– Cabanes Bruno, Août 14, la France entre en guerre, Paris, Gallimard, 2014, 242 pages.

L’introduction de cet ouvrage présente l’objectif de l’auteur : non faire une histoire diplomatique ou militaire de ce mois si particulier. Il s’agit, à l’aide de sources peu exploitées, de montrer l’entrée en guerre du pays dans ses différents aspects, à l’arrière, lors des premières confrontations, dans les zones envahies, les sentiments et les émotions des Français, ruraux comme urbains.
- Chapitre I : L’annonce
L’auteur cherche d’abord à comprendre l’absence de réaction populaire forte à la mort de Jaurès avant de s’intéresser à l’enchaînement des décisions qui conduisirent à la mobilisation. Il y fait notamment un travail très intéressant de mise en parallèle du journal et des mémoires de Poincaré qui sont loin de dire la même chose. Il étudie les raisons de ces différences. Même exercice concernant la prise de décision d’ordonner la mobilisation. Puis l’auteur décrit l’émotion de l’annonce, de la dernière nuit, des départs.
Ensuite, ce sont les heures qui suivent le placardage de l’affiche, au niveau militaire comme au niveau individuel. Loin d’être une compilation de témoignages, il s’agit ici de prendre du recul, de voir les grands mouvements et certains moments, illustrés si nécessaire par des témoignages.
- Chapitre 2 : Visions de guerre, rêve de paix
L’auteur met en avant un phénomène paradoxal : depuis des décennies on s’attend à la guerre, on s’y prépare. La littérature est abondante sur ce thème. Pourtant, la mobilisation surprend.
Loin d’être la « Belle époque », les années qui précèdent la guerre sont « traversées de profondes inquiétudes » (page 45) que l’auteur liste. Le carnage et la perte économique liés à une guerre en Europe ont été mis en évidence par des auteurs bien avant 1914.
La partie sur le socialisme résume la situation sans caricaturer. Les divergences internationales sont mises en avant (refus de la grève générale au congrès de 1910 par exemple). Jaurès est évidemment une figure centrale, mais là encore loin des caricatures simplificatrices. D’ailleurs ces caricatures sur le pacifisme de Jaurès sont liées à la campagne contre la loi des trois ans qu’il mena. Tout en nuance, cette partie est aussi l’occasion de revenir sur les dernières années avant 1914, le choix de la loi des trois ans avant la nouvelle loi allemande, l’absence de l’argument de la guerre pour l’Alsace-Lorraine.
Ensuite, l’auteur s’intéresse à l’Union sacrée : il montre qu’en fait les deux blocs de la chambre des députés étaient patriotes. Dans la population, il y eut quelques manifestations pacifistes dans le Nord et à Paris. Le gouvernement décida de ne pas arrêter les personnes fichées dans le « Carnet B » (le « Carnet A » étant réservé aux étrangers en âge de porter les armes), voyant que l’accélération des événements ne conduisait pas à des manifestations ou des insurrections. Il y eut beaucoup moins de cas d’insoumission que prévu. La mobilisation fut largement acceptée. La mort de Jaurès mit fin aux espoirs de certains.
- Chapitre 3 : La cérémonie des adieux
Il introduit son propos par l’analyse très riche de la fresque de la gare de l’Est qui est en partie reproduite sur la couverture.
Ensuite, le chapitre d’une très grande richesse mérite à lui seul l’achat du livre. En effet, il analyse un certain nombre de points concernant la population en ce début août 1914 de manière limpide. S’il narre l’arrivée des réservistes à la caserne puis l’attente du départ, il insiste surtout sur l’importance de la gare : elle vit passer le flux d’hommes de la campagne vers les casernes, des casernes vers les frontières, puis du front vers le retour en 1919.
Les manifestations patriotiques liées au départ sont contextualisées dans les mentalités de l’époque : on y retrouve le cérémonial des défilés du 14 juillet : défilé, chants, discours, drapeau, l’émotion en plus.
