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Un interview comme ligne de départ à la recherche d’un parcours

En écoutant un podcast de l’émission de RTL 14-18, Le récit inattendu, réalisée en 2014, j’ai découvert les bribes du témoignage d’un ancien combattant de la Sarthe, Marcel Gourdeau (à partir de la 6e minute de l’épisode 1). Il se serait marié le 1er août 1914. Il n’en fallait pas plus pour me lancer dans la recherche de cet homme et de son parcours de mobilisé dans la Première Guerre mondiale.

  • Une recherche loin d’être simple

Bien qu’il ne mentionne pas son lieu de résidence, son nom, son prénom, une localisation près de Saint‑Cosme‑en‑Varais, son mariage du 1er août 1914 et la présence d’un beau-frère au 3ᵉ tirailleurs offrent des indices qui, recoupés, permettent d’établir des certitudes. Cependant, rien n’est simple dans la Sarthe. Il n’est d’abord pas possible de trouver facilement l’acte de mariage, la grande majorité des actes numérisés aux Archives départementales s’arrêtant au plus tard à 1902, bien avant 1914. Ce n’est hélas que le premier écueil.

En effet, la recherche nominative dans les fiches matricules donne plusieurs « Marcel Gourdeau ». On pourrait être tenté de crier victoire un peu vite en observant le cas d’un Marcel Gourdeau né à Saint-Cosme-en-Varais. Il devint député puis ministre ! Un sacré personnage, décédé célibataire dans les années 1950, donc bien avant l’enregistrement diffusé par RTL.

Un second est plus prometteur : Marcel Albert Gourdeau, né non loin, à Mamers, en 1892. Sa fiche matricule indique une incorporation en 1914, ce qui est cohérent avec les quelques éléments de l’interview. Qui plus est, il est marié, mais sans que la date précise n’ait été trouvée, même dans les bases de données de Généanet ou dans son acte de naissance ou celui de son épouse. Un de ses beaux-frères était bien dans un régiment de tirailleurs et passa au 3e au cours du conflit, ce qui finit de confirmer qu’il s’agit bien de notre interviewé.

  • Les extraits de l’interview

Les mots de Marcel Gourdeau sont utilisés plusieurs fois à titre d’illustration dans le podcast de RTL. Voici ce qu’il raconte :

Émission sur 1914 :

« On s’est mariés le 1er août 1914, dans une drôle d’ambiance parce qu’à ce moment-là, au moment qu’on allait se marier, mon beau-frère partait pour le 3e Tirailleurs et puis un copain, là, monsieur Josselin, de même, qui devaient assister à nos noces. Aussitôt, les gendarmes de Saint-Cosmes-de-Vair (sic) sont v’nus avertir que fallait sonner le tocsin, alors vous pensez si l’ambiance a été finie presqu’aussitôt. On a mangé quand même, le tocsin sonnait après le déjeuner. Alors à ce moment-là, chacun s’en allait, chacun chez soi puis les larmes aux yeux. »

Le journaliste précise que Marcel Gourdeau est parti peu après son mariage. Voici ce que les archives militaires nous apprennent sur lui.

  • Le parcours de Marcel Gourdeau

Marcel Gourdeau est né en 1892 en Sarthe, à Mamers une sous-préfecture. Son degré d’instruction de 2 et sa profession de cultivateur en 1912 permettent de dire qu’il passa probablement beaucoup de temps aux travaux des champs, au détriment des bancs de l’école.

Lorsqu’arriva le temps de ses obligations militaires, le conseil de révision l’ajourna pour faiblesse. Cela explique qu’en 1914, il ne suivit pas le sort de sa classe, la classe 1912, alors sous les drapeaux. Il repassa devant le conseil de révision en même temps que la classe 1914 et fut classé « bon service armé ». Il rejoignit le 115e RI de Mamers début septembre 1914, à peine plus d’un mois après son mariage. Si la mairie n’a pas donné suite à ma demande de communication de l’acte de mariage, on dispose de la preuve qu’il n’exagéra pas lorsqu’il fut interviewé par RTL des décennies plus tard : il s’est bien marié le 1er août 1914 comme l’atteste la mention dans sa fiche matricule.

Extrait fiche matricule

Après une rapide instruction militaire de deux mois, il fut envoyé en renfort. Hélas, il est difficile de lire correctement sa fiche matricule. En effet, un document épinglé empêche de voir si c’est au 117e ou au 115e qu’il fut envoyé. Il est certain qu’à partir de 1916 ce fut au 117e RI, car les éléments qui suivent correspondent tous à des engagements de ce régiment, plus qu’à son régiment frère de brigade, le 115e RI. Pour la période précédente, difficile de départager les deux régiments qui opérèrent dans les mêmes secteurs et dans la même intensité de combats. Il pourrait donc avoir été transféré au 117e RI soit dès novembre 1914 ou suite à sa blessure fin 1915.

Si 1914 s’acheva sur son envoi au front le 15 novembre, l’année 1915 fut plus compliquée pour lui. Il fut blessé une première fois dès le 21 février 1915, par balle à la main gauche. Il fut évacué et revint le 9 mars dans son régiment. Blessé une nouvelle fois dès le 12 mars 1915, à la joue droite par des éclats d’obus, il fut évacué à nouveau avant de retourner dès le 15 avril 1915 au front. Impossible de dire si ce court éloignement du front lui permit d’obtenir une convalescence ou une permission lui donnant le temps de découvrir son fils Marcel Léon Albert né le 2 mars 1915.

Il fut blessé par balle, lui occasionnant une plaie à la tête, à Aubérive le 28 septembre 1915. Elle ne l’éloigna que peu de temps de son unité, à peine un mois, étant de retour au front dès le 25 octobre 1915.

Il fut cité à l’ordre du régiment le 14 août 1916 « Excellent chef de pièce. Deux de ses servants ayant été blessés pendant l’attaque ennemie du 1er Août 1916, a servi lui-même sa pièce et contribué à l’arrêt de ma vague. » On apprend qu’il suivit des cours de mitrailleurs et s’y révéla assez compétent pour devenir chef de pièce. Peut-être était-il devenu caporal à cette date ? La partie masquée de sa fiche matricule empêche de savoir quand il reçut ses sardines.

En 1917, c’est à l’ordre de la brigade qu’il est cité le 20 juin 1917 : « Chef de pièce d’un courage à toute épreuve. Le 1er Mai 1917 a donné l’exemple du dévouement en se portant au secours de ses camarades blessés malgré un violent bombardement ».

En 1916-1917, il dut obtenir des permissions, un second fils étant né mais semblant être décédé en bas âge.

Blessé une quatrième fois le 15 juillet 1918, il gagna un éloignement du front de deux mois. Il fut démobilisé le 10 août 1919.

Il s’installa d’abord à Marolles-les-Brault en 1920 avant prendre domicile définitif à Moncé-en-Saosnois en 1922. Il eut une carrière d’ouvrier charpentier pendant que son épouse fut nourrice.

Grâce à sa demande de carte d’ancien combattant, on dispose d’un portrait de notre homme :

À la fin de sa vie, en 1960, le Médaillé militaire Gourdeau (1929) devint le chevalier de la Légion d’honneur Gourdeau.

Marcel Gourdeau est décédé le 9 juin 1969 à Moncé-en-Saosnois. Son épouse lui a survécu une décennie et est décédée en 1979 à Mamers.

  • En guise de conclusion

L’écoute de ce podcast est recommandée : dense et donnant une vision complète du conflit, il est très bien construit (une émission de 25 minutes par année de guerre) et bénéficie des explications de Bruno Cabanes. Toutefois, on ne pourra regretter une fois encore que les témoignages des anciens combattants aient été systématiquement orientés vers l’expérience combattante, laissant de côté tous les autres aspects de leur vie civile et militaire. On en apprend plus au final sur la mémoire de celui qui interview que sur le parcours précis de l’interviewé. De plus, ce sont des extraits d’interviews dont on aimerait prendre connaissance de l’intégralité.

Restent des détails qui sortent parfois de l’ordinaire de ces échanges, comme cette indication d’un mariage le 1er août 1914, confirmée par sa fiche matricule.

  • Sources :

RTL

Le Récit inattendu – Été 1914, le basculement d’un monde (1/4) – Jérôme Chapuis & Bruno Cabanes, samedi 26 juillet 2014.

https://www.rtl.fr/programmes/14-18-le-recit-inattendu

Archives départementales de la Sarthe

3 R 291 : Carte d’ancien combattant de Gourdeau Marcel Albert
https://archives.sarthe.fr/ark:13339/s006304c3de6a913/6304c3e120a2e.fiche=arko_fiche_6304c815e7bd3.moteur=arko_default_6319fae63de34

1 R 1222 : fiche matricule de Gourdeau Marcel Albert, classe 1912, matricule 896 au bureau de recrutement de Mamers.
https://archives.sarthe.fr/ark:13339/s005fedc0de2d4a6/60d9ca651cbad.fiche=arko_fiche_632340787f611.moteur=arko_default_632ac50bb17c5

1 R 1234 : fiche matricule de Leroy Basile Eugène, classe 1913, matricule 851 au bureau de recrutement de Mamers.
https://archives.sarthe.fr/ark:13339/s00607442d3df19c/60acfae040958.fiche=arko_fiche_63288f82ae804.moteur=arko_default_632ac50bb17c5

Archives nationales :

19800035/960/11487 : Dossier de la Légion d’honneur de Gourdeau Marcel Albert


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