- La campagne de la Chaouia
Le combat de Rfakha se déroule dans un contexte particulier. À partir de 1902, la France lance des incursions au Maroc depuis l’Algérie. Mais en 1907, prenant prétexte du meurtre du docteur Mauchap à Marrakech en avril, elle bombarde et débarque à Casablanca. C’est à partir de ce port, devenu base française, que les troupes participent aux opérations dans la région de la Chaouia d’août 1907 à juillet 1908. Les combats de février 1908 s’inscrivent dans ces opérations visant à pacifier les tribus très fortement hostiles aux Européens de ce secteur.

Le combat de Rfakha du 29 février 1908 montre que, loin d’être une promenade de santé, cette campagne fut marquée par des affrontements violents. Hélas, on ne dispose pour les comprendre que des sources françaises, du JMO des unités présentes aux témoignages publiés d’officiers. Rien du côté marocain. Cet article est à visée purement tactique et n’évoque pas la campagne et ses exactions.
Les combats de « pacification de la Chaouia » au Maroc début 1908 firent l’objet d’une publicité importante dans la presse nationale et de nombreux articles et publications ensuite. Le capitaine Azan publia pas moins de deux ouvrages sur le sujet. Si l’on ajoute le JMO des unités présentes, c’est un ensemble riche qui offre la possibilité de comprendre ce qu’il se passa le 29 février 1908 sur un plateau au Sud-Est de Casablanca.
Nous allons suivre le 1er escadron du 5e Régiment de Chasseurs d’Afrique (RCA) de son départ d’Algérie jusqu’à ce combat du 29 février. Il ne s’agit pas d’en donner tous les détails tant la matière est considérable mais d’en proposer les grandes lignes au quotidien puis dans le combat du 29 février.
- Arrivée au Maroc et premières missions du 1er escadron du 5e Régiment de Chasseurs d’Afrique
Le 1er escadron reçoit l’ordre de se tenir prêt à quitter son casernement le 26 décembre 1907. C’est un effectif de 150 sabres qui doit rejoindre Casablanca, auquel s’ajoutent 20 sabres devant compléter les effectifs des 1er et 3e escadrons du 3e RCA.

L’embarquement dans le Moulouya se déroula le 9 janvier 1908 de 7h00 à 9h30 sur le quai de la Compagnie Mixte à Alger.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53172075g
Les effectifs embarqués étaient :
7 officiers
11 sous-officiers
165 cavaliers
189 chevaux.
Le Moulouya leva l’ancre à midi 10. Voici son parcours1 :

Le débarquement est entrepris dès l’arrivée à quai, à commencer par les chevaux et le matériel de la 17e batterie d’artillerie chargés à Oran le 11 janvier. Il se déroule de 8h00 à 10h00 et est marqué par un accident qui cause la noyade du cheval « Cheik ». L’escadron rejoint le camp 3 à 18h00. Le lendemain, l’escadron est prêt, les missions commencent.

D’abord, il ne s’agit que d’escortes et de reconnaissances, mais le 19 janvier, l’escadron rejoint la colonne du Tyrs et les missions dans la Chaouia se succèdent, revenant le plus souvent au camp de la Mediouna. Il s’agit d’opérations visant à maintenir la pression sur les tribus locales ainsi que de créer des postes locaux, comme celui de Ber Rechid le 14 janvier2. Les accrochages avec les cavaliers marocains augmentent et l’escadron a ses premières pertes lors du combat du 24 janvier (2 blessés et le cheval Luisant tué).


Début février, après un repos à Casablanca, le 1er escadron rejoint la colonne littorale. Les opérations ont pour objectif de contrôler le territoire des Ouled Saïd et Settat. La base des opérations est autour de Ber Rechid. Plusieurs combats et escarmouches ponctuent le parcours de la colonne qui revient régulièrement vers les sites sécurisés peu à peu comme Dar el Hadj Hammou. Les pertes sont des deux blessés et d’un cheval tué.

Le 20 février, l’escadron est de retour à Casablanca pour un court repos. La prochaine opération est celle qui va mener le 5e RCA au combat du 29 février.
Voici un résumé du quotidien de chaque peloton de ce 1er escadron, de son arrivée à son engagement sur le plateau de Rfakha :

Après les « randonnées » contre Settat, les deux colonnes sont regroupées afin de réitérer cette tactique aux Mdakras. Voilà comment le général d’Amade présente la situation3 :

- Les opérations du 29 février 1908 – Le départ

À trois heures du matin, les troupes se mettent en route vers le Sud. Chaque colonne a reçu ses instructions. La colonne Taupin s’installe à l’ouest d’un oued et protège le convoi. La colonne Brulard occupe le côté gauche du dispositif et la colonne Boutegourd la droite. Au centre, c’est la colonne Diou qui a va affronter rapidement les troupes marocaines.

La cavalerie doit assurer le service de sûreté de l’ensemble du dispositif :
– Le Goum, un peloton du 1er Spahis et 6 pelotons du 3e RCA en avant ;
– L’escadron du 5e RCA sur le flanc droit ;
– L’escadron du 1er RCA sur le flanc gauche ;
– 1 peloton du 1er Spahis et 2 pelotons du 3e RCA en arrière.
L’escadron du 5e RCA est chargé d’assurer la couverture sur les hauteurs du plateau de Rfakha, à 4 km de Souk-el-Tnin.
Vers 7h50, des coups de feu sont signalés contre l’arrière-garde mais aussi contre les escadrons des RCA. Les Marocains avancent vers le Nord et vers le Sud des colonnes. Le général d’Amade donne ses ordres : garnir le nord du plateau de Rfakha par un bataillon de Zouaves et une batterie de montagne ; au Sud, la cavalerie (peloton de Spahis, pelotons du 3e RCA) occupent la crête et surveillent le Sud-Est, bientôt rejoint par l’escadron du 5e RCA qui quitte le flanc-garde droit.

Le général D’Amade reçoit des nouvelles alarmantes de la cavalerie : alors que la pression marocaine au Nord a été jugulée par des feux de salve et surtout l’intervention de l’artillerie, les Marocains ont déplacé leurs troupes vers le Sud, nettement moins protégé. Il décide immédiatement l’envoi de la 6e compagnie du capitaine Bruyère et de la 18e compagnie du capitaine Roquefère du 2e régiment de tirailleurs en renfort, avec ordre de s’alléger au maximum pour intervenir rapidement. Le capitaine Azan se rend également, mais à cheval, observer la situation de la cavalerie. Il décrit page 151 de ses Souvenirs de Casablanca :
« À partir de ce moment, j’ai devant les yeux un spectacle si enivrant et si angoissant à la fois que ces scènes glorieuses et sanglantes se représentent encore souvent à mes yeux pendant mon sommeil. Tandis qu’à une certaine distance sur ma gauche et en arrière des tirailleurs montent au pas de course, des chasseurs me croisent à des allures diverses, allant un peu dans tous les sens. Les armes à la main, les yeux brillants, ils ont d’étranges expressions de physionomie ; les uns sont à cheval, d’autres en croupe, un ou deux sont à pied. Je ne croyais pas trouver la cavalerie en cet état ! »
En effet, la cavalerie vient de commencer à charger. Le capitaine commandant Blasselle a reçu l’ordre du colonel de tenir la position. Voyant les Marocains s’approcher dangereusement alors que les munitions manquent (carabine approvisionnée à 90 coups par cavalier), il décide de faire charger son escadron en attendant les renforts annoncés. L’objectif est de nettoyer le terrain jusqu’à la ligne de tirailleurs à 200 mètres avant de revenir à la position de départ. Il n’est pas question d’une charge longue, l’ordre indiquant « sans allure allongée ».

- Les charges de la cavalerie d’Afrique
C’est le 1er peloton du lieutenant Vallée qui part en fourrageur, avec le capitaine en second Bichelberger et le lieutenant Vallée en tête. Mais la charge se heurte à trois problèmes :
– La charge butte rapidement sur un fossé parallèle à la crête, invisible depuis les positions françaises. Des chevaux culbutent et les Marocains s’y cachent en faisant pleuvoir une grêle de balles sur les cavaliers.
– Il n’est pas question de laisser des blessés aux mains des Marocains. Le capitaine Azan décrit ainsi, pages 152-153, dans une vision orientée, des ennemis sauvages, « L’appât des chevaux et des selles à prendre (…) la perspective d’hommes démontés à dépouiller, l’espoir de têtes à emporter comme trophées ». Or, des chasseurs sont au sol, blessés et d’autres se retrouvent bloqués sous leur cheval tué. Afin de leur éviter un sort funeste, d’autres cavaliers se détournent de la charge, ce qui lui fait perdre sa puissance et réduit alors le combat à des actions individuelles, diluées dans l’espace.
– Les Marocains ne sont pas juste mus par le gain et les trophées. Ils cherchent à tourner et envelopper les cavaliers qui sont fixes pour tenir la position. De plus, les Marocains adaptent rapidement leur tactique, restant au sol, cachés au moment du passage des cavaliers français, limitant l’efficacité du choc de la charge. Leur action n’est pas désordonnée : ils se renforcent après l’abandon des assauts contre le Nord du dispositif français. Ils se concentrent autour de la ferme de Dar-el-Mekki-ben-Bahloud (Grande Kasba pour les Français) et approchent des cavaliers par des fossés, les jardins et les couverts offerts par le terrain.

La charge du 2e peloton du lieutenant Merle a le même résultat, sauf qu’au lieu d’un peloton en difficulté, il y en a désormais deux. Deux pelotons (Bonnaud et Cuny) du 3e RCA sont envoyés en soutien et chargent. Un troisième se prépare (Revouy) et un quatrième reste en protection sur la droite. Le 3e peloton du 5e RCA se lance à la charge quand retentit une sonnerie de ralliement !
Le colonel voulait regrouper les cavaliers, les réorganiser afin de sortir de la situation chaotique dans laquelle ils étaient. Sauf que cet appel est lancé loin du colonel, ce qui conduit les chasseurs à se lancer dans un mouvement de retraite pour rejoindre la zone d’où vient la sonnerie. Malgré les exhortations des officiers qui ont compris correctement l’ordre, ce ralliement ajoute du chaos au chaos.
Le lieutenant Merle regroupe des cavaliers, repart à la charge mais est blessé. Dans ce moment particulier, les pertes s’accumulent plus vite que pendant les charges, des hommes se retrouvant isolés.
Heureusement, les deux compagnies de tirailleurs arrivent et repoussent les Marocains. Les cavaliers cherchent alors à récupérer les blessés et les corps des camarades tombés.
Le moment paroxystique de la bataille est terminé. Il n’a duré qu’une dizaine de minutes. Deux autres compagnies de tirailleurs et de l’artillerie arrivent sur place. La ferme est bombardée puis elle est évacuée par les Marocains vers 12h30. C’est au cours de cette phase du combat que se déroule un tir d’artillerie fratricide. Une position est abandonnée par les Marocains sur un promontoire au nord de la grande Kasba. L’artillerie française y observe un mouvement de troupes et ouvre le feu. Le bilan est lourd : les deux obus tuent 2 hommes et en blessent 6 dans le peloton du lieutenant Bruneau de la 18e compagnie du 2e tirailleurs.

L’ordre « en avant » est donné à 13h30 et la Grande Kasba est occupée à 14h00. Les Français regroupent les corps, les équipements abandonnés. Les Marocains se sont repliés. Le capitaine Azan continue de parcourir le terrain et photographie la ferme tenue par les tirailleurs.

Les 5e et 3e RCA quittent progressivement le secteur pour se réorganiser, se réapprovisionner et se reposer à Aïn Mekoun entre 12h30 et 17h00.

Les derniers tirs se déroulent aux alentours de la ferme de Dar-Magous, vers 16h15. Les Français se replient vers la position au nord du plateau, là où les convois étaient stationnés au cours de la journée.
- Le bilan
6000 cartouches pour le seul 5e RCA, 846 obus de 75 et 316 obus de montagne ont été tirés ce 29 février 1908. Mais ce sont les pertes qui permettent de mieux se rendre compte de l’ampleur de l’engagement. Pour les Marocains, le décompte est impossible. Le capitaine Azan dénombre 35 à 40 cadavres sur le terrain dans le secteur de la grande Kasba. Ils enlevaient les tués et recueillaient les blessés au fur et à mesure du combat. De ce fait, il ne reste que peu de corps après le combat. En l’absence d’archives administratives, il ne reste que les bilans très approximatifs et insatisfaisants des Français : 100 tués et 200 blessés pour l’officier d’artillerie Féline, sur un effectif estimé de 1500 combattants.
Côté français, les décomptes administratifs sont beaucoup plus précis même s’ils ne furent pas faciles à établir au soir du combat. Le capitaine Azan explique page 204 : « Les différents corps envoient successivement leurs états de pertes. La cavalerie rectifie à plusieurs reprises le sien : des chasseurs qui n’étaient pas revenus à leur peloton, et parmi eux quelques-uns dont on avait ramené les chevaux sellés, avaient été portés comme disparus ; ils avaient heureusement pu rejoindre des unités d’infanterie, avec lesquelles ils avaient combattu à pied, et rentraient avec elles isolément ! »
Le 3e peloton (Mousset) du 3e RCA escorte le convoi d’ambulance qui part pour Médounia vers 22h30 : le décompte est alors de 13 morts et 36 blessés. C’est la cavalerie qui concentre le plus de pertes :
3e RCA : 2 tués, 9 blessés, 16 chevaux tués ou blessés.
5e RCA : 8 tués, 16 blessés, 30 chevaux blessés ou tués.
Les deux autres tués sont les hommes touchés par les canons de 75 français auxquels s’ajoutent 6 blessés, ainsi qu’un zouave tué et 13 blessés.
Le capitaine Azan précise avoir vu 1 légionnaire blessé, 1 sapeur du génie et avoir eu écho d’un sergent tués et 13 blessés parmi les zouaves, ce que le bilan officiel confirme.
Ces pertes ne sont pas cachées. Elles font l’objet de nombreux articles dans la presse à partir du 3 mars, reprenant d’abord le télégramme envoyé par d’Amade. Mais d’autres articles sont plus fantaisistes. L’Aurore n°3787, 6 mars 1908, page 24, reflète bien cette connaissance précise :
« Certains renseignements contraires à la vérité ont été mis en circulation au sujet des pertes subies par les colonnes du général d’Amade au cours du combat du 29 février 1908 à Souk-el-Trin.
Voici, d’après les télégrammes officiels, le chiffre exact de nos pertes : dans la première partie du combat nous avons eu 10 tués et 23 blessés ; dans la seconde partie, 3 tués et 17 blessés, au total 13 tués et 40 blessés.
Un journal du matin a prétendu qu’il y avait 10 disparus ; la nouvelle est inexacte, il n’y a pas de disparus. »
Dans son numéro du 14 mars 1908, 15 jours après les faits, L’Afrique du Nord illustrée donne même l’identité des tués et blessés du combat5.
Mais c’est sans compter sur les blessures graves ou les conséquences des soins : plusieurs blessés succombent dans les jours qui suivent, dont le lieutenant Merle qui décède à Casablanca des suites de son amputation de la jambe. Voici le bilan actuel des pertes du 5e RCA :

On trouve aussi le bilan critique de l’action de la cavalerie et de l’artillerie dans les ouvrages d’Azan et de Féline qui s’éloignent du cœur de cette recherche.
- Mémoire du combat de Rfakha
La presse s’empare très vite de l’événement. Des correspondants suivent de très près les opérations. Le capitaine Azan indique rencontrer monsieur Jean du Taillis, correspondant de La Liberté le 29 février, ainsi que M. Fournier, intitulé juste « correspondant » et plus tard Réginald Kann, correspondant pour Le Temps et le Réginald Rankin, correspondant du Times. La veille, il avait aussi vu Hubert Jacques du Matin et un monsieur André sans précision. Les informations sur ce combat arrivent donc rapidement en France.
Une page complète illustre les combats du 29 février 1908 dans le numéro du 21 mars 1908 de l’Illustration. En raison des droits, il n’est pas possible d’utiliser cette publication pour illustrer cet article.
Certains articles racontent des faits très éloignés de la réalité à tous les niveaux. On doit le plus bel exemple à Armée et Marine, dans son numéro du 5 mars 1909, page 706 :
« Le brigadier à la mâchoire d’argent
(…)
Enfin le 29 avait lieu la surprise de Souk-el-Tnin, au cours de laquelle un détachement de 200 chasseurs fut cerné par 6000 Marocains.
Toutes leurs cartouches brûlées, les chasseurs résistèrent à l’arme blanche. Combat terrible ! Enfin les survivants, Juidice en tête, se jettent follement à travers les ennemis. Ce fut un carnage insensé, mais ils passent. Et les secours arrivent à temps pour protéger soixante-dix hommes, tous blessés. »
L’armée ne manque pas de commémorer ce combat par l’installation d’un mausolée sur place. Localisé à l’emplacement même des charges, son existence et sa localisation sont attestés par une carte seule publiée dans un ouvrage daté de 1911. Il n’a pas été trouvé pour l’instant d’illustration de ce mausolée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6470205v/f151.item
Le peintre Maurice Romberg de Vaucorbeil immortalise les combats de ce 29 février 1908 dans un tableau montrant des cavaliers du 3e RCA en train de charger, de protéger un camarade. Il est photographié lors de son séjour en Algérie par Jules Imbert entre février et avril 1913. Il est alors dans la salle d’honneur du 3e Régiment de Chasseurs d’Afrique. Soit le peintre en a fait don, soit il a été acheté ou commandé par un officier ou le régiment.

Rare représentation des combats, cette image illustre les photographies prises ce jour-là. Elle fait l’objet d’une reproduction de piètre qualité sous la forme d’une carte postale.

Elle est également gravée dans l’historique du 3e RCA du capitaine Luya.
Il est désormais conservé par le musée des Armées, dans ses réserves.
https://imagesdefense.gouv.fr/fr/1310-combat-de-rfakha-reproduction-legende-d-origine.html

Mais c’est surtout les livres publiés dans les années qui suivirent qui sont une aide précieuse pour comprendre les opérations, exclusivement vues du côté français. Les ouvrages généralistes sur les opérations voient le jour très rapidement, comme celui du lieutenant Segonds La Chaouia et sa pacification : étude sommaire de l’action française dans la région de Casablanca jusqu’au 1erjanvier 1909. On compte également parmi ces publications l’ouvrage d’Henri Joseph Grasset, Àtravers la Chaouia avec le corps de débarquement de Casablanca (1907-1908) publié en 1911 ou celui de l’officier Féline et son L’artillerie au Maroc : campagnes en Chaouia. Ce dernier propose une vision centrée sur l’utilisation de cette arme et apporte quelques précieuses informations, cartographiques et au niveau des estimations des forces et des pertes ennemies.
Tous cherchent à expliquer les opérations françaises, les pages de gloire ou à faire des retours techniques pour l’ouvrage sur l’usage de l’artillerie.
On retrouve sans surprise les écrits du capitaine Paul Azan qui ont été largement utilisés pour écrire cette narration et compléter le laconisme des JMO. Ce capitaine était détaché auprès du général d’Amade du 11 février au 24 mars 1908. Sa démarche est intéressante car il fut un témoin visuel des charges des chasseurs d’Afrique et des opérations qui suivirent de ce secteur particulier de la bataille du 29 février.
Il a tenu à enregistrer les informations des différents protagonistes, à chaud, le soir même et le 2 mars lorsqu’il repasse par le cantonnement des chasseurs. Il explique avec beaucoup de recul, page 152 :
« Avec l’aide des survivants, j’ai cherché le lendemain et le surlendemain à reconstituer les épisodes de cet engagement (…). Mais le souvenir de pareils événements reste confus, tant les impressions se succèdent rapidement. J’ai entendu des chasseurs commettre de très bonne foi des erreurs certaines sur des événements auxquels j’avais assisté, et j’ai reconnu que moi-même j’opérais des transpositions de faits involontaires. Il faut un contrôle sévère pour établir la vérité, fût-ce deux jours après la bataille ! Les historiens s’étonnent parfois des divergences considérables qui existent entre les récits d’un même combat faits par des acteurs différents ; ils seraient moins surpris s’ils avaient eux-mêmes pris part à une lutte ardente où, tout en conservant son calme et son sang-froid, on est transformé par l’atmosphère ambiante et emporté dans un rêve qui se reconstitue difficilement. »
Il décrit son passage le 2 mars ainsi, page 288 :
« Le capitaine-commandant Blasselle paraît ennuyé et peu disposé à s’entretenir des événements du 29 février ; il me fait lire cependant les rapports fournis, le soir même du combat, par ses quatre chefs de peloton, dont deux étaient des sous-officiers remplaçant Merle et Vallée. Toutes ces conversations me permettent de bien comprendre les événements auxquels j’ai assisté, de classer mes impressions, si fugitives, si poignantes, si variées, d’identifier les photographies prises au hasard de mes déplacements sur le champ de bataille, de coordonner tous les éléments recueillis pour écrire plus tard un récit fidèle du combat. »
C’est ce qui lui permit de réaliser une narration extrêmement précise, racontant en détail la mort de chacun des cavaliers, les circonstances des blessures et des actions des autres.
Probablement conscient de la richesse de la matière à sa disposition, il publia une série d’articles et deux ouvrages autour de ces combats. Toutefois, si la lecture d’un livre d’Azan est à privilégier, c’est Souvenirs de Casablanca. En effet, ses articles ne sont que des ébauches ou des reprises de cet écrit. L’autre ouvrage Le combat des Rfakha, près Casablanca (29 février 1908), n’est qu’une version plus courte du premier livre centrée sur les trois chapitres consacrés au combat.
Par ailleurs, on doit au capitaine Azan la mémorialisation d’un objet de la bataille : il remit au Musée de l’Armée, aux Invalides à Paris, un taconnet recueilli sur le champ de bataille. Il garde d’ailleurs la trace de la tragique histoire de cet objet ainsi que la preuve de son versement.
Le capitaine Azan raconte pages 192-193 :
« Dans le lit de l’oued, j’aperçois une masse grisâtre au milieu des herbes; c’est un fantassin marocain vêtu d’une djellaba grise (…). Non loin de lui est un taconnet de chasseur d’Afrique plein de sang, que le misérable emportait à son douar après avoir mutilé le possesseur ; Mille le ramasse et l’accroche à sa selle pour le rendre à l’escadron ; il en aperçoit plus loin encore un autre que je lui fais prendre aussi. Je ne veux pas les laisser sur le terrain, où les Marocains les ramasseraient comme trophées (…). Le soir, j’ai eu d’autres soucis que celui de chercher l’escadron du 5e auquel les taconnets appartenaient ; les deux taconnets sont restés dans le fond de mon sac de harnachement jusqu’à mon départ de Casablanca et sont ainsi venus à Paris au Musée de l’armée ; puissent-ils rappeler aux jeunes chasseurs l’héroïsme de ceux qui les ont portés : l’un d’eux est le taconnet de Condé, l’autre celui de Ciccoli. »
Ces deux shakos sont toujours, en 2026, dans les collections du Musée de l’Armée sous les numéros d’inventaire 6888 et 6889. Hélas, la base de données accessible au public est avare en informations. Il s’agit bien des deux taconnets remis par le capitaine Azan.

https://images.grandpalaisrmn.fr/ark:/36255/17-550400
Un autre taconnet fut conservé, probablement placé dans la salle d’honneur du 3eRCA. Le cartel indique que l’armée appartenait au maréchal des logis Gunénard, du 3eRCA. Sa photographie est présente dans l’historique du 3eRCA, page 20 :

Il n’est plus conservé dans la salle d’honneur du 7eGroupement d’Instruction Blindé qui a repris les traditions du 3eRCA. A-t-il été perdu au fil des déménagements du régiment ? Remplacé par des reliques plus récentes ?
Pour revenir à la postérité du combat dans la littérature, on dispose de la narration du journaliste Réginald Rankin, croisé par Azan,sorti en Grande-Bretagne dès 1908, Au Maroc avec le général d’Amade.
Sur internet, cette bataille est méconnue. Cependant, parmi la vingtaine d’engagements entre Chaouis et Français, deux font l’objet d’un article développé dans l’encyclopédie Wikipédia, y compris les combats du 29 février 1908. Si tous les documents français de l’époque (armée, presse) utilisent le vocable « Rfakha », c’est sur la base du nom en arabe qu’on trouve l’article, plutôt partial : la bataille de Fakhakha.
Une autre narration du combat, côté français est disponible à l’exception de l’article de 2012 sur le blog Au fil des mots et de l’histoire7. Très précis sur le déroulement des combats, il est dommage que l’article ne cite aucune source. Il s’agit en fait de la retranscription des combats rédigée par le capitaine Grasset dans son livre À travers la Chaouia avec le corps de débarquement de Casablanca (1907-1908) de 1911.
- Anciens combattants de Rfakha ?
Dès 1909, les soldats ayant participé aux différentes opérations au Maroc reçoivent le droit de porter une médaille commémorative avec une agrafe indiquant le secteur. Ainsi, les combattants du 29 février purent porter la médaille avec l’agrafe Casablanca8.