Pour montrer que l’historien ne se contente pas d’un récit, il analyse les étapes qui font du civil un soldat : le départ de la maison (fin de la sphère privée), les adieux à la gare et les mouvements de foules, le baptême du feu (premières destructions, premières victimes, premiers risques).
L’émotion est évoquée à travers l’étude des larmes et, une fois encore, la mise en évidence des mentalités de cette époque. Les hommes qui évitent de pleurer en public car les larmes sont réservées aux femmes. Il fait le rapprochement avec l’absence de spontanéité dans les photographies prises à cette époque. Il note également la prééminence de la figure du couple marié dans la presse de l’époque, avec tous les stéréotypes qui l’accompagnent (elle émue sans excès, lui la rassurant et résolu), alors que les 2/3 des mobilisés étaient des célibataires.
La partie sur les premières lettres, au risque de me répéter, est aussi limpide. Première fois que l’homme se retrouve ainsi isolé de ses proches (il n’est pas totalement isolé, au sein d’un régiment, d’un peloton…). L’écrit reste le seul moyen de limiter cette distance physique, sans réussir toutefois à effacer celle qui sépare ce que vit l’homme de ce que peut comprendre sa famille. La grande pudeur de la majorité des correspondances s’explique par des textes parfois expurgés lors de la publication, par une auto censure : on montre peu et comment écrire ce qui est intime quand toute lettre peut être ouverte et lue ? Une fois encore, l’importance des règles de la société de l’époque est rappelée et explique en partie le silence, les émotions tues.
- Chapitre 4 : L’épreuve du feu
Je ne développe pas mes commentaires sur la description de la bataille des frontières afin de me concentrer sur la richesse de la description de l’inadéquation entre la formation des soldats et la réalité des combats. La démonstration est implacable, loin des clichés sur le pantalon garance ou la simple application d’une doctrine offensive. Du stratégique au tactique, les explications sont claires, organisées, mais l’auteur évoque aussi l’aspect psychologique pour les hommes. Le stress de la confrontation brutale loin des images de la caserne, les effets de l’échec pour les soldats qui s’attendaient à entrer en Allemagne, tout est utilisé pour comprendre cette période particulière du conflit.
- Chapitre 5 : L’ombre de la défaite
Le chapitre étudie l’échec des deux plans opposés. Il développe le rétablissement français lors de la bataille de la Marne, le reliant à la fois aux erreurs allemandes et à l’utilisation des réserves par les Français.
- Chapitre 6 : L’ennemi de l’intérieur
L’auteur aborde le sort des étrangers à partir de la mobilisation, de la possibilité théorique de partir dans les 24 heures suivant la mobilisation à l’internement. Le sujet est connu mais Bruno Cabanes le replace parfaitement dans le contexte, montrant l’impossibilité dans les faits pour les étrangers de quitter le territoire. Il continue avec la chasse aux espions, les rumeurs, les peurs des attaques aériennes, les lumières dans la nuit… Cela montre une fois encore la précision et la rigueur de cette présentation du mois d’août 1914. Non seulement, les faits sont abordés avec précision, mais en plus, ils sont mis en relation avec des textes, des témoignages contemporains ou des ouvrages publiés peu avant le conflit mais montrant que les faits sont à relier avec la période précédente. On comprend mieux l’appréhension des civils face aux dirigeables ou à l’espionnage.
Point assez peu abordé dans la littérature sur l’entée en guerre, l’antisémitisme en France est également abordé et finement présenté avec une remise en perspective avec l’avant-guerre.
- Chapitre 7 : Peurs et rumeurs
Ces thèmes n’ont été qu’évoqués dans le chapitre précédent. Là, ils sont développés. L’auteur met en évidence la chronologie, les grandes thématiques de ces rumeurs et même leur géographie. Ainsi, les fausses nouvelles sont expliquées, leurs vecteurs mis en évidence.
