa section, et tout particulièrement de deux amis, Shem et Martlow, les autres étant présents plus ponctuellement.

Derrière les portraits des officiers et des soldats se dessine toute la gamme des soldats, avec une spécificité anglaise qui transparaît : dans l’armée anglaise, deux mondes se côtoient sans se mélanger. D’un côté, les officiers, des gentlemans ayant conscience d’appartenir à un groupe à part ; de l’autre, les soldats.

Bourne est à cheval entre ces deux mondes, ce qui en fait un homme à part. Il le revendique d’ailleurs, il est différent et s’enorgueillit de ce statut particulier. Gentleman par son éducation, ayant fait des études, il refuse longtemps les propositions pour devenir officier. Il veut rester à la compagnie avec les hommes. Pourtant, même parmi ces hommes, on sait qu’il est à part.

Le récit en lui-même est très dense, que ce soit dans ses descriptions de tout ce qui a trait à la vie militaire ou dans la narration des moments de détente, le tout ponctué de multiples situations et anecdotes. Tantôt drôle, tantôt critique, l’auteur pose son regard sur ce qu’il vit, en observateur. Certes, ce n’est pas un témoignage exact de tout ce qu’a vécu Manning, mais c’est un roman nourrit par des souvenirs très précis. Ils sont si détaillés que le roman a une densité très grande qui fait qu’il ne se lit pas aussi vite que d’autres.

L’influence de l’expérience de Manning dans l’ensemble du récit et dans le personnage central de Bourne, on la comprend grâce à l’excellente préface du livre rédigée par William Boyd. On y retrouve de nombreux points communs : l’âge, le groupe social de l’auteur, ses affectations, la période où il fut simple soldat, son refus de monter en grade au début… Une fois encore, c’est aussi dans la précision de ce qu’il raconte qu’on voit cette expérience. La précision sur le quotidien et les préoccupations des hommes laissent la place à partir du chapitre XV à un récit sur l’attente avant une attaque, l’attaque et ses suites, soit une cinquantaine de pages sur les plus de 360 de l’ouvrage. Mais quelles pages ! Les écrits relatant avec une telle précision mais aussi avec un tel recul l’état d’esprit des hommes dans l’attente puis dans l’action sont rarissimes. Nous ne sommes pas dans la simple description. Il y a à la fois l’observation de l’ambiance générale et de son évolution, et une analyse de son propre ressenti qu’il décrit avec beaucoup de finesse et ce qui semble être une incroyable honnêteté. Pas de glorification, juste des faits parfois terribles, froidement donnés en lecture.

Cette attaque laisse le héros brisé moralement. Il y perd ses deux amis, l’un blessé, l’autre tué. Cette mort le travaillera d’ailleurs jusqu’à la fin du roman. Ce qui est aussi cassé, c’est son image : il n’est plus qu’un soldat comme les autres, dans une parfaite égalité à tous les niveaux. Comme les autres, il essaie de se convaincre que ses tremblements sont dus au froid et non à la peur. La mort de son ami, à côté de lui, le met dans un état second, bestial.

Son ressort moral est très affecté après cette attaque. L’auteur décrit une fois encore admirablement « les jours d’après ». Le livre s’achève alors qu’il devient première classe, étape devant l’amener au grade d’officier, mais se voit contraint (moralement) de participer à un coup de main. Une fois encore, il est comme les autres. Je n’en dis pas plus sur le dénouement du roman.

  • En guise de conclusion

Bien que les romans tirés de l’expérience de leur auteur soient nombreux, celui-ci se détache car il suit des soldats anglais mais surtout donne vie à ses personnages grâce au talent et au style de son auteur. Il a décrit avec beaucoup de réalisme le quotidien des soldats et avec autant de réussite ce que ressentent ses personnages tout au long du récit. Placer ce livre comme une référence à découvrir par Courrier international n’était pas usurpé. C’est vraiment un livre à découvrir.


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