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5ème ETEM, Fontainebleau, 1913

Ces deux photos cartes du même homme ont été écrites peu avant que le conflit ne se déclenche. Ainsi que nous le verrons, une lecture trop rapide conduirait à l’identification d’un mauvais régiment : comme une invitation à prendre son temps et de la hauteur avant de se pencher sur ces instantanés de vie centenaires.

  • La famille Quantin

Remontons le fil 25 ans avant la rédaction de ces deux cartes. Le 3 avril 1888, à Blois, dans le Loir-et-Cher, sont unis par le mariage Hippolyte Emile QUANTIN et Marie Stéphanie LAINE. Elle est originaire de la ville, lui vient du village de la Chapelle-Saint-Martin-en-Plaine à quelques kilomètres. Le marié est veuf d’un précédent mariage, sa première épouse étant décédée en couches en 1883, âgée de 44 ans, son mari en ayant 33.

Monsieur Quantin est le bourrelier de son village, le couple s’y installe donc. Le bourrelier est un artisan spécialisé dans le travail du cuir pour harnacher les chevaux de trait.

De cette union ne naît qu’un enfant, Léon Joseph, le 16 juin 1891. La famille est recensée dans le bourg du village. En grandissant, le fils suit les traces du père et apprend le même métier qu’il exerce dès le recensement de 1906 alors qu’il est âgé de 15 ans. On peut noter la présence du beau-père, alors âgé de 88 ans.

En 1911, vient le temps de la conscription pour Léon. Sans doute en raison de son métier, le conscrit Quantin est envoyé au 5ème Escadron du Train des Équipages Militaires ou 5ème ETEM. L’Escadron du Train de la Vème région militaire est caserné à Fontainebleau. Il arrive au corps le 9 octobre 1912.

  • La première carte

C’est lors de ses années de classe que le soldat Quantin écrit ses cartes. Difficile de dire laquelle fut écrite avant l’autre car seule une des deux est timbrée et oblitérée. Le cachet indique la date du 9 juin 1913 et la ville de Fontainebleau.

Sur cette carte posent 15 hommes en tenues de travail disparates sur ce qui semble être une voiture-caisson pour canon de 75.

Deux flèches de canons de 90 mm modèle 1877 type de Bange sont visibles à l’arrière.

La voiture caisson accompagnait une pièce d’artillerie de 75 et transportait notamment les munitions.

Le lien avec l’artillerie se renforce, les bougerons des hommes ont une double rangée de boutons, ce qui est caractéristique de cette arme. De plus, plusieurs hommes ont un numéro 32 sur leur képi tandis qu’un autre l’a même rajouté à la craie sur son bonnet de police. C’est là qu’aurait pu survenir l’erreur sur l’identification de l’unité : aucun « 5 » visible, juste des « 32 ».

Alors que fait le soldat Quantin de l’Escadron du train au milieu d’un régiment d’artillerie ?

La réponse est géographique. Le 5ème ETEM ainsi que quelques batteries du 32e RAC sont cantonnés à la caserne Lariboisière à Fontainebleau-Avon. Sans doute que la spécialité de la compagnie de Quantin est bien utile au régiment d’artillerie, hippomobile. À l’armée, le bourrelier était spécialiste de la fabrication de harnais, colliers et autres accessoires liés à l’utilisation des chevaux de trait.

Ces hommes sont encadrés par deux brigadiers dont un a placé sa patelette bien en évidence à un bouton de son bourgeron.

Il est dommage que Léon n’en dise pas un peu plus dans sa correspondance.

« Je vais probablement demander ma permission pour la fin du mois si je peux l’avoir à la Cie je suis sûr d’avoir mon autorisation à l’annexe je pourrais vous donner un coup de main.

Bonjour à Mle Garnier

LQ »

Rien n’indique que Quantin ait pu rentrer chez lui, pour aider ses parents. Néanmoins, il nous localise son travail qui se situe à l’annexe, laquelle dépend d’une compagnie de l’ETEM.

Quant à Mademoiselle Garnier, il existe plusieurs possibilités dans le recensement de 1906. Néanmoins l’hypothèse la plus séduisante est celle de Marie Garnier, née en 1862, institutrice du village vivant dans le proche voisinage de la famille Quantin.

  • Seconde carte

Sur la seconde carte, neuf hommes posent, dont deux qui se mettent en scène, l’un en train de servir à boire à l’autre.

L’homme de gauche tient une pince à coudre de bourrelier, celui de droite un outil non identifié. Autour d’eux, trois hommes se reposent sur un banc coffre ou, plus probablement, sur une partie d’avant-train.

Trois autres, debout, regardent l’objectif tandis qu’un neuvième homme observe le tout d’un air goguenard. Une fois de plus Léon Quantin est immortalisé en compagnie d’artilleurs du 32ème.

Ils posent devant la porte entr’ouverte d’un atelier dans lequel on devine un établi.

Sa correspondance donne une indication, que l’on devinait, mais qui est très importante :


« Quelques mots pour vous dire bonjour et vous envoyer ma figure en photo avec les camarades de l’annexe en attendant que j’aille vous voir pour une huitaine de jours d’ici peu. Bonjour aux voisins

L Quantin »

Le contenu des deux cartes se ressemble. Dans celle-ci comme dans l’autre, le conscrit Quantin parle de la permission qu’il attend, de l’annexe où il travaille sans oublier le clin d’œil à ses voisins, sans nommer personne cette fois. Toutefois, dans la seconde, il écrit explicitement qu’il y figure.

  • Mettre un visage sur le conscrit Quantin

A priori, le soldat Quantin est présent sur les deux photographies, ce qui devrait permettre de l’identifier aisément. Mais encore faut-il qu’il soit le seul à poser sur les deux clichés. Les observateurs auront déjà remarqué les hommes présents sur les deux photographies :

De la même façon, l’homme au képi marqué manuellement est présent sur les deux prises de vue :

Ce point, comme le fait que les hommes communs sur les deux photographies soient habillés de la même façon, laisse à penser que ces deux clichés ont été pris le même jour en deux endroits différents.

Mais alors quel portrait correspond au conscrit Quantin ? Membre du 5ème ETEM, aurait-il posé avec un képi ou un bonnet de police arborant un n°32 ? Partons avec l’hypothèse que non. Impossible à dire avec certitude malgré tout car même si la fiche matricule indique la particularité physique « oreilles plates », difficile de bien visualiser. N’étant pas très physionomiste, reste au moins trois possibilités :

Le premier semble avoir des lobes collés (mais ce n’est pas « oreilles plates »), alors que les oreilles des deux autres paraissent avoir des oreilles « normales ». Cependant, il n’a pas le visage « long » mais plutôt rond… À moins qu’il ne s’agisse d’un quatrième candidat possible :


Voici les caractéristiques physiques de Léon :

Cheveux : châtain, yeux : bleu jaune ; Front : grand ; Visage : long.

  • Son parcours pendant la guerre

Malheureusement, la fiche matricule est laconique.

Appartenant à la classe 1911, il aurait dû être libéré en octobre 1914. La guerre lui fera attendre sa libération jusqu’en juillet 1919 ! Parti aux armées le 2 août 1914, le soldat Quantin reste affecté au 5ème ETEM. Il passe au 105ème régiment d’artillerie lourde le 17 janvier 1917 puis revient au 5ème ETEM après l’armistice, le 1er avril 1919. Pour le reste, à part qu’il a passé toute la guerre dans la zone des armées et qu’il obtient sa carte d’ancien combattant de la guerre 14-18 en 1944, on ne sait rien. Aucune mention de blessure, de maladie ou de citation. La campagne du soldat Quantin se résume à 2 lignes…

Marié en 1920, la naissance de son enfant ramène son année de classe à 1909 selon la loi du 1er avril 1923.

La guerre le rattrape en 1939, mais il est alors soumis au titre des services agricoles départementaux à cause de son métier de bourrelier, jusqu’au 4 janvier 1940, où âgé de 49 ans, il est libéré de ses obligations militaires.

  • En guise de conclusion

Sa date de décès est inconnue, tout comme son visage. Finalement a-t-il eu la permission qu’il attendait tant dans ses cartes ? Deux images, quelques  réponses, encore de nombreuses questions dont les réponses se sont évaporées avec le temps.

Thibaut Vallé

  • Sources :

Archives départementales du Loir-et-Cher :

Recensements de La Chapelle-Saint-Martin-en-Plaine, 2 MILN R49, vue 332/346.

Mariage Quantin-Lainé, 1MIEC 18 R16, vue 417.

Naissance de Léon Quantin, 1MIEC 39 R1.

Fiche matricule de Quantin Louis, classe 1911, matricule 122 au bureau de recrutement de Blois, 2M148/R114, vue 163.

Canon de Bange : https://fr.wikipedia.org/wiki/Canon_de_Bange_de_90

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Image : collection T. Vallé. Réutilisation interdite sans l’autorisation du propriétaire.

Publication de la page : 2 janvier 2015. Dernière mise à jour : 10 janvier 2023.


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