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42 – Lavaur, Hôpital Auxiliaire 13, 1914

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer des recherches qui « s’éternisent » sur des années. Celle qui va suivre appartient à cette famille. Mais elle a fini par parler, une fois encore grâce à la mise en ligne de sources toujours plus nombreuses.

  • Petit retour sur l’histoire de cette recherche

Une photo carte achetée en 2011, des recherches difficiles butant sur l’inscription notée sur le monument au centre de l’image. Car par malchance, un homme a décidé de faire un geste avec sa casquette et son couvre-chef masque une partie importante de l’inscription, à savoir le nom !

Je ne suis arrivé qu’à déchiffrer les lettres suivantes :

« Adrien VI… »
« BIE[nfaiteur]
« DE… E »
« 182…1901 »

En 2012, je lance une demande d’aide sur le forum Pages 14-18. Plusieurs pistes sont données, mais les recoupements effectués alors ne donnèrent rien. Pourtant, la réponse était bien trouvée, par Yv’. Mais l’absence de sources en ligne n’avait pas permis de la valider :

Été 2015. Comme cela m’arrive quand j’ai un peu plus de temps, je me replonge dans d’anciennes recherches pour voir s’il est possible de les faire avancer. Et quelle ne fut pas ma surprise de trouver la trace d’un Adrien Vialas dans le Tarn, décédé à Toulouse en 1901 !

Voilà ce que nous apprend, sur le site des Archives municipales de Toulouse, une copie numérique de « L’Express du Midi, numéro 3225 du 5 mars 1901 », page 3.

L’article montre qu’il fut un « bienfaiteur » puisqu’il fit un legs important à plusieurs hôpitaux dans le Tarn. La localisation semble se préciser.

La recherche de clichés sur l’hôpital de Toulouse, sur Delcampe et sur le site des Archives départementales du Tarn, ne donna rien. Par contre, le site sur le patrimoine de la région Midi Pyrénées permit de finaliser la localisation du cliché : l’hôpital de Lavaur. Et cet hôpital fut parmi les légataires d’Adrien Vialas.

Une carte postale visible sur le site du patrimoine de la région Midi-Pyrénées a même permis de localiser avec précision le lieu de notre cliché : la cour principale de l’hôpital.

On voit le monument, la porte de la Goutte de lait, les arbres et même le banc sur lequel s’installèrent les soldats. Cette carte postale est obligatoirement postérieure à 1906, année de la mise en place de la Goutte de lait à Lavaur.

L’acte de décès d’Adrien Vialas, transcrit à Toulouse, nous apprend qu’il est né dans la ville rose en 1824 (AM Toulouse, 1 E 601, Acte de décès de 1901, volume 1, vue 89). Ainsi, il est possible de reconstituer une partie de l’inscription :

« Adrien VIALAS »
« BIENFAITEUR »
« DE [CET HOSPICE ? ] »
« 1824 – ? – 1901 »

Pendant la guerre, ce lieu accueillit l’Hôpital Auxiliaire n° 13 (Hôpital-Hospice, place de l’Hospice), dont la capacité d’accueil était de 20 lits. Ce qui nous ramène à notre cliché et à la Première Guerre mondiale.

  • À l’Hôpital Auxiliaire 13 de Lavaur

Ce qui est toujours impressionnant dans ces photographies de blessés, c’est la variété des unités d’où ils proviennent. Sur cette image, on voit 20 hommes, ce qui correspond d’ailleurs à la capacité théorique de cet hôpital auxiliaire. Ce sont pas moins de six unités différentes qui sont identifiables et, si tous les régiments étaient identifiables, il y a fort à parier qu’on serait presque à quinze unités différentes ici.

156e RI de Toul (3 hommes)
261e RI d’Aix et Privas
34e RIC de Toulon
21e RI de Langres (2 hommes)
150e RI de Verdun
58e RI d’Avignon et Arles
24e RI de Paris et Bernay
100e RI (?) de Tulle

Tous semblent être des fantassins (avec peut-être une exception au centre). La plupart a mis en évidence, avec plus ou moins de soin, à la craie, leur numéro de régiment ou leurs galons.

Il s’agit de blessés légers ou de malades, un seul homme montre visiblement un bandage. Toutes les chaussures visibles sont légères voire des espadrilles :

On observe également trois femmes appartenant au service hospitalier. S’agit-il d’infirmières ou de volontaires, rien ne semble permettre de le déterminer.

Des indices permettent-ils de proposer une datation pour ce cliché ? L’uniformité des tenues (capotes ou vestes « ras-cul ») n’est qu’une illusion si l’on observe un peu plus en détail. Sans ces détails, elle pourrait être datée de 1914, avant le grand mélange des tenues. Mais il y a déjà quelques éléments annonciateurs de la période où la France fit feu de tout bois pour équiper ses hommes : deux hommes ont une capote qui ne comporte qu’une rangée de boutons, solution adoptée un temps pour économiser les boutons.

Tout cela, ajouté à l’absence de feuilles dans les arbres, me fait proposer une datation du dernier trimestre 1914, plutôt à partir de novembre. En l’absence de texte, impossible d’être plus précis.