- En guise de conclusion
La seule utilisation du JMO du 5eRégiment de Chasseurs d’Afrique ne permettrait pas de comprendre les opérations de cette journée du 29 février 1908, que ce soit leur contexte, leur déroulement, leurs pertes. Il reste trop peu détaillé et nécessite de croiser avec d’autres sources, heureusement riches et moins approximatives que les nombreux articles de presse.
Toutes ces sources montrent, dans le cas du combat de Rfakha, leurs limites. Vision technique, simple rapport, vision glorificatrice, vision franco-centrée sont autant d’écueils connus, bien visibles. S’ils ne permettent pas de proposer une vision complètement fiable, au moins leur croisement donne-t-il un aperçu de ce que fut cette journée mais surtout grâce au capitaine Azan et au travail qu’il fit sur place et sa qualité d’écriture, de percevoir ce que fut un vrai moment paroxystique, ce qui ne fut qu’une dizaine de minutes de charges des chasseurs d’Afrique des 3eet 5erégiments.
Cet article ne développe pas les escarmouches et autres affrontements qui eurent lieu au cours de la journée, en particulier sur le front des Zouaves sur la gauche du dispositif, ni la suite des opérations dès le lendemain.
Les événements qui touchèrent l’Europe à partir de 1914 interrompirent la mémoire qui avait été mise en place très vite autour de ce combat, le plus meurtrier de la campagne de la Chaouia. Dans ce combat, on retrouve déjà de nombreux éléments qui feront les beaux jours de la presse pendant la Première Guerre mondiale : l’exagération, le dénigrement de l’ennemi, les pages de gloire décontextualisées, moralisatrices mais qui passent sous silence les souffrances, les pertes les lâchetés et les tirs fratricides. Peut-être des cavaliers, nourris de tels récits de charges héroïques, sabre en avant, furent-ils fort pris au dépourvu dans une guerre où la puissance de feu n’avaient plus rien à voir avec les tirs à la volée de fusils Steyer mod. 80, Green (Remington) voire d’anciens moukhalat.
- Pour aller plus loin
Si vous voulez en savoir plus sur cette journée, je conseille vivement la lecture des travaux du capitaine Azan disponibles dans Gallica. Ils sont si précis car il a été témoin et il a recueilli la parole des cavaliers les jours suivants, ce qui lui a permis de reconstituer les circonstances de la mort de tous les chasseurs et même d’une partie des blessés des 5eet 3eRCA.
A VENIR – Je vous propose la découverte du parcours des frères Juidice du 5eRégiment de Chasseurs à Cheval, jusqu’au cœur des charges du 29 février 1908 dans un prochain article.
A VENIR – Montrer la guerre avant-guerre : l’exemple des combats du 29 février 1908
- Pour aller plus loin :
Le 5e RCA pendant la Première Guerre mondiale, discussion très riche sur les parcours individuels sur le Forum Pages 14/18 :
https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?p=410009#p410009
- Sources :
Service Historique de la Défense :
SHD GR 3 H 2352 – Maroc 1907-1912 (JMO des 3e, 4e et 5e RCA)
Archives nationales :
LH//1838/52 : Dossier de la Légion d’honneur de Merle Paul.
Presse :
La Dépêche Algérienne du 31 mars 1908.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t537316g
Le Bled : organe de la Fédération des poilus du Maroc, du Levant et des TOE, 1er juillet 1933, page 3/4.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95986996
Sources imprimées :
Ministère des Affaires étrangères, Documents diplomatiques 1908, Affaires du Maroc IV 1907-1908, Paris, Imprimerie nationale, 1908. 394 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613865r
SEGONDS Marie François Auguste Alfred, La Chaouia et sa pacification : étude sommaire de l’action française dans la région de Casablanca jusqu’au 1erjanvier 1909, Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1910, 146 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6470205v
AZAN, Paul. « Souvenirs de Casablanca : les combats de Rfakha », Journal des sciences militaires, Paris, R. Chapelot, 1908, p. 301-314 et p. 430-456.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65412364/f309.item