Ensuite, l’auteur aborde plusieurs rumeurs en détails : d’abord celles concernant les enfants, de l’exécution d’un enfant au développement considérable des mutilations. L’impact considérable des dessins de presse et des cartes postales est abordé.
Il développe la distribution de bonbons empoisonnés tout en expliquant la raison de ces rumeurs autour des enfants : la faiblesse démographique fut un ressort important.
Finalement, il développe le sujet des violences des civils à la mobilisation, mais aussi tout au long du mois d’août. Il montre qu’il est bien difficile de les expliquer rationnellement : pourquoi des voisins s’en prennent-ils à des personnes qui sont souvent connues ? Un nom à consonance germanique ou simplement étrangère ? Une enseigne d’un produit allemand ? En se tournant vers les motivations des personnes interpellées, on voit qu’il y a à la fois la volonté de jeunes non mobilisables de prendre part à un mouvement national, la participation à un mouvement de foule mais aussi une volonté délictuelle (le pillage). Cette violence conduit tous les commerçants à faire étalage de leur patriotisme, par peur.
- Chapitre 8 : Les trois France
Dans ce dernier paragraphe, l’auteur développe le départ des hommes et des animaux, relativisant l’impact de la demande politique de mobilisation des civils. Dans les campagnes, les femmes avaient déjà une place importante dans les travaux des champs et les anciens retrouvèrent une seconde jeunesse dans la gestion des exploitations. La question des animaux est traitée de manière moins émotionnelle que dans bon nombre de publications récentes sans être pour autant sèche. L’impact de ces deux départs est en tout cas très bien mis en avant, y compris par des statistiques souvent absentes des autres publications.
Pendant que les communautés villageoises se referment sur elles-mêmes, « le silence tombe sur Paris ». La ville perd tout ce qui fait sa vie économique comme quotidienne. Certains y voient l’occasion de revenir à une certaine rigueur morale (lutte contre l’alcoolisme, contrôle de la prostitution, fermeture des salles de spectacles…). Une reprise économique liée aux fabrications militaires, à une nouvelle main d’œuvre reprend à la fin de l’année 1914 mais sort du cadre de l’ouvrage.
La violence dans la zone des frontières, récemment étudiée, est à la fois décrite à l’aide de témoignages et expliquée : volonté de violer l’intimité, de marquer sa domination. Son caractère traumatisant est mis en avant pas l’auteur. Il évoque aussi les massacres, les viols, l’humiliation de la vie sous l’occupation ennemie.
L’auteur termine ce chapitre par les pertes de ce premier mois, non sur la quantité mais sur l’absence de nouvelles de familles, l’expérience du deuil sans le corps du défunt.
Le traumatisme de l’échec d’août, des pertes considérables fut en partie masqué par la contre-offensive victorieuse de la Marne. Le parallèle entre l’année 1914 et l’année 1918 achève l’étude.
- En guise de conclusion
Cet ouvrage est à la frontière entre le livre grand-public et l’ouvrage scientifique. Il est grand public dans le sens où il aborde tous les aspects de ce mois d’août 1914 qui vit la France basculer bien plus qu’on ne l’imagine dans un état de guerre générale.
Mais c’est aussi un livre argumenté, qui justifie, qui utilise les témoignages, les sources pour appuyer son propos. De plus, il aborde des points méconnus de la littérature accessible aujourd’hui qui s’arrête souvent à la mobilisation des premiers jours avant de passer à une partie purement militaire.
Un lecteur passionné de la période y découvrira sans l’ombre d’un doute la complexité de ce mois d’août et une foule de détails et de points qu’il n’imaginait pas. Pour le grand public, ce sera un moyen d’avoir une vision claire, rigoureuse et précise de la période, loin des clichés et des simplifications habituels.
De nombreuses références sont accessibles depuis les notes insérées dans le texte : témoignages, ouvrages, sources d’archives.
