Aller au contenu

Brigadier Forest, 6e RAC, camp de Chambaran, 1912

Cette photo carte montre une situation face à laquelle on peut se retrouver : un auteur inconnu mais un destinataire membre de la famille. Si on ne retrouve pas le destinataire, retrouver l’auteur est donc impossible. Lançons-nous à la recherche de cet artilleur qui écrit à son frère depuis le camp de Chambaran.

  • À la recherche d’André Forest

On ne dispose que des initiales de l’auteur du cliché. Ces informations sont évidemment insuffisantes pour retrouver le soldat qui écrit. Mais il s’adresse à son frère et a noté l’adresse :

Cher Frère, Ci-joint la photo de ton digne frère l’artiflo. Quelle guigne que je n’ai pas pu aller à Lyon samedi. Enfin, bons baisers en attendant de le faire,

F G
M. André Forest
chez M. Delangle
Bourg-en-Bresse
Ain

Il est artilleur au 6e régiment d’artillerie de campagne comme le prouvent la mention « l’artiflo » dans la carte et les « 6 » bien visibles repassés à la craie sur tous les uniformes.

Le cachet postal est hélas presque illisible. Il ne donne aucun indice d’année, ce qui ne serait pas sans poser problème plus tard pour l’identification précise de l’auteur, s’il est trouvé. Le tarif de 5 centimes étant réservé aux correspondances avec 5 mots maximum, il est probable qu’un second timbre ait été décollé ou perdu depuis l’époque de son envoi.

Les « Forest » sont nombreux. Il est possible de réduire la recherche autour des deux lieux cités : Lyon et Bourg-en-Bresse.

On sait que l’auteur a un frère qui vit dans l’Ain. Le plus simple serait donc de retrouver André Forest. Cette piste se révèle être une impasse car il n’y a pas de conscrit à ce nom dans l’Ain : cet homme s’est donc déplacé pour travailler. Hélas, il n’apparaît pas dans les recensements de population de 1906 à 1911 de Bourg. Par contre, on trouve trace de son employeur, Henri Delangle, installé comme boucher, 25 place Carriat. La profession a une importance.

La piste lyonnaise est alors suivie. Parmi les conscrits, on trouve trace d’un André Jean Forest, boucher, né dans le 5e arrondissement de Lyon en 1895. Sa profession fait sens avec sa localisation chez Henri Delangle, lui aussi boucher. Il faut maintenant confirmer qu’il s’agit du bon destinataire en retrouvant la famille de cet homme.

Après son mariage avec Françoise Bajard, le père de cet André, Jean-Henri changea régulièrement de résidence. Mais grâce au découpage par rue des recensements de Lyon, la quête a été facilitée. On connaît ses adresses successives : Rue de la Pyramide de 1895 à 1902, et au 41 du quai Jayr à partir de 1902. Le recensement de 1906 nous donne la composition de la famille et surtout le prénom du frère aîné d’André :

AD69, 6 M 501 : recensement de 1906, Lyon, Quai Jayr, vue 10/13.

La recherche de la fiche matricule pour la classe 1910 au bureau de recrutement de Lyon Sud donne bien un Forest François Louis qui a les bons parents et qui a été affecté pendant son service actif au 6e régiment d’artillerie. Tout concorde ! Le frère et donc auteur de la photo-carte a été retrouvé.

Il s’agit donc d’une photo carte envoyée par François Forest pendant son service actif destiné à son jeune frère André Forest qui travaille comme boucher à Bourg-en-Bresse.

  • La vie de François Forest

François est né en 1890 à Rochefort où sa famille n’est restée qu’un peu plus d’un an avant de s’installer deux ans à Toulon puis de partir pour Lyon. Son niveau d’étude de 4 montre qu’il ne s’est pas arrêté au certificat d’étude. Il devient employé de bureau avant son recensement et son passage devant le conseil de révision où il est reconnu bon pour le service actif. Il est affecté au 6e régiment d’artillerie de campagne caserné à Valence et à Grenoble. Il se pourrait qu’il soit à Grenoble, car les trois seules lettres visibles sur le cachet postal semblent être [REN].

Incorporé le 7 octobre 1911, il devient brigadier le 25 septembre 1912. Il quitte le régiment le 8 novembre 1913.

  • Où est François sur le cliché ?

Cette question est traditionnelle mais ne reçoit pas toujours la réponse espérée. On sait que la photographie a été prise entre octobre 1911 et novembre 1913. Mais un indice se cache dans l’image :

On lit « 1912 » sur le panneau. Ajouté avec les indications de « la fuite » inscrites sur les uniformes, que ce soit le 500 ou le 135, cela nous donne une indication de la période, vers la mi-mai 1912.

La description est plutôt précise et comporte deux éléments caractéristiques : des lobes d’oreilles collés et un menton saillant. Pour le dernier élément, ce n’est visible que de profit, ce qui n’est pas le cas de ces hommes photographiés.

À cette date, François Forest n’est pas encore brigadier. On peut donc éliminer le seul homme brigadier sur le cliché :

Cela suffit-il pour établir la physionomie de l’auteur de la carte ? Deux hommes ont aussi blanchis leur grades, mais le premier est en fait première classe et le second ne porte pas une veste de brigadier même s’il a représenté des galons sur sa manche droite. Il a une fossette sur le menton qui n’aurait pas manqué d’être signalée sur la fiche matricule. On peut donc les éliminer. De toute manière, en 1912, il appartient aux hommes qui ont noté qu’il leur reste 500 jours, ceux à qui il ne reste que 135 jours étant « de la classe », c’est-à-dire libéré en 1912.

