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Trésors d’Archives n°73 – À la recherche d’Henri Chicoineau

Lorsque j’ai lu cet article pour la première fois, c’était en avril 2009, quand lire un journal numérisé était une chance et qu’il y en avait encore peu. J’avais tout de suite été attiré par l’aventure de ces quatre hommes, mais les outils disponibles limitaient les chances de les retrouver. Je m’intéressais plus particulièrement au cas d’Henri Chicoineau car il était du 117e RI, corps proche de mon lieu d’habitation.

Quinze ans plus tard, il était temps de se relancer dans la recherche, au détour d’une redécouverte de l’article1 dans un dossier oublié.

Quatre prisonniers s’évadent et rentrent en Francei

Après des péripéties de toute sorte, quatre de nos prisonniers, Théodore Debède et René Latinis, appartenant au premier groupe aéronautique, Séraphin Bernard, sergent au 33e régiment d’infanterie et Henri Chicoineau, fourrier au 117e, ont réussi à s’évader des camps de Friedrichsfeld et de Meschède où ils étaient prisonniers des Allemands.

Les deux camps se trouvent à une très grande distance de la frontière. Les fugitifs quittèrent un soir et, pendant plus d’une semaine, ne marchant que la nuit et le jour, se dissimulant dans les bois, ils gagnèrent la Hollande, d’où ils passèrent en Angleterre.

Ils sont arrivés à Dieppe par le bateau venant de Folkestone. Après quelques jours de permission bien gagnés, les quatre braves seront prêts à rejoindre leur poste sur le front.

  • Confirmer l’existence d’Henri

L’idée peut sembler saugrenue, mais je ne compte plus les cas de noms mal orthographiés, d’histoires exagérées à des fins de propagande dans la presse de l’époque. La recherche n’a pas été simple, tous les « Henri Chicoineau » du grand mémorial n’étant pas les bons et les données disponibles se limitant à la redécouverte de trois autres articles identiques au premier trouvé.

La première piste sérieuse a été une décoration décernée à Henri Alfred Chicoineau en 1916, sergent-fourrier au 117e RI. Or, notre Henri est « fourrier au 117e ». Cela donne une classe : 1909. Dans le fichier de la Croix-Rouge des prisonniers de guerre figurent bien deux fiches pour un Henri ou Henry Chicoineau, sergent-fourrier à la 6e compagnie du 117e RI. Une des listes où son nom figure indique qu’il est né à Boulogne-sur-Seine et qu’il vit à Mantes à la mobilisation.

Chicoineau (Henri-Alfred), sergent fourrier au 117e rég. d’infanterie, 6e compagnie, Mle 03551 : sous-officier qui s’est toujours conduit avec la plus grande bravoure et qui a été pour ses hommes d’un bel exemple. Très grièvement blessé le 22 février 1915 au cours d’un assaut à la baïonnette, où il s’est signalé par son entrain et son courage.

C’est grâce à généanet que j’ai pu enfin trouver un candidat réunissant toutes les informations, l’objectif restant de trouver sa fiche matricule pour y voir plus clair dans son parcours militaire. Sur le site de généalogie, on apprend sa date de naissance et qu’il s’est marié en 1917.

Toutes les informations le localisent autour et dans Paris. C’est là que sa fiche matricule a enfin été trouvée, permettant de découvrir un parcours atypique.

  • Parcours de guerre

Henri Chicoineau n’est pas mobilisé dans l’infanterie mais à la 4e section des commis et ouvriers d’administration au Mans. Il faut probablement relier cette affectation peu courante à sa profession de géomètre au moment de son recensement militaire en 1909. C’est dans cette unité qu’il fit son service actif de 1910 à 1912, obtenant le grade de caporal.

Toutefois, il demande à changer d’arme en novembre 1914. Il est affecté à une unité locale, le 117e RI du Mans.

Il est envoyé en renfort à une date inconnue. Il devient caporal dans l’infanterie le 5 janvier 1915 et sergent-fourrier dès le 1er février suivant.

Il reçoit une citation élogieuse à l’occasion du combat qui a vu sa blessure et sa capture.

Cité à l’ordre de l’armée « D’une bravoure et d’un sang froid remarquables. A accompli avec intelligence les liaisons les plus périlleuses. Grièvement blessé au cours d’un assaut de nuit ». Le détail de sa blessure nous apprend que ces combats se déroulent le 22 février 1915 à Perthes-les-Hurlus, en Champagne. Le 117e part à l’assaut du Bois 4 en partant de la lisière Est du Bois 3. Le 117e ne peut conserver que la lisière sud du Bois 4, tente une attaque de nuit vers la lisière Nord. Peut-être est-ce à ce moment qu’Henri Chicoineau est touché par balle au bras droit et au ventre aussi par une balle qui traverse l’aîne avant de ressortir par la fesse ? Peut-être incapable de se mouvoir, il est capturé. L’imprécision du JMO empêche de déterminer le parcours de la 6e compagnie de notre sergent fourrier.