  • Quelques détails intéressants

Comme toujours dans les photographies de groupe, l’observation des attitudes, des détails révèlent quelques éléments curieux, qui méritent que l’on s’y attarde.

Ce soldat colonial du 34e RIC, par exemple, veut que l’on voit son képi avec une ancre.

Deux soldats se sont mis en scène, l’un en train de tenir à la main ce qui ressemble à une enveloppe, l’autre ce qui est clairement deux photographies ou cartes postales. Pour ce dernier, on peut s’étonner : il est rare qu’une personne se faisant prendre en photographie ne regarde par l’appareil mais se montre ainsi. Manières de montrer l’importance de ces images et de ces mots à ceux qui les envoient (la photo-carte servant ensuite à faire passer ce message) ? Manière de montrer que ces personnes sont toujours présentes pour ces hommes ?

Pourquoi certains soldats ont-ils leur uniforme, avec le numéro de leur régiment, voire même leurs rouleaux d’épaules, quand d’autres ont un uniforme sans pattes de col ?

Si l’uniforme était trop abîmé ou si les soins le nécessitaient, il était enlevé et de ce fait, il fallait en fournir un nouveau une fois à l’hôpital. Ce fut probablement le cas pour cet homme :

Il a justement un uniforme neuf avec une seule rangée de boutons, ce qui indique une confection récente, à l’économie. Il n’a donc pas pu coudre le numéro de son régiment. Il ne pourra le faire qu’une fois au dépôt.

Un autre détail intéressant avec cet homme est sa manière de tenir sa pipe. Plusieurs soldats posent avec une pipe mais lui l’a mise de manière à être bien visible de côté. Ne serait-ce pas une pipe allemande avec un fourneau en porcelaine ?

Avec le dernier gros plan, nous arrivons aux limites de l’interprétation d’une photographie. Un homme a mis de la craie sur plusieurs parties de son uniforme de manière non réglementaire, ce qui pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un farceur ou de quelqu’un qui ironise sur l’uniforme. Mais en plus, sa main pendante laisse deviner un « doigt d’honneur ». Est-il volontaire ? Est-ce lié à une pathologie de sa main ? Je suis sûr que vous êtes en train de mimer le geste pour voir… Quelle que soit son idée, il est bien difficile de savoir ce qu’a voulu dire ou faire cette personne et si le geste fut volontaire ou involontaire.

  • Le monument aujourd’hui

L’hôpital est toujours debout comme l’atteste cette photographie provenant du site http://patrimoines.midipyrenees.fr/ :

Par contre, il n’y a plus de traces ni du monument ni des arbres qui faisaient de l’ombre dans la cour. Sur une carte postale plus ancienne, il avait déjà disparu, ce qui indique que le monument ne resta pas longtemps : a-t-il été détruit ? Déplacé ?

  • En guise de conclusion (1)

Comme souvent avec ces recherches pour lesquelles on ne dispose que de quelques indices architecturaux, il faut beaucoup de patience et un peu de chance : la chance de trouver une image légendée prise au même endroit ; la chance de réussir à donner du sens pour un indice qui défait le nœud. Ici, ce sont de nouvelles sources mises en ligne et l’idée futée de partir des noms de rues qui ont débloqué la situation. Si l’image est encore loin d’avoir tout dit, il est tout de même plaisant d’avoir donné une localisation et mis à disposition un document montrant un monument resté peu de temps sur place.


  • Lavaur, 2016

Grâce à une correspondante, j’ai appris que le monument, s’il n’existait plus comme on l’a vu sur les photographies actuelles, avait été déplacé. Regardez la photographie, malgré sa taille, on peut trouver le bas-relief du portrait d’Adrien Vialas.

À l’occasion d’un séjour dans le Tarn, je suis passé par le centre hospitalier de Lavaur. Après avoir demandé l’autorisation d’entrer dans la cour, j’ai pu constater qu’effectivement, une partie du monument avait été scellée dans un mur.

Une plaque a été fixée en dessous afin de rappeler le texte qui était placé sur le monument et qui nous a donné tant de difficultés.

Il est toujours impressionnant de se retrouver à l’endroit exact où fut prise une photographie, ainsi que de pouvoir placer une pièce dans le puzzle de cette recherche autour de cette photographie.

  • En guise de conclusion (2)

Les recherches ne sont jamais closes. Trouver une autre photographie, éventuellement avec des noms, permettrait de faire parler certains détails. Reste encore à dater avec précision ce cliché et à faire parler nombre de détails.

  • Remerciements :

Un grand merci à madame Brown pour l’information de l’emplacement actuel de la plaque dans le centre hospitalier de Lavaur.

  • Sources :

L’Express du Midi, version numérique : accès direct à la source.

Édition du 5 mars 1901 : accès direct à la source.

Site du patrimoine de la région Midi Pyrénées : http://patrimoines.midipyrenees.fr/

Archives municipales de Toulouse : http://www.archives.toulouse.fr/recherches-genealogiques


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