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59 – Sur une CPA, 124e RI, Laval, 1910

Une carte postale est avant tout une photographie. Même si la qualité du tirage est moindre que sur une photo carte, les personnes qui y figurent mériteraient aussi qu’on s’y attarde. Hélas, en raison à la fois du manque de netteté et de l’absence de toute information précise sur la prise de vue, c’est une mission quasi impossible à de rares exceptions. Le document proposé est une de ces exceptions.

  • Faire parler des cartes postales

Une carte postale envoyée par un soldat à sa famille est un grand classique du début du XXe siècle. Les sujets sont variés : la caserne, les manœuvres, le quotidien, des groupes de soldats…

On trouve des photographies de groupes tirées comme s’il s’agissait de cartes postales mais probablement destinées à une diffusion plus réduite et non à une vente publique. Dans ce cas, aucune légende ne figure et l’image est d’une qualité inférieure aux photographies.

Voici un exemple de photographie de groupe diffusée localement, dans une quantité probablement relativement importante. C’est bien une photographie, mais avec un grain très épais et une légende comme n’importe quelle carte postale.

Difficile de la faire parler. C’est d’autant plus dommage que cet homme en train de se précipiter pour apparaître sur l’image finale la rendait originale ! Mais il est impossible de déterminer le régiment, et c’est hélas le cas pour un très grand nombre de ce que l’on appelle les CPA.

J’aurai malgré tout l’occasion de travailler sur une telle carte postale prochainement.

Un cas permet de faire parler un peu plus une CPA : c’est celui où un soldat a fait une croix ou un autre signe pour montrer où se trouve sa chambrée. En voici un exemple parmi d’autres :

Parfois, il peut s’agir d’une indication dans la correspondance qui permet également de connaître la localisation de la chambre du soldat. Ici, un exemple tiré de la correspondance des frères Jollivet :

Mais toutes ont ce point commun de ne rien nous dire sur les personnes qui y figurent alors que ce sont bien des hommes qui ont été photographiés à un moment précis.

Pour la première fois, j’ai trouvé un exemple où la croix placée sur une CPA n’est pas une chambrée mais un soldat qui s’est reconnu.

  • Un cas plutôt rare : je suis sur la carte postale !

Il ne s’agit pas réellement d’une carte postale mais d’un modèle de carte-lettre. Une carte-lettre est composée de deux parties qui se replient et qui sont fermées. On voit une partie du système de fermeture en haut d’une partie de la carte :

Ainsi, la correspondance est illisible à part pour le destinataire qui va l’ouvrir. Ce procédé permet d’avoir quatre vues, deux illustrées pour les extérieurs (1 et 4) et une partie correspondance à l’intérieur ainsi qu’un historique du régiment dans le cas présent (2 et 3). Il s’agit d’un modèle réalisé à côté de Paris et vendu un peu partout en France comme l’attestent les exemplaires en provenance de nombreux régiments visibles sur Internet.

1. Illustration extérieure, au recto

2 et 3. Partie intérieure pour la correspondance à gauche (2) et avec l’historique à droite (4)

4. Illustration extérieure, au verso

Sans la correspondance, il est probable que la croix serait restée invisible : faite au crayon à papier ou à l’encre très diluée, elle contraste peu sur une image assez grise également.

Le résultat est décevant : elle ne permet aucun commentaire sur l’homme qui s’est reconnu. D’ailleurs, s’il s’est identifié, ce ne peut-être que parce qu’il s’est souvenu de cette prise de vue et de son emplacement sinon il n’est qu’un visage uniformément gris. Il l’écrit lui-même.

« Le 12 mai 1910
Chers parents
Je vous écrit pour donner de mes nouvelles qui sont toujours très bonne, je suis toujours en bonne santé et j’espère que ma carte vous trouvera de même.
Par ici il fait très mauvais temp, il pleut en partie tous les jours.
J’ai été me faire tirer en photographie hier, j’irai voir les épreuves dimanche, j’en ai fait faire une douzaine pour 12 F si je ne suis pas bien tirer à mon idée, il ma tirera une seconde fois.
Je vous écrirai donc lundi et je ne vous dirai en même quand [sic] il faudra que vous m’envoyer de l’argent.
La fête à la Pentecote à Laval promet d’être épatante, nous commençons la retraite avec la musique samedi soir, puis dimanche nous allons au concours clairons et tambours avec la musique et lundi on fait le défilé avec les musique civil ainsi que vous le voyez il y a 3 jours ou l’on ne s’embetera pas.
Ou il y a la + c’est ma tête mais on ne vois pas bien.
Je ne vois plus rien autre chose à vous dire pour le moment.
Je vous souhaite bien le bonjour à tous.
Votre fils pour la vie,
A. Guiard
134 demain matin
A. Guiard
 »

La qualité et la distance font qu’on ne peut observer le bleu de ses yeux ou la cicatrice sur sa joue droite. Seuls les sergents (en uniforme sombre) et certains caporaux sont discernables (grâce à leur patelette) sans pouvoir être identifiables pour autant.

