Aller au contenu

49 – Photo carte voyageuse, manœuvres 1901

Cette photo carte va nous faire voyager. Mais nous allons aussi l’observer finement car elle a beaucoup à nous apprendre sur l’aspect purement militaire.

  • Un des premiers modèles de photo carte

Jusqu’en novembre 1903, il était interdit d’écrire au verso, partie de la carte réservée à l’adresse du destinataire. Le recto était donc divisé entre l’image et une zone destinée à recevoir la courte correspondance. La transition se faisait souvent de manière vaporeuse, mais ici, elle est bien nette.

Datée du 20 juin 1901, la partie correspondance ne nous apprend rien sur le contexte de la photographie.

« 20 juin 1901

Merci de votre bon souvenir. Nous pensons souvent à vous et nous réjouissons très sincèrement de votre bonheur.

Amitiés de tous deux à tous deux. »

Seule l’étude pourra peut-être nous en apprendre un peu.

Le fait qu’elle ait voyagé n’est pas pour autant inintéressant. En effet, son voyage attire la curiosité. Écrite le 20 juin 1901, elle part le jour même du bureau rue d’Amsterdam dans le 18e arrondissement de Paris. La destination Saint-Pétersbourg, capitale de l’Empire russe, est atteinte, comme le prouve le cachet de la poste, le… 10 juin 1901 !

Il n’y a pas d’erreur, mais une explication toute simple : la France et la Russie n’utilisaient pas le même calendrier. Pour la France, il s’agissait déjà du calendrier grégorien alors que la Russie de l’époque utilisait le calendrier julien. En voici les concordances :

Grégorien (France)Julien (Russie)
20 juin 1901 (départ)7 juin 1901
23 juin 190110 juin 1901 (arrivée)

Ainsi, le courrier n’a mis que quatre jours pour arriver à son destinataire.

  • Un peu d’histoire financière et postale

Les coups de marqueur noir sur le nom et l’adresse ne sont pas de mon fait.

La pratique est d’autant plus inutile que le texte en dessous reste parfaitement lisible ! Le courrier est adressé à un chargé de pouvoir travaillant dans une banque, le Crédit lyonnais. Ce détail est important : 1900, c’est l’époque où la France et les épargnants prêtent beaucoup d’argent à la Russie qui finance ainsi une partie de la modernisation de ses infrastructures. Le Crédit lyonnais joua un rôle très actif et il n’est donc pas surprenant de voir cette banque française être présente dans la capitale du tsar.

Ainsi, logiquement, le cachet russe en alphabet cyrillique, outre une date, confirme la destination : С.ПЕТЕРБУРГЪ se traduit par… Saint-Pétersbourg, l’autre mot devant être « Poste ».

On note le tarif d’une carte postale pour l’étranger : 10 centimes, le même coût que pour une carte postale pour la France. Cet affranchissement respecte le tarif mis en place en 1878 (Voir l’instruction 262).

Le timbre est du type « Sages », « Le commerce et la paix s’unissant et régnant sur le monde », mais il s’agit d’une utilisation tardive, ce type de timbre ayant été remplacé en 1900. Toutefois, on imagine facilement que les stocks furent écoulés et que des timbres achetés aient été utilisés bien plus tard.

  • En manœuvre

Place maintenant à la photographie. Il va être très difficile de déterminer le contexte précis de cette prise de vue.

Si le fait qu’elle a été prise lors de manœuvres ne fait aucun doute en raison des manchons blancs placés sur les képis comme signe de reconnaissance d’un des deux camps, l’absence de numéro de régiment visible empêche d’en savoir plus. Il ne peut évidemment pas s’agir des manœuvres d’automne 1901 qui se tinrent quelques mois plus tard. Est-ce celles de 1900 ? Mais il pourrait tout aussi bien s’agir de manœuvres de garnison, ce qui expliquerait que les hommes présents ne portent pas tous le manchon blanc. Impossible de le dire.

Il est tout aussi illusoire de vouloir localiser où la photographie a été prise car les détails sont rares une prairie et quelques arbres fruitiers…

  • Toujours des détails à observer

Malgré sa piètre qualité et même si le regard est focalisé sur le sous-lieutenant qui semble donner des instructions à deux hommes qui l’écoutent, les détails sont nombreux dans cette image.

En plus de voir nettement le système de fixation du manchon qui ne recouvre en fait pas tout le képi, on observe une pause repas. C’est souvent l’occasion de faire des photographies. Les soldats ont quitté leur havresac, mis en faisceaux les fusils (invisibles ici, mais c’est la règle), la distribution a été faite, plusieurs feux ont été allumés pour faire chauffer le jus ou certains aliments. Un groupe s’affaire autour d’un bouthéon. Le regroupement en petites entités est particulièrement visible ici.

La pause n’est toutefois pas longue : les capotes et les cartouchières (vides comme on le voit nettement) ont été conservées. Les cartouchières étaient au nombre de trois, pour une fois, on voit nettement la troisième qui se trouvait dans le dos du soldat. On note, mais c’est plus courant, que les cartouchières sont de plusieurs modèles différents.

C’est la même chose pour la gourde dont la majorité des exemplaires visibles ressemble au modèle 1882.

La pause représentée ici dut être la bienvenue : les hommes ont marché comme en témoigne l’état des brodequins visibles. Ils sont recouverts d’une poussière blanche à l’image. À moins que ce ne soit qu’un effet de lumière ? Tous n’ont pas de guêtres, mais je ne sais pas l’expliquer

  • En guise de conclusion

Un document qui s’avère très riche malgré la taille de l’image et son aspect particulièrement jauni. Elle nous permet de voyager en Russie et d’observer un moment important lors de manœuvres. De nombreuses questions demeurent : celui qui a envoyé la carte est-il visible ? Pourquoi envoyer une telle carte postale à une personne chargée de pouvoir dans la capitale russe ? Mais en l’absence d’aide du texte et d’indices sur l’image, nous n’avons pas de contexte. Dates et lieux demeurent masqués, comme noircis par un feutre indélébile : celui du temps.


Retour à la galerie des recherches sur les photographies d’avant 1914

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *