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Une synthèse réussie à propos des Tirailleurs sénégalais

GUYON Anthony, Les tirailleurs sénégalais, de l’indigène au soldat, de 1857 à nos jours. Paris, Perrin, 380 pages.

Cet ouvrage est l’exemple type de ce qu’il y a de meilleur : un auteur qui maîtrise son sujet après plus de 15 ans de recherche en archives, une utilisation d’une abondante bibliographie, la réalisation d’une thèse en rapport direct avec le sujet avant cette publication.

Dès l’introduction, Anthony Guyon montre qu’il s’agit de donner de la profondeur, de complexifier la thématique afin d’aller au-delà des images simplistes, stéréotypées, caricaturales sur les tirailleurs, ce qu’il appelle le « triptyque entre la figure du surhomme, celle du héros et celle de la victime ».

La lecture du livre montre qu’il a parfaitement su prendre cette distance. Une des premières démonstrations de l’auteur permet de tordre le cou à l’image de « trou historiographique » des tirailleurs. Il y a nombre d’ouvrages sur ce thème, souvent spécialisés sur une période ou un espace. L’abondante bibliographie le confirme et donne l’occasion de dire la qualité de la présente édition : notes de fin d’ouvrage (moins bien que des notes de bas de page, mais mieux que pas de notes!), bibliographie fournie.

L’introduction est d’une grande clarté et permet à l’auteur d’expliquer sa démarche et de rappeler une autre de ses motivations : tout en donnant une histoire générale des tirailleurs, synthétique, ne pas oublier l’individu. C’est la raison pour laquelle chaque chapitre illustrant une période se termine par le développement d’un parcours individuel de tirailleur.

Les chapitres sont classés chronologiquement. Le premier aborde logiquement les étapes de la création de ce corps, plus par nécessité que par idéologie. Les raisons sont multiples : les troupes coloniales n’arrivent pas à attirer assez de métropolitains dans ses rangs, ces derniers sont par ailleurs plus sensibles aux maladies locales que les populations autochtones, à un moment où les territoires occupés à protéger sont de plus en plus vastes.

L’auteur montre le lien initial entre esclavage et utilisation des Africains dans l’armée avant d’expliquer que la création des tirailleurs n’est pas faite ex nihilo. Loin des visions manichéennes, il étudie le rythme de mise en place des unités, d’abord lent. Il présente une biographie de Faidherbe, loin des « thuriféraires de l’officier au cœur de la colonisation et ceux qui y voient encore le mal incarné ». De 1857, année de la création du premier bataillon de tirailleurs sénégalais, au 1er régiment en 1884, tout est expliqué, contextualisé, jusqu’au nom qui devient générique alors que la provenance de ces tirailleurs dépasse largement le Sénégal.

L’auteur ne manque pas de mettre en avant les difficultés qui augmentent à mesure que les effectifs s’étoffent ; compréhension des langues, trouver assez d’hommes. Les chefs fournissent des hommes inaptes ou dans les clans rivaux ce qui conduit à de nombreuses désertions.

Une fois établies, les troupes de tirailleurs sénégalais participent aux missions d’exploration, de conquête et de pacification. Afin d’illustrer l’organisation et la construction progressive de la réputation de ces troupes, plusieurs opérations sont décrites, avec quelques figures illustres comme Lyautey ou Gallieni. Le chapitre s’achève par la biographie du capitaine Mamadou Racine Sy.

Le deuxième chapitre est centré sur l’évolution des tirailleurs sénégalais, de troupes supplétives à troupes combattantes à part entière pouvant même être utilisées en Europe. Ils ne sont toujours pas considérés comme « soldats ». Anthony Guyon évoque évidemment la question de la « Force noire », mais les chiffres nuancent largement cette idée. En 1914, l’Empire, c’est 6 millions de km² pour 16 millions d’habitants environ. L’ébauche de conscription dans les colonies à partir de 1912 connaît un début très difficile. Le discours de Mangin trouve vite ses limites en raison d’une argumentation biaisée (Mangin ne prend que les arguments qui vont dans son sens). La comparaison entre le point de vue de Mangin et celui de Lyautey est particulièrement intéressante.

Le chapitre 3 est au cœur de notre thématique. Il étudie les tirailleurs dans la Première Guerre mondiale. L’utilisation de 200 000 combattants d’AOF et d’AEF marque plusieurs ruptures. D’abord avec la Grande-Bretagne et l’Allemagne qui répugnent à l’idée de faire combattre des Africains en Europe, ensuite avec les habitudes dans la gestion des tirailleurs, leurs pratiques religieuses, le mélange des ethnies qui sont quelques-unes des questions prises au sérieux par le gouvernement français.

En 1914, la théorie de la force noire est mise à mal par la réalité d’une guerre à laquelle les tirailleurs ne sont pas préparés, dans un environnement européen. Les pertes sont terribles, Joffre hésite, mais envoie les tirailleurs aux Dardanelles.

L’auteur traite de tous les aspects généraux : forces, faiblesses, crises du recrutement, hivernage et évidemment utilisation par les états-majors. Ainsi, les bataillons de tirailleurs sénégalais sont amalgamés à d’autres bataillons pour former des régiments mixtes qui offrent un meilleur encadrement et plus de réussite qu’au début du conflit.

Évidemment, il est impossible de ne pas évoquer « 1917 : le traumatisme ». Plus que « chair à canon », les pertes du 16 avril 1917 s’expliquent pas un hivernage achevé trop tôt, des conditions météorologiques terribles (froid, pluie ou neige), des pentes importantes du secteur et les tactiques allemandes. Si cet échec porte un coup à toutes les troupes d’Afrique, elle n’est suivie que par la mutinerie du 61e BTS, étudiée dans l’ouvrage. Par contre, elle pousse l’état-major à améliorer l’encadrement ainsi que l’amalgame avec les autres troupes ce qui donne de bien meilleurs résultats en 1918 lors d’engagements importants face aux offensives allemandes.

Le bilan de la participation est marqué par les lacunes de l’instruction et de la formation liées aux stéréotypes de l’encadrement, ne tenant pas compte des réalités. De réels efforts ont été réalisés comme ce manuel de français minimal en 1916 pour faire face aux difficultés de communication, mais il est vu comme « une forme de dégradation et d’humiliation » page 131. En tout cas, « Cette participation humaine, économique et le bilan désastreux font que les tirailleurs prennent conscience de la dette contractée par les Français auprès de leur continent », page 126.

Pour sortir des stéréotypes mémoriels, un matériau manque : les écrits qui sont le plus souvent absents, contrairement aux mobilisés français. L’auteur insiste : « Que les descendants des tirailleurs sénégalais pensent que leurs ancêtres ont servi de « chair à canon » dans une guerre qui n’était pas la leur est tout à fait compréhensible. Cette posture reste néanmoins difficilement tenable d’un point de vue scientifique » page 136. Toutefois, il ne nie pas le manque de moyens pour l’après-guerre, que ce soit pour les blessés ou les mutilés, sans compter les promesses non tenues.

Le chapitre 4 évoque la lente démobilisation puis la libération en Afrique des tirailleurs. Très peu restent en France car ils sont vus comme une main d’œuvre concurrente. En cas d’union par contre, tout est fait pour que la femme reste en France.

Militairement, 1919 est l’année de mise en place de la conscription en AEF et en AOF (3 ans de service) avec tirage au sort. Le recrutement est mal accepté, il repose sur un recensement souvent incomplet voire inexistant, sur des arrangements locaux, la fuite, l’inaptitude… Les effectifs attendus ne sont jamais atteints .

À l’aide de l’exemple du 16e BTS, l’auteur évoque l’utilisation des tirailleurs sénégalais au Levant et pendant la guerre du Rif. Il développe longuement la haine dont les noirs sont victimes lors de l’occupation de la Ruhr. « L’image du Noir violeur se diffuse au sein de l’opinion publique allemande et transcende les clivages politiques », pages 173-174. Il suit le parcours de fausses informations parties des Allemands et relayées sans vérification en Grande-Bretagne puis en France. Une commission d’enquête finit par conclure qu’un viol sur 1591 était imputable à un tirailleur. Le mal est fait, malgré la réalité : les tirailleurs sont retirés, Hitler utilise l’argument dans Mein Kampf, cette propagande est une explication des massacres de tirailleurs perpétrés en 1940.

Dans le chapitre 5, l’auteur met en garde le lecteur : « Toute reproduction de tirailleur doit donc être solidement replacée dans son contexte pour comprendre son caractère grotesque ou parfois y percevoir un message plus subtil ». L’exposition coloniale de 1931 en donne une image toujours caricaturale. Les stéréotypes du « sauvage », du « grand enfant » sont expliqués par l’auteur, tout comme l’utilisation allemande pendant la Première Guerre mondiale de l’image du tirailleur sénégalais qui coupe les oreilles et les têtes pour mieux contre-attaquer quand on l’accuse de crimes.