Direction de l’attaque du 117e RI le 22 février 1915.
Source : extrait de carte provenant de GR 26 N 467/3, vue 7. Situation en date du 24 février 1915.

On trouve rapidement sa trace dans les listes allemandes puisqu’il est en mars à l’hôpital de Mézières. Envoyé au camp de Meschede, il s’en évade à une date non précisée et rejoint son corps le 6 septembre 1915, jour de la publication de l’article. C’est ce dernier qui nous en apprend un peu plus sur son parcours, passant par les Pays-Bas puis la Grande-Bretagne avant son retour en France par Dieppe.

Pour son évasion, il obtient une nouvelle citation, à l’ordre de la division cette fois :

« Prisonnier de guerre, a réussi à s’évader », et après guerre la médaille des évadés.

Cependant, contrairement à l’affirmation du journal, si Henri rejoint son dépôt du 117e RI, ce n’est que pour un bref séjour et cette brièveté ne s’explique pas par un retour au front en unité combattante. Il est réaffecté à son arme d’origine et reste à l’arrière jusqu’à la fin de la guerre. Il passe de la 4e SCOA à la 3e et termine la guerre à la 5e. Il est promu adjudant le 10 juin 1917.

Sa période à l’arrière lui permet de se marier en août 1917 avec la fille d’un géomètre de Mantes, Jeanne Thérèse Charlotte Obitz (1898-1991) avec laquelle il eut au moins trois enfants. Il est mis en sursis de mars à juillet 1919 afin de pouvoir gérer son entreprise de géomètre.

Sa vie après-guerre est peu documentée au-delà de sa vie professionnelle de géomètre-expert. On trouve son nom associé à diverses ventes de biens à Mantes et alentours. Il est président de la fédération de Mantes de la Ligue des Droits de l’Homme au moins de 1925 à 1929.

Est-il le Henri Chicoineau nommé adjoint au maire de Mantes en 19422, pendant l’Occupation ? Il décéda en 1954 à Paris.

  • En guise de conclusion

Les sources sont de plus en plus nombreuses, pourtant il reste nombre d’interrogations sur le parcours et plus généralement la vie de cet homme. Quel fut le parcours exact et les circonstances de son évasion d’Allemagne ? Est-il bien le « marchand de bien » qui apparaît dans tant d’annonces dans les années 1920-1930 alors qu’il est noté « typographe en 1937 dans sa fiche matricule ? Est-ce une confusion avec « topographe » ? Et c’est sans parler des trois autres soldats mentionnés par l’article : ils n’ont pas été retrouvés pour l’instant.

En tout cas, la presse reste une source utile pour découvrir certains parcours ou pour découvrir quelques instants de la vie de ces hommes. C’est parfois fort anecdotique, comme lorsque Henri Chicoineau participa à un concours du journal L’Avenir en 1919 et qu’il fut dans les treize participants à avoir obtenu 59 bonnes réponses sur 60 questions… tout comme son épouse Jeanne et son beau-frère Maurice Obitz

  • Sources :

Gallica :

Le Matin, numéro 11514 du 6 septembre 1915, page 2/4.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k571379q/f2.item.zoom

Journal officiel de la République française. Lois et décrets. 7 janvier 1916.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6313150c/f14.image

Archives de Paris :

D4R1 1533 : fiche matricule de Chicoineau Henri Alfred, classe 1909, matricule 65 au bureau de recrutement de la Seine 4e bureau.

Archives départementales des Yvelines :

4E 6570 : état-civil de Mantes-la-Jolie, mariages en 1917, acte n°24.
https://archives.yvelines.fr/ark:36937/s0058a552594abbb/5c49ba788c832.fiche=arko_fiche_61950f89b1f5c.moteur=arko_default_618914e3ee7e4

Archives départementales des Hauts-de-Seine :

E_NUM_BOU_N1889 : état-civil de Boulogne-sur-Seine, naissances en 1889, acte n°160.
https://archives.hauts-de-seine.fr/ark:/74903/vta909a169615ea0136/img:FRAD92_EC_2MIEC1_0137_P

Service Historique de la Défense :

GR 26 N 682/7 : JMO du 117e RI, volume 1.


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  1. Le Matin, numéro du 6 septembre 1915, page 2/4.
    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k571379q/f2.item.zoom ↩︎
  2. Journal officiel de l’État français, 9 mai 1942, page 2/8. Disponible dans Retro News. ↩︎
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