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Le train de 8h47 de Georges Courteline, escapade militaire

Courteline Georges, Le train de 8h47, précédé de les gaîtés de l’escadron. Paris, éditions Payot & Rivages, 2015, 398 pages.

Partie 2 : « Le train de 8h47 »

Je ne vais pas revenir sur les qualités de l’édition utilisée, préfacée par Odile Roynette. J’en ai déjà vanté les qualités dans un compte rendu de lecture.

« Le train de 8h47 » est le complément indispensable des « Gaîtés de l’escadron », mais contrairement à ce dernier, il s’agit d’un récit complet et non d’une série de nouvelles isolées. Toutefois, le lecteur ne sera pas dépaysé : chaque partie est centrée sur une anecdote, un portrait, mais a en tout cas son unité. Le texte est divisé en trois chapitres. De même, on ne suit pas les aventures des cavaliers du 51e Régiment de chasseurs à cheval imaginé par Courteline, mais les aventures de deux cavaliers du 22e chasseurs du Commercy. Il fait aussi allusion au 23e chasseurs de Bar-le-Duc et toutes les villes sont réelles aussi.

Grâce à la version de 1967 dans la collection « J’ai lu »1, on découvre que son inspiration vient d’une histoire vraie, mise évidemment à sa main et qu’il plaça à Bar-le-Duc où il avait effectué ses quelques mois de service actif.

L’objectif de Courteline est de faire rire. Il se moque une fois encore du fonctionnement parfois ubuesque de l’armée, des individus, mais aussi d’autres systèmes (presse, État, clergé). Les portraits sont féroces, le récit très rythmé et on s’amuse à lire la gouaille des différents protagonistes. Une partie est consacrée à la vie de l’adjudant Flick, qui derrière les éléments factuels reste un texte féroce. Il en est de même pour le capitaine Hurluret.

  • Encore une caserne au quotidien

Si le propos est moins généraliste que « Les gaîtés de l’escadron », « Le train de 8h47 » propose à nouveau une belle immersion dans le monde de la caserne. On y observe toujours la vie dans la chambrée, le fonctionnement administratif du corps, le train, les permissions sont au programme de l’ouvrage. Quand j’évoque l’immersion, on est loin d’imaginer l’intérêt à ce niveau que peut avoir ce texte comique et caricatural. Un exemple permet de montrer cette force évocatrice des mots de Courteline : le repas dans la chambrée, pages 294-295. C’est simplement le récit le plus précis que j’ai lu pour l’instant concernant cette période.

« De l’envers de la planche à pain ou les fixait une double languette de cuir, un homme détacha deux fourchettes d’étain, les deux seuls que possédât le peloton.
Il cria : – A vos rangs, fixe !
Et il lança l’une à toute volée tandis qu’il se mettait, de l’autre, en mesure d’attaquer sa portion.
Alors le souper commença, l’assaut général au bricheton, la chasse aux quarts régulièrement disparus à l’heure des repas, passés d’une chambre à l’autre sans que l’on sût comment, ou en balade sous les lits.
Et, naturellement, concert !
Autre guitare, même musique !

– Qui qui m’a cor’ chauffé le mien ?
– C’est pas dégoûtant, à la fin, que c’est kif-kif toutes les fois !
– Mon quart ou la classe, je sors pas d’là !
Puis les appels à l’homme de chambre :
– La cruche est vide ! A l’eau, l’homme de chambre, à l’eau ! Nom de dieu, où est-y passé, ce pierrot-là !

De chaque côté de la table on se massait comme on pouvait, une lignée de calots gris, de tricots bruns et de chemises écrues faisant face à une lignée de tricots bruns, de chemises écrues et de calots gris.

On se sentait les coudes et les hanches un peu bien ; n’importe, il y avait de la place pour tout le monde ; toujours quelque retardataire se présentait, enjambait le banc, et creusait, tant bien que mal, son trou entre deux corps, quitte à soulever autour de soi des protestations féroces :

– Ah ! Ben non, en voilà assez !
– Chouya ! Chouya !
– Enlevez-le !
– On crève, ici !

Mais ce n’est pas au régiment qu’on s’émeut pour si peu de choses. Le conspué, en présence du tollé général, demeurait calme et inodore – autant toutefois que le pouvait permettre cette température de poêle surchauffé.

Simplement il faisait place nette devant lui, casait son pain et sa gamelle sur le couvercle de laquelle il avait déposé sa chique, et jetait un coup d’œil de biais, la main prompte à saisir au vol la fourchette demeurée libre. »

Ce n’est pas sa vocation, mais le texte peut se lire sous l’angle de l’évocation de la vie de caserne. Toutefois, c’est son humour acide qui le rend si incontournable.

