Les instantanés fournis par les fiches matricules restent bien souvent la seule source du chercheur une fois que les archives privées ont disparu. La presse vient parfois apporter un éclairage nouveau et dévoiler quelques éléments sur la personnalité du soldat. Tel est le cas du soldat Gustave-Elie Sylvestre, Croix de guerre, Médaille Militaire et Légion d’honneur, mais condamné par la justice après-guerre.
- Un parcours exemplaire
Gustave-Elie Sylvestre est né dans une famille nombreuse de cultivateurs. Il a au moins sept frères et sœurs, dont les naissances s’étalent de 1875 à 1900. Né le 15 novembre 1883, Gustave-Elie apprend à son tour les métiers de la terre et suit sa famille lorsqu’elle s’installe dans la petite commune d’Auriples dans la Drôme. Il ne semble la quitter qu’en 1913 à l’occasion de son mariage. Ensuite, il est résident à Valréas, dans le Vaucluse. Il s’installe en janvier 1914 dans une ferme appartenant à sa belle-famille.
Son parcours militaire commence en 1903 avec son recensement. Ayant déjà un frère au service, il est « dispensé article 21 » et n’a qu’une année à faire. Il est incorporé au 52e RI du 14 novembre 1904 au 23 septembre 1905. Il obtient son certificat de bonne conduite.
Il effectue une première période d’exercices du 21 août au 17 septembre 1908 puis une seconde du 13 au 29 mai 1913, toutes deux toujours au 52e RI.
Il est mobilisé au 52e RI et arrive au dépôt dès le 4 août. Impossible de savoir exactement s’il fut envoyé immédiatement dans la zone des armées. Il est probable qu’il ait été affecté au régiment de réserve du 52e RI, le 252e RI, mais le problème d’imprécision de la fiche matricule est réel.
On sait qu’il est au 252e RI en mai 1916 car le 13, il devient soldat de 1ère classe dans ce régiment. L’étape suivante de son parcours est sa citation à l’ordre du régiment en date du 3 juillet 1916 : « Soldat énergique et courageux ; au cours d’un violent bombardement par obus de gros calibres, s’est dévoué pour porter secours à des camarades blessés ou ensevelis ». Il s’agit probablement des combats qui se déroulèrent à la Cote 304 en juin dès l’arrivée du régiment dans le secteur.
En 1918, il est intoxiqué par gaz le 28 mars 1918 alors que le régiment est dans le secteur de Loivre. Cela ne lui permet pas de rester éloigné un mois du front car dès le 24 avril il est de retour dans la zone des armées, sans qu’il soit possible d’affirmer qu’il est tout de suite en unité combattante. Toutefois, s’il passa par un dépôt divisionnaire, il n’y reste pas longtemps car il disparaît dès le 27 mai 1918 à Longueval dans l’Aisne. Il est alors affecté à la 17e compagnie qui est capturée lors d’un mouvement en avant hasardeux qui la fait tomber sur le gros des forces ennemies en pleine offensive.
On retrouve sa trace en septembre 1918 dans un camp de prisonniers à Darmstadt. Il est rapatrié d’Allemagne le 14 décembre 1918 et probablement mis en congés de démobilisation en même temps que sa classe, en mars 1919. Il s’installe dès mai 1919 comme employé agricole dans une ferme de Valréas.
Commence un nouveau combat pour Gustave : la reconnaissance des conséquences de son intoxication par gaz. À partir de 1921, il passe de commissions médicales en commissions de réformes. On lui diagnostique d’abord des « troubles digestifs » ne changeant rien à sa situation militaire ou ne donnant pas droit à une prime d’invalidité. Ensuite, en 1925, les informations sont plus précises « Troubles digestifs légers et séquelles de bronchite par gaz. Distension de l’estomac, clapotage point solaire douloureux. Rudesse respiratoire avec quelques râles de bronchite disséminés. » Une pension temporaire d’invalidité de 10 % lui est attribuée.
Ce n’est qu’en 1932 que sa pension d’invalidité devient définitive, montant à 15 %, avec son maintien dans le service auxiliaire obtenu en 1928, pour « séquelles de bronchite emphysémateuse avec crises asthmatiformes. Éréthisme circulatoire ».
Sa situation lui permet d’obtenir la Médaille Militaire le 16 février 1935 avec la citation suivante : « soldat courageux. A été très gravement intoxiqué par les gaz, le 14 mars 1918, dans l’Aisne. 1 citation antérieure ».
En mai 1933, il réside désormais à la ferme de M. Rivière, toujours à Valréas. La mise à jour de sa profession de sa fiche agricole dénote un déclassement : de « cultivateur » lors de son recensement à 20 ans, il n’est plus que « Journalier agricole » dans les années 1930. Ce n’est pas le seul élément qui montre que son retour de la guerre ne fut pas simple.
