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59 – Henri Terrisse, 128e RIT, Maroc, 1915

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    Avant même l’étude de l’image, les lecteurs de ces petites recherches sur des photographies constateront que les uniformes sont inhabituels. Cette photo carte envoyée par un territorial en 1915 nous offre l’opportunité de traverser une nouvelle fois la Méditerranée pour suivre le parcours d’un soldat mobilisé envoyé au Maroc.

  • Casablanca, Maroc

    En partie assis sur un muret, ces quatorze hommes, encadrés par deux caporaux, appartiennent au 128e RIT. On le voit très bien sur les cols et les képis de tous les uniformes.

    Contrairement à ce que l’on rencontre habituellement en métropole, les galons des caporaux ne sont pas cousus sur les manches mais accrochés comme on le voit nettement.

    Les uniformes ne sont pas des couleurs habituelles pour un régiment métropolitain. Il s’agit simplement de l’uniforme des unités d’infanterie en Afrique, reconnaissable, outre sa couleur, à la ceinture de laine portée par dessus la veste.

    Grâce à Marc, du forum pages 14/18, ces tenues sont identifiées. Il explique : c’est la tenue légère modèle 1901 en croisé de coton kaki (la vareuse est identifiable à la présence de pattes d’épaules qui disparaissent sur les versions suivantes). Sur ces vareuses, les pattes de col et les galons (peut-être aussi les boutons ?) sont amovibles, d’où le maintien des galons par des petits boutons. Ici, chaque galon visible dispose d’une bride évitant qu’elle ne baille.

    Ces hommes ne sont pas en opération. Ils ne portent aucun équipement et certains ont même enfilé des espadrilles, chaussures de repos réglementaires.

    Képis portés ostensiblement de travers, deux hommes se mettent en scène en train de faire honneur au vin, peut-être local, à l’aide d’une dame-jeanne en osier.

    Un autre homme a décidé de se mettre en avant en tenant à bout de bras un casque colonial :

    Une nouvelle fois, le cadrage du photographe inclut trois soldats spectateurs. Deux sont visibles sur la droite, un en entier et un juste du bout d’une chaussure. Le soldat est aussi du 128e RIT mais il est en tenue d’exercice ou de corvée, blouse et pantalon de treillis. Sur la gauche, non illustré par une image, le soldat est plus fantomatique.

  • Qui est Henri Terrisse ?

    Pas de croix sur l’image, mais un indice équivalent : Henri a noté, « Terrisse », son nom, au-dessus de sa tête !

    Il a ajouté ce qui est probablement un nom au-dessus de son voisin sur qui il a posé sa main. Toutefois, l’écriture est illisible, ce qui empêche son identification. D’autant que son courrier ne mentionne qu’un « Miquel » qui n’est visiblement pas ce qui est écrit ici.

  • La famille d’abord

« Casablanca le 6 Sept.

Je suis toujour en bonne santée. Je ne me fait pas du mauvai sang. Tasser (sic) moyin des faire de même. Vous me donneré de nouvelle de justin jai écri a Valence a marie hier. Ce soir nous allon souper en ville avec nos camarades. Miquel a reçu aussi la lettre que tu ma dit qui nous a fait grand plaisir. Rien plus a te dire. Ton mari qui t’aime et panse toujour a tois.

Henri »

    De son orthographe mal maîtrisée, il écrit à celle qui est son épouse depuis 1902, Louise. On notera le « Tran » pour le département dans l’adresse. Il ne dit strictement rien de ses activités militaires. Il mentionne par contre une sortie en ville avec les camarades. Il reste concentré sur la vie au pays : il demande des nouvelles de Justin. Il s’agit de son frère. On peut comprendre pourquoi il s’inquiète ainsi. En effet, en mars 1915, Justin a été affecté à une unité combattante et envoyé au front au 33e RIC. Il y reste jusqu’ à son évacuation pour maladie en juin. Début septembre 1915, au moment où Henri écrit sa carte, Justin est à la fin de son hospitalisation, il rejoint le dépôt le mois suivant. Il y reste jusqu’à sa démobilisation.

    Difficile de dire à qui il écrit à Valence. En effet, les « Marie » sont nombreuses dans la famille, à commencer par la sœur jumelle de Justin. C’est probablement d’elle dont il s’agit, mais ce pourrait être aussi Marie Rossignol, la future épouse de Justin. Ils ne se marient qu’en 1919, mais peut-être se connaissent-ils déjà ?

  • Combattant au Maroc ?

    Revenons à Henri. On dispose de très peu d’éléments concernant son parcours pendant le conflit. Arrivé au 128e RIT le 4 août 1914, il part dès le 14 pour le Maroc. Il y reste jusqu’au 13 février 1916, date de son détachement au Saut-du-Tarn. Il ne reprend pas son uniforme jusqu’à sa démobilisation. Pour sa présence au Maroc, il reçoit la Médaille coloniale avec agrafe du Maroc. Les documents ne disent rien de plus. La photo carte ajoute donc sa présence à Casablanca en septembre 1915.