Même si on peut émettre l’hypothèse qu’il ait pu s’amuser à faire cette croix pour valoriser son prochain portrait réalisé chez un photographe, je suis plutôt confiant dans l’affirmation de cet homme. En effet, il devait bien y avoir des hommes qui se reconnaissaient sur ces cartes postales. Qui plus est, la date d’envoi est cohérente avec une photographie prise au cours de l’hiver précédent voire de celui de l’année 1908-1909 : les arbres n’ont pas de feuilles. Pour finir, le parcours d’Albert Guiard est bien passé par la caserne Schneider de Laval à cette époque. Il s’agit bien de la caserne Schneider sur les deux clichés et non d’un même cliché légendé différemment pour chaque garnison.

Albert est en train de faire des exercices d’assouplissement comme l’indique la légende. La présence de ce photographe n’est clairement pas restée inaperçue. On voit un groupe d’hommes est sur les marches d’une entrée et d’autres ont pris place aux fenêtres pour être également visibles sur l’image finale. Être photographié était toujours un moment à ne pas manquer.

  • Albert Guiard

Albert Guiard est né en 1887 en Seine-et-Oise. Bon pour le service, il est incorporé en octobre 1908 au 124e RI de Laval. Cette affectation n’est pas illogique, la Seine-et-Oise appartenant à la 4e région militaire comme la Mayenne où se situe Laval.

On comprend mieux son enthousiasme pour les fêtes de la Pentecôte. Il ne s’agit pas simplement de casser la routine quotidienne de la vie de conscrit mais bien de participer à ces festivités. En effet, depuis le 25 septembre 1909, il est clairon.

Il quitta la caserne le 25 septembre 1910 et n’y revint avant la guerre qu’en septembre 1913 pour sa première période d’exercices. Mobilisé, toujours au 124e RI, il fut blessé à Morange le 20 août 1914 puis en 1916 dans la Meuse. Sa seconde blessure, à la tête, entraîna son passage dans l’auxiliaire. Après la guerre, il devint cantonnier aux Points et Chaussées.

Parmi les documents disponibles dans la contribution à Européana ne figure aucun des douze portraits dont Albert parle. Il faut préciser qu’il n’est pas au centre de la contribution, celle-ci ayant pour personne principale Henri Crosnier.

  • En guise de conclusion

Pourquoi avoir choisi un exemple où le soldat s’étant reconnu ne mesure pas plus de 2 mm sur l’image originale ? Simplement parce que c’est la première fois que je trouve une CPA où un soldat dit se reconnaître, alors qu’il devrait y en avoir beaucoup d’autres tant ces cartes étaient nombreuses à l’époque.

Une fois encore, ce document est mis à la disposition de tous grâce à l’initiative de la grande collecte et de la mise en ligne dans Européana. Plus de sources de ce type, c’est une ouverture vers de nombreux documents nouveaux, originaux si difficiles à découvrir et à réunir en d’autres circonstances.

Une autre recherche plus développée sur une CPA avec un groupe de soldats est en préparation. Mais si vous avez à votre disposition une autre CPA (pas une photo carte, la nuance est importante) où un soldat s’est reconnu et que vous acceptez de m’en faire parvenir une copie numérique, je suis preneur !

  • Sources :

Européana 14-18, FRNBU-121, contribution 13262
Accès direct à la contribution : http://www.europeana1914-1918.eu/fr/contributions/13262

Fiche matricule d’Albert Guiard, classe 1907, matricule 3729 au bureau de recrutement de Versailles. Archives départementales des Yvelines, 1R/RM 392.

Un grand merci à Denis Delavois, auteur du blog du 149e RI, pour m’avoir autorisé à publier un de ses documents pour illustrer cet article. Accès direct à son blog : le blog du 149e RI.


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