- Une rancune tenace
On ne connaît que les grandes lignes de ce nouveau conflit qui s’est ouvert à son retour de la guerre. On ne dispose pas d’éléments de procédure ou de comptes-rendus de la presse. Seul un article mentionne une décision de justice aussi évoquée dans la fiche matricule.
« La revanche du Poilu
Divorce.
Parce que, alors qu’il était aux armées de la guerre (sic), elle ne lui envoya jamais ni argent, ni colis, Sylvestre Gustave Elie se refuse à faire à sa femme divorcée et à son enfant, âgé de 14 ans, la pension alimentaire qu’il leur doit : 60 fr. par mois.
Encore si c’était 30 ou 40 fr. ; mais ses moyens ne lui permettent pas de faire davantage !
100 fr. d’amende avec sursis. « La prochaine fois, ce sera la prison ! » »
Le Mistral, 9 janvier 1929, p. 2/4.
Revenons en 1913 : le 15 novembre Marie Prothon s’unit à Gustave-Elie Sylvestre, à Valréas. Dès le 7 août 1914 naît de cette union un fils, Roger Louis Marius. Mais c’est le grand-père du bébé qui vient le présenter à la mairie pour faire la déclaration. Le père, Gustave-Elie, est déjà mobilisé et se prépare à quitter Montélimar le soir-même pour le Nord-Est de la France (sauf s’il est resté un temps au dépôt).
Après près de 10 ans de rancunes dont on ne connaît aucun détail, le divorce est prononcé le 27 octobre 1928. On ne sait évidemment rien des circonstances qui ont poussé à cette situation, à l’exception de la rancune tenace du mari. S’est-elle accompagnée de violences verbales, physiques ? Elle a en tout cas abouti à cette décision de justice. On peut par contre imaginer qu’il voulut en profiter pour « rendre la monnaie de sa pièce » à son ex-épouse. L’absence de colis était déjà difficile pour les mobilisés, mais en Allemagne, ces envois étaient indispensables pour améliorer les maigres distributions allemandes.
Le refus de paiement de la pension alimentaire est attesté dès le 28 novembre 1928, soit tout juste un mois après le divorce. Le jugement contradictoire est rendu le 7 janvier 1929 pour « abandon de famille ». Il est publié dans la foulée par le journal Le Mistral, probablement pour son aspect « cocasse ».
Aucune trace d’autre condamnation n’a été trouvée.
- En guise de conclusion
On sait que Marie Prothon décéda en 1977 en Avignon. On ne sait pas ce que devint Gustave-Elie Sylvestre après les années 1930.
Note étonnante : la famille Sylvestre ne compta aucun homme tué à la guerre, malgré 5 frères en âge d’être mobilisés.
- Remerciements :
Aux services des Archives départementales de la Drôme. En effet, une partie de la fiche matricule était occultée par des collages dont l’un ne semblait pas avoir été déplié lors de la numérisation. A peine un mois après le signalement du probable oubli, l’image était ajoutée et rendue disponible pour tous.
- Sources :
Archives départementales de la Drôme
1 R 245 : fiche matricule de Sylvestre Gustave-Elie, classe 1903, matricule 149 au bureau de recrutement de Montélimar. Vue 204/672.
https://archives.ladrome.fr/ark:/24626/49s5rm0pk36h/9b79e130-af51-4a1e-915b-7dfde72da039
2 Mi 2639/R1 : état civil de la commune de Montclar-sur-Gervanne, 1839-1892, acte de naissance n°5 de Sylvestre Gustave-Elie, vue 661/802.
https://archives.ladrome.fr/ark:/24626/w316hsjrz9k0/930a8d30-7750-4e46-a4f0-bdf20faf810a
2 Mi 852/R4 : état civil de la commune d’Étoile-sur-Rhône, 1886-1892, acte de naissance n°11 de Prothon Marie Louise, vue 5/629.
https://archives.ladrome.fr/ark:/24626/86w3n2hjpg0v/8de26d8c-db57-41b7-8632-83a5fc0b1cfb
6 M 178 : recensement de la commune d’Auriples, 1911.
https://archives.ladrome.fr/ark:/24626/l1s4txhm25g0/d801559f-7750-43fd-9c5b-59a37e65d61b
Archives départementales du Vaucluse
1 E 135/51 : état civil de la commune de Valréas, actes de mariage n°46 de 1913. Vue 43/62.
https://v-earchives.vaucluse.fr/series/etat_civil/valreas/valreas_336?img=FRAD084_01E138_051_0132.jpg&levelDescription=FRAD084_paroissiaux_Valreas_de-336
1 E 138/50 : état civil de la commune de Valréas, acte de naissance n°56 de 1914. Vue 21/57.
https://v-earchives.vaucluse.fr/series/etat_civil/valreas/valreas_331?img=FRAD084_01E138_050_0221.jpg&levelDescription=FRAD084_paroissiaux_Valreas_de-331
Gallica
Anonyme, Historique du 252e régiment d’infanterie pendant la guerre 1914-1918, Paris, Éditeur : Berger-Levrault, sans date, 29 pages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62945145