Les légendes autour du coupe-coupe, le mythe du « bon sauvage » – pour que le rôle de la France dans les colonies ait apporté du mieux aux « sauvages » – la publicité Banania, l’ouvrage de la collection « Patrie » font partie des exemples étudiés pour montrer l’évolution de l’image du tirailleur sénégalais, son quotidien, ses difficultés, ses possibilités de carrières au sein de l’armée. On est loin de l’image du « bon sauvage » pour se rapprocher de la réalité de ces soldats.

Le chapitre 6 évoque les tirailleurs sénégalais tout au long de la Seconde Guerre mondiale. Forces et lacunes des unités en 1940, massacres de mai et juin 1940 par les Allemands, devenir des prisonniers de guerre, participation active à la résistance sont autant de thèmes abordés, souvent illustrés d’exemples parlants. Sur certains points, les connaissances sont précises, mais pour d’autres, l’auteur rappelle que la recherche est à poursuivre. Ainsi, pour le massacre de Thiaroye du 1er décembre 1944, si les faits sont globalement établis, le nombre de victimes, 35, semble très bas et la recherche peine à trouver un compte précis, comme pour les massacres de mai-juin 1940 (1500 ? 3000 ? ).

Le livre montre avec beaucoup de finesse le rôle des tirailleurs sénégalais dans la mise en place de la France libre, dans ses combats. Ensuite, on suit la colère croissante des anciens tirailleurs sénégalais face à la sourde oreille des gouvernements, entre promesses non tenues, inégalités et blanchiments. Cet ensemble accentue un mouvement nationaliste naissant et des colères non entendues.

Dans le chapitre 7, L’auteur étudie cette période où les tirailleurs sénégalais sont dans une situation impossible : « suspects de complaisance vis-à-vis de l’ennemi par les autorités coloniales » page 273 mais vus comme des traîtres par leur société d’origine. Il s’agit ici d’étudier comment le « bras armé de l’Empire » ces tirailleurs sénégalais ont disparu, entraînant un dernier combat pour leur reconnaissance et leur mémoire. L’image des tirailleurs est écornée par leur utilisation dans tous les conflits de l’Empire (Madagascar, Maroc) avant leur envoi en Indochine. Les indépendances successives des pays « fournisseurs » de tirailleurs conduisent à des situations complexes pour les anciens tirailleurs, perdant les droits acquis, gagnant parfois la haine de leurs concitoyens.

Le dernier combat étudié est celui pour l’égalité des pensions et la reconnaissance mémorielle. Il s’achève par une partie sur la mémoire à travers la culture très intéressante, à la fois pour sa chronologie et pour l’impact de ces livres et films sur le grand public.

En guide se conclusion

Livre de qualité, il est l’ouvrage grand public nécessaire. Son exposition médiatique, méritée en 2022, a permis de le faire connaître, d’autant que le film « Tirailleurs » sortait la même année. Il offre une somme sur le sujet bien plus riche que la vision offerte proposée par le cinéma.

Cet ouvrage propose une étude de l’évolution des tirailleurs sénégalais, jamais simpliste mais au contraire nuancée et riche. Une histoire à la fois généraliste, contextualisée qui n’oublie pas de rester humaine au travers des biographies qui concluent chaque chapitre.

Derrière le terme général de « tirailleur sénégalais », on découvre la variété géographique et ethnique de ces hommes, ainsi que des représentations fortes aux conséquences visibles pour les Européens. Sentiments d’injustices internes ainsi qu’avec les métropolitains, instructions toujours insuffisantes malgré les observations à chaque période donnent l’impression de rendez-vous manqués.

Jamais polémique, sans téléologie ni parti pris ou leçon de morale, l’auteur a gardé le regard distancié et rigoureux nécessaire, montrant que le sujet a déjà été plus étudié que ce que le grand public n’imagine, mais qu’il reste de nombreux points pour améliorer certaines thématiques.

  • Pour aller plus loin :

Podcast avec Anthony Guyon :

Épisode 3/3 : Tirailleurs sénégalais, les colonies au service de la France, 30 juin 2022 :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/tirailleurs-senegalais-les-colonies-au-service-de-la-france-7091039

Tirailleurs sénégalais : comment expliquer une si lente reconnaissance ?, 5 juin 2023.
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-question-du-jour/tirailleurs-senegalais-comment-expliquer-une-si-lente-reconnaissance-3452344

Les tirailleurs sénégalais, au-delà du cinéma.


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