    La fiche matricule d’Henri n’est pas d’une grande aide. En effet, si on y trouve les grandes étapes de ses obligations militaires, rien ne permet de déterminer ses fonctions pendant son séjour au Maroc. Si la photographie a été prise au cantonnement d’Henri, il devait appartenir à la 9e compagnie. En effet, derrière la tête d’un camarade, on voit écrit à la craie sur une porte un chiffre qui ne peut être qu’un 9, « 9e Cie ».

    En l’absence de ressources numérisées comme un éventuel JMO, l’historique du 128e RIT a beau détailler le parcours de chaque bataillon, on ne peut pas retracer le parcours d’Henri. La 9e compagnie est censée être stationnée à Meknès. Il n’est jamais fait mention de Casablanca. On ne peut donc rien déduire de son parcours à l’aide de cette seule photographie et du court texte qui l’accompagne.

    La mention de l’obtention de la carte de combattant le 19 septembre 1929 est intéressante. En effet, elle est complétée par un « n’a pas droit » suivi de « Préfecture avisée pour effectuer retrait le 30 décembre 1932 ». Comment est-il possible qu’un soldat envoyé au Maroc, resté plus d’un an et demi sur place n’ait pas droit à la carte de combattant ? Même si le texte complet n’a pas été retrouvé pour l’instant, il doit y avoir un lien avec la circulaire du 29 juillet 1932 listant les unités d’infanterie territoriale donnant droit à la carte de combattant. Le texte de la loi du 24 août 1930 était plutôt imprécis, indiquant juste pour les troupes au Maroc :

« (Maroc.)

Etats-majors, service de renseignement des cercles, bureaux annexes, troupes et services stationnés dans la deuxième zone et ayant fait effectivement partie des groupes d’opérations. »

    Celui de 1932 fut plus précis et tout le 128e RIT ne fut pas mis à la même enseigne. Si Henri est resté loin d’un poste de combat à garder des prisonniers, à effectuer des taches de manutention, de garde en ville, cela ne fit pas de lui un combattant au sens donné par la loi. Seul le tableau de la circulaire de 1932 ou un éventuel dossier de refus conservé aux Archives départementales permettrait d’avoir une certitude quant à son motif.

  • En guise de conclusion (1)

    À partir d’une photographie, il a été possible de retrouver le parcours du mobilisé, de faire parler l’image, de s’intéresser à un autre théâtre d’opérations. Il reste pourtant bon nombre de questions restées sans réponse : que faisait le soldat Terrisse à Casablanca ? Pourquoi n’a-t-il pas été considéré comme « combattant » ? Qui est son voisin ? En espérant qu’il y ait une suite, même pour un seul de ces points !

  • Mise à jour

La question restée en suspens peut trouver sa réponse : qui est le copain annoté à droite de Terrisse ? On lit « Hera » au-dessus de sa tête, sachant qu’il peut manquer une ou plusieurs lettres car on arrive au bord usé de l’image.

Thibaut propose Gaston Gabriel HERAL, né à Lescure le 7 avril 1878. Né dans le même village que Terrisse, il est aussi de la même classe que son camarade. Mieux, leurs parcours sont parfaitement parallèles jusqu’au départ de Terrisse du Maroc. Héral y resta lui jusqu’au 17 février 1919. Il reçut également une carte d’ancien combattant en 1930 avant qu’elle ne lui soit retirée dès 1931.

  • En guise de conclusion (2)

Deux noms à peine lisibles, écrits à la mine de plomb au bord d’une photographie, sont les indices ténus qui ont permis de redonner un visage au nom de deux territoriaux envoyés au Maroc pendant la Première Guerre mondiale.

  • Remerciements :

À Jean et Marc du Forum pages 14/18 pour leur aide concernant l’uniforme.
À Thibaut Vallé pour avoir retrouvé Gaston Héral.

  • Sources :

Archives départementales du Tarn :

– 1 R 2100 : Fiche matricule d’Henri Terrisse, classe 1898, matricule 447 au bureau de recrutement d’Albi.

– 1 R 2101 : Fiche matricule de Gaston Gabriel Héral, classe 1898, matricule 554 au bureau de recrutement d’Albi.
https://e-archives.tarn.fr/viewer/series/R_serie/1R_Lots/1R2_101?s=1R2_101_0094.jpg&e=1R2_101_0095.jpg&img=1R2_101_0094.jpg

– 1 R 2105 : Fiche matricule d’Elie Justin Terrisse, classe 1898, matricule 482 au bureau de recrutement d’Albi.

– Etat-civil de la commune de Lescure d’Albigeois, naissances 1873-1878, 4E 144/3

– Etat-civil de la commune de Lescure d’Albigeois, naissances 1879-1882, 4E 144/4

Anonyme, Historique du 128e Régiment d’infanterie territoriale, Auch, imprimerie F. Cocharaux, 1921.

Circulaire du ministre de la Guerre du 29 juillet 1932, concernant les formations de l’infanterie territoriale, dixième recueil, pages 313 à 370.

Gallica : Le texte de loi du 24 août 1930.


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