AZAN Paul, Le combat des Rfakha, près Casablanca (29 février 1908), Paris, R. Chapelot 1909, 93 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3394361r
AZAN Paul, Souvenirs de Casablanca, Paris, Hachette, 1911, 420 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3357587h
LUYA Edmond-Alsace-Henri, Le 3eChasseurs d’Afrique au Maroc, 1908-1911-1912,Paris, Charles-Lavauzelle, 1914, 59 p.
Accessible sur le site des Anciens du 3eRCA : https://www.anciens3rch-3rca.fr/bibliographie/
RANKIN Reginald, Au Maroc avec le général d’Amade, Paris, Plon-Nourrit, 1909 (1908 pour la version anglaise). 306 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5695949t
GRASSET Henri Joseph, Àtravers la Chaouia avec le corps de débarquement de Casablanca (1907-1908), Paris, Hachette, 1911, 232 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105220v
FÉLINE, L’artillerie au Maroc : campagnes en Chaouia, Paris, Berger-Levrault, 1912, 316 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9309748
SICARD Jacques, VAUVILLIER François, Les chasseurs d’Afrique (L’Encyclopédie de l’Armée française), Paris, Histoire & Collection, 2001, page 18.
Illustration :
« Le combat de Rfakha le 28 février 1908 » par Maurice Romberg de Vaucorbeil, 1908.
(C) Paris – Musée de l’Armée, Dist. Grand Palais Rmn / image musée de l’Armée
https://www.photo.rmn.fr/archive/08-551323-2C6NU0TU1OIX.html
Fonds de carte :
Le fond de carte utilisé pour les étapes du combat est une modification d’une carte présente dans le livre de Paul Azan, Souvenirs de Casablanca.
Carte du Maroc, L. Theuveny, Paris, 1905.
Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE C-3449
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53060714x
Réginald Kann, La Revue de Paris, 1er novembre 1908, Les opérations du général d’Amade, carte non paginée.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k17504m/f97.item
Comité de l’Afrique française et le Comité du Maroc, Renseignements coloniaux et documents, Juin 1911 n°6, La campagne de la Chaouia en 1908-1909, l’œuvre du général d’Amade par Auguste Terrier, pp. 137-145.
Carte provisoire de la région de Casablanca d’après la carte du Maroc à 1/500.000 du Service géographique, les itinéraires du Comt N. Larras et ceux du Dr Weisgerber. Service géographique de l’armée (Paris), 1908.
Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE C-3759
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53062156w/f1.item
El Gara ; NI-29-XI-2-d ; 1971 ; Institut géographique national (France), ISBN : I29112d_71.
« Levés sur le terrain en 1960-61 ; Dessiné et publié (…) en 1964 ; [tirage] 10-71
Lien direct : http://www.cartomundi.fr/site/E01.aspx?FC=97539
Cartes topographique du Maroc à l’échelle 1/50 000, Al Gara (1997)
https://www.sig-maroc.com/donnees/cartes/topo
Pour trouver des cartes numérisées du monde entier : https://biblioweb.hypotheses.org/
Le plateau de Rfakha sur Google Maps : https://maps.app.goo.gl/6jqxAuoXFSZZK74e7
Retour aux études au détour des JMO
- Fonds de carte : PELET Paul, Atlas des colonies françaises, Paris, Armand Colin, 1902.
BNF, CIRAD, BH_TL MONDE 44. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11001831/f17.item ↩︎ - https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613865r/f115.item ↩︎
- Ministère des Affaires étrangères, Documents diplomatiques 1908, Affaires du Maroc IV 1907-1908, Paris, Imprimerie nationale, 1908 page 154.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613865r/f176.item ↩︎ - https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k740648n/f2.item ↩︎
- L’Afrique du Nord illustrée, 14 mars 1908, page 4.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57311695/f9.item ↩︎ - Le brigadier à la mâchoire d’argent : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57253603/f6.image ↩︎
- Le 29 février 1908 – Le combat des Rfakha, consulté le 31 mars 2024.
http://aufildesmotsetdelhistoire.unblog.fr/2012/03/03/le-29-fevrier-1908/ ↩︎ - https://www.samlhoc.fr/phaleristique/medailles/medaille_commemorative_maroc/ consulté le 22 février 2026. ↩︎