Il ne reste donc que quelques hommes, dont on a bien du mal à déterminer si leurs lobes d’oreilles sont collés. Un visage long, des lobes d’oreilles collés, un grand nez, voici les caractéristiques les plus utiles. Il ne reste que cinq candidats.

Le premier en haut à gauche a un grand front, celui au centre pourrait correspondre, le nez du troisième semble plus court, le premier en bas à gauche a le visage plutôt rond et un strabisme marqué qui aurait été signalé, l’homme en bas à droite a un visage long et un grand nez mais il ne semble avoir ni les cheveux châtains foncés ni les yeux marrons. Mais les détails physionomiques sont difficiles à lire sur ces photographies.

  • Quelques détails

Comme souvent, ces hommes nous permettent d’observer quelques éléments intéressants, comme ces deux artilleurs qui portent un écusson de spécialité sur leur manche gauche : celui de gauche est bourrelier (il travaille le cuir) et celui de droite est maréchal-ferrant.

Deux classes sont présentes, ceux pour qui il reste 135 jours (la classe 1909) et ceux qui ont 500 jours avant leur libération (classe 1910). Sur l’un d’entre-eux, on observe un nouvel insigne de spécialité qui ressemble à celui d’un maître-pointeur.

Un homme a fait apparaître ce qui pourrait être une quille – à moins que ce soit simplement une bouteille – quand un autre a dessiné une médaille.

Un petit chien est couché devant le groupe.

  • La guerre des frères Forest

Le brigadier François Forest arrive à la caserne le 5 août 1914 puis dans la zone des armées le 9 août. Il est affecté à la 10e batterie du 6e RAC, devient maréchal des logis fourrier dès le 28 octobre 1914 puis maréchal des logis chef le 1er mai 1916. C’est pour son action à cette batterie qu’il obtient une citation à l’ordre de l’artillerie divisionnaire de la 154e DI le 7 août 1917 : « Sous-officier d’un dévouement au-dessus de toute éloge, a fait preuve d’un courage en maintes circonstances en assurant la liaison entre la batterie et les échelons dans des secteurs particulièrement bombardés, en décembre 1916, janvier et juin 1917 ». Son changement d’affectation au 266e RAC, à la 47e batterie le 1er avril 1917, n’en est pas une ! En effet, c’est un changement de dénomination de la batterie dans laquelle il est depuis le début du conflit et dans laquelle il reste jusqu’en février 1919. Il est démobilisé en août 1919.

En 1937, sa fiche matricule indique qu’il est « patron boucher » !

La parcours de son frère André est plus complexe. De la classe 1915, il est appelé le 15 décembre 1914 à la 3e SCOA. Il y a peu de doutes que cette affectation soit à mettre en lien avec son métier de boucher. Il reste à l’intérieur un an avant d’être en zone des armées, sans que cela ne signifie qu’il soit en unité combattante. Il put être intégré à une unité de bouchers dans la zone arrière du front. Toutefois, la recherche de soldats aptes à combattre fait qu’il passe à plusieurs reprises devant des commissions médicales qui le jugent inapte à l’infanterie, mais en 1917 apte à l’artillerie. Ainsi, il passe en mars 1918 au 116e régiment d’artillerie lourde où il reste jusqu’en février 1919. Il est démobilisé en septembre 1919. Il s’installe à Toulon où il devient chevillard aux abattoirs municipaux de la ville. On trouve sa trace dans la presse en deux occasions : lorsqu’on lui vole 56 000 francs en 19311 et lorsqu’il est condamné en 1930 pour avoir, en tant qu’adjudicataire de la fourniture de viande au 3e bataillon de chasseurs alpins à Nancy, livré de la viande non estampillée2.

  • En guise de conclusion

Si beaucoup de photos cartes restent anonymes et ne permettent pas de recherches poussées, pour ce document il a été possible de trouver beaucoup d’informations en partant d’une simple adresse, d’un métier et d’un lien de famille. Il reste évidemment des zones d’ombre comme l’identification de François Forest et la période exacte où le 6e RAC fit des manœuvres au camp du Chambaran en 1912.

  • Remerciements :

À Jean-Claude-Bataille qui m’avait proposé ce cliché en 2011 mais sur lequel je bloquais depuis.

  • Sources

Archives départementales de l’Ain :

L749 : recensement de population de Bourg, 1906, vue 59/210.
https://www.archives.ain.fr/ark:/22231/vta1d6896c4f4f79ace/daogrp/0/59

L750 : recensement de population de Bourg, 1911, vue 61/219.

Archives départementales du Rhône :

6 M 501 : recensement de 1906, Lyon, Quai Jayr, vue 10/13.
https://archives.rhone.fr/ark:/28729/7jvfcp68qknb/5f075477-e94d-4402-8f7d-ac2fab9c31bb

1 RP 1156 : fiche matricule de François Louis Forest, classe 1910, matricule 578 au bureau de recrutement de Lyon Sud.
https://archives.rhone.fr/ark:/28729/32r6814fsqt9/3cd20265-52bd-432a-8764-1ae928ce1b22

1 RP 1232 : fiche matricule d’André Jean Forest, classe 1915, matricule 866 au bureau de recrutement de Lyon Sud.

Service Historique de la Défense :

SHD GR 26 N 916/1 : JMO de la 10e batterie du 6e RAC (août 1914-octobre 1916).

SHD GR 26 N 916/2 : JMO de la 10e batterie du 6e RAC, devenue 47e batterie du 266e RAC au 1er avril 1917 (novembre 1916-1919).


Retour à la galerie des recherches sur les photographies d’avant 1914

  1. Le Temps, 4 mars 1931, page 4/6. ↩︎
  2. La France militaire, 1 juillet 1930, page 3/4. ↩︎
Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *