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7 – Soldat du 5e RI et une femme

Il y a des images qui en disent plus qu’un long discours. Cette photographie, à mon avis, fait partie de cette catégorie car elle montre ce que les images et les textes laissent peu entrevoir : la guerre, c’est un truc d’hommes… et de femmes.

  • Un couple ?

Pas de « où », pas de « quand », pas de « qui ». Une carte photo anonyme, déracinée, sortie du lot, aux identités définitivement perdues. Il y a bien deux prénoms au verso, « Camille – Louise », mais aucune certitude sur la main qui les a tracés. Il y a une autre mention au crayon à papier « photo » notée par un vendeur qui laisse planer le doute. Rien de précis donc sur le « qui ».

Pour le « où », un indice ténu, quasi invisible au verso de la carte : un cachet, hélas devenu indéchiffrable avec le temps : « …………. – Etienne ». Mais c’est bien insuffisant, malgré les filtres des logiciels de retouche d’images. Cette marque garde son mystère et la seule indication qui aurait pu permettre de localiser la prise de vue. Car même le régiment n’est pas un indice fiable, le recrutement des régiments n’étant rapidement plus régional après le début de la guerre.

Pour le « quand », l’uniforme donne quelques indices. Il porte une capote Poiret du modèle qui commence à être distribué fin 1915. Les pattes de col respectent la circulaire d’avril 1915 : numéro du régiment plus deux soutaches sur fond de couleur de l’uniforme qui ne sera remplacé qu’à partir du début de 1917 par une patte de col rectangulaire. Le problème étant que ces modifications n’étaient pas immédiatement mises en application dans la troupe. On peut probablement dater, malgré tout, cette image autour de 1916-1917.

Cet homme posant en uniforme avec son bonnet de police est-il l’époux de la femme qui se tient à sa gauche ? Ce n’est pas impossible : la femme a une alliance, lui a sa main derrière elle, mais probablement pour s’appuyer sur le dossier du banc qui se trouve derrière eux. Cette femme pourrait donc être aussi quelqu’un de sa famille, une sœur, une belle-sœur ? Impossible une fois encore de conclure. On ne sait rien, alors pourquoi s’entêter ?

Parce qu’au-delà du parcours d’un homme, il y a aussi la symbolique de l’image, tout ce qu’elle montre ou laisse à penser. Ce qu’elle montre : un homme et une femme qui posent chez un photographe. Ce qu’elle laisse à penser ? Observons le regard de cette femme.

  • Interpréter un regard

En faisant cela, nous sommes évidemment, à la frontière de l’histoire et de notre ressenti. L’interprétation des émotions, des attitudes étant étroitement liée à notre propre vision des choses, on comprendra facilement que sa place soit plus que discutable dans un travail d’histoire. Mais l’image est aussi un outil qui permet d’aborder des points absents des sources, de parler de sujets moins abordés habituellement. Ici, la place de la femme dans le conflit. Non sa place en tant qu’actrice, remplaçant l’homme, participant à sa manière à cette guerre totale. Il s’agit plutôt de parler de l’attente, de l’angoisse de ces épouses, de ces sœurs, de ces mères. L’attente des nouvelles des hommes partis au front. Aujourd’hui, un coup de téléphone et les nouvelles sont là. Même dans les OPEX, les moyens de communications actuels permettent de donner des nouvelles. Le rythme des courriers était plus lent (de l’ordre de quelques jours, sauf en période plus agitée). Un courrier ne devait pourtant pas enlever le stress de l’incertitude, l’homme pouvant avoir été tué ou blessé depuis l’envoi de la missive.

Toute la force de cette image tient dans le regard de cette femme. Il s’en dégage une forme de résignation, de tristesse. A l’inverse de l’homme, elle ne regarde pas l’objectif, elle n’arrive pas à lever les yeux. Elle semble avoir autre chose en tête. Ce que l’image ne nous permet pas de savoir, c’est quoi. Est-ce lié à un élément directement en rapport avec la guerre, une inquiétude pour cet homme ? Pour un autre ? Un événement récent ?

Ce qui accentue cette impression de résignation chez cette femme, est la couleur de sa tenue : du noir. Est-elle en deuil ? L’homme ne montre pas plus de signe de gaieté, le visage est sérieux sans être fermé, mais son uniforme accroche la lumière, ce qui crée un contraste avec la tenue sombre de la femme.

Une image qui montre sans rien dire et sans vraiment pouvoir être sûr de ce qu’elle montre. C’est trop souvent ce qui arrive une fois les albums familiaux dispersés, la mémoire familiale disparue. Ne restent alors que des questions pour les curieux qui auraient aimé savoir. Aucun voyeurisme ici, juste une volonté de comprendre tous les aspects de cette terrible période où les hommes risquaient de voir leur vie interrompue prématurément, subitement ; et des femmes qui sont souvent peu « visibles » tant l’attention se focalise sur les combattants.

  • Conclusion

Les questions sur cette image ne sont pas seulement sur ce que pensait cette femme au moment de la photographie, de la manière d’interpréter sa tenue, son regard, du lien qui l’unit à cet homme. On peut aussi se demander ce qu’est devenu cet homme ? Il y aussi cette liasse de papiers qu’elle tient. On ne sait rien de tout cela, on ne peut que regarder ce témoignage émouvant pour ce qu’il est : un soldat, certainement en permission, et cette femme, chez un photographe.


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