  • Les aventures de La Guillaumette et de Croquebol

La première partie se passe à la caserne de Commercy. Le brigadier La Guillaumette est puni par l’adjudant Flick. Ce dernier se rend au bureau pour consigner la punition dans le carnet idoine. Convoqué par le capitaine Hurluret, La Guillaumette s’attend à une augmentation de la punition. Pourtant, c’est une mission qui lui est confiée : aller chercher en train quatre chevaux envoyés par erreur au dépôt de Saint-Mihiel. Accompagné d’un homme de son peloton – il choisit Croquebol – il obtient une permission de 24h00 pour s’y rendre par le train de 8h47. Obtenant réglementairement 5,60 Fr pour le trajet et les frais, il réussit à obtenir une rallonge de 100 sous par Hurluret (soit 5 francs).

La Guillaumette retrouve Croquebol dans la chambrée au moment du repas. Courteline a un vrai talent pour rendre vivant ce moment.

La chute du poêle représenté dans une version illustrée de l’ouvrage :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k995816g

Le chapitre s’achève sur la blague des deux hommes faite à Flick qui voit rouge : un homme puni se retrouve en mission et échappe à sa nuit en cellule.

Le deuxième chapitre est consacré au voyage. « Rocambolesque » est le mot qui résume le mieux les aventures des deux hommes en mission car, évidemment, rien ne va se passer comme dans leurs plans. Loin d’être le « train de plaisir » de l’expression de l’époque, il va être le train des désillusions. Ils chantent, ils fêtent leur virée, mais se retrouvent à Bar-le-Duc. Ils n’ont pas entendu à Lérouville le changement pour Saint-Mihiel ! Ils commencent à attendre le train de 4h00 à la gare, mais finissent pas se raviser et se mettre à la recherche d’une maison de tolérance. Il pleut à torrent, il fait nuit, il n’y a personne pour les guider, mais qu’à cela ne tienne, ils se lancent, se perdent et marchent des heures ! Ils ne trouvent leur destination que grâce à l’aide d’un habitant. Une fois assis, ils commencent à se reposer quand ils comprennent qu’il ne leur reste que 15 minutes pour rejoindre la gare, après avoir mis le tintamarre dans la maison et ne rien avoir consommé. Rien ne se passe comme ils le veulent, ils se battent avec le tenancier et arrivent à la gare pour constater que les tickets sont perdus ainsi que l’argent. Le train manqué, ils se lancent à la recherche de leur argent, tombent sur un lieutenant et finissent dans la prison de la garnison. Le chapitre s’achève sur leur retour après plusieurs jours de prison, entre deux gendarmes, à la caserne de Commercy, sous les yeux heureux de l’adjudant Flick.

La troisième partie évoque les diverses conséquences de cette histoire. Celle pour les deux loustics est 60 jours de prison et la perte de son galon pour La Guillaumette. Courteline se laisse aller à imaginer des conséquences extraordinaires qui après un duel de mots entre les commandants du 22e et du 23e chasseurs, entre Commercy et Bar-le-Duc par presse interposée, entre l’Armée et le clergé, aboutit à faire tomber le gouvernement !

Le texte s’achève sur la version héroïque donnée par les deux hommes à leurs camarades, d’une virée extraordinaire ici encore, choisie, exagérant leur nuit au point de devenir les vedettes indétrônables de la caserne bien que tout cela repose sur du vent.

  • Une inspiration pour le film « Les gaîtés de l’escadron »

Quelques éléments du livre ont été réutilisés dans le film « Les gaîtés de l’escadron » de 1932. Le « Y’a du bon » (par exemple page 275) vient du « Train de 8h47 », tout comme l’anecdote du cavalier qui veut se rendre au mariage de son frère ou sa sœur suivant la version écrite ou filmée. La demande est faite au moment où le capitaine Hurluret est en colère et, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le soldat l’obtient.

Le livre fit aussi l’objet d’une adaptation au cinéma dont la critique est à lire à partir de février 2026.

  • En guise de conclusion

Les gaîtés de l’escadron est l’ouvrage le plus connu, Le train de 8h47 ne mérite pas de rester dans son ombre. Drôle, rythmé, c’est un livre qui se lit vite et bien. Il offre à la fois une belle immersion dans le monde de la caserne mais surtout un récit drôle et féroce. Ni ses protagonistes, ni la société de l’époque ne sont épargnés. Courteline a des mots durs et drôles à la fois, brossant avec talent une histoire désopilante.

Comme pour Les Gaîtés de l’Escadron, je déconseille l’achat de reprints récents alors qu’il existe plusieurs éditions du livre disponibles gratuitement dans Gallica ou en vente d’occasion à des prix raisonnables, parfois dans de très belles éditions illustrées.

Un exemple d’édition dans Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k995816g

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  1. Courteline Georges, Le train de 8h47, Paris, Typographie François Bernouard, 1925, pp. 185-186. ↩︎

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