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3,915 kg font-ils un bon livre sur la Grande Guerre ?

– JEANNENEY Jean-Noël, Jours de guerre 1914-1918, les trésors des archives photographiques du journal Excelsior, Paris, Les Arènes, 2013, 539 pages, 3,915 kg.

    Ce beau livre a fait le bonheur des étals des librairies fin 2013, avec un timing parfait à quelques mois du début des commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondiale.

Le fonds est incroyable : 20 000 photographies sur plaques de verre. Cette précision n’est pas anodine : elle permet une qualité inégalée de reproduction pour un support de cette époque. La finesse des images permet des impressions en très grande taille avec un grain magnifique. Le concept du livre tire donc partie de cette source de qualité. Il ajoute des extraits d’articles du journal de l’époque. Il donne donc une vision chronologique du conflit, au fil des saisons de chaque année de guerre. Les clichés choisis montrent un extrait de reportage photographique, une thématique de la période.


Double page de présentation d’un chapitre :

    L’image ci-dessus représente bien les deux pages dans la version numérique de l’ouvrage. La version papier, ci-dessous, est entachée par la reliure, sans que cela ne soit rédhibitoire à la lisibilité de l’image.

Pages de présentations de la chronologie de la saison :

Page de texte :

Les pages suivantes montrent des photographies accompagnées d’une légende tirée du journal.

    La partie éditoriale est donc relativement réduite. Elle donne une certaine lecture du conflit liée à la source : exit la guerre maritime, le blocus, les colonies. Cette histoire n’est pas universelle mais liée à une vision du conflit. De plus, les apports historiques, les explications sont réellement insuffisants, voire datés. Par exemple, les premiers échecs s’expliquent par « Le pantalon rouge transforme les fantassins français en cibles faciles pour les mitrailleuses allemandes », page 62.

    Les légendes des clichés sont très courtes, reprenant les annotations des clichés originaux, au mieux descriptives. Page 166, une image de soldats en train de tirer au mousqueton aurait mérité une légende précise sur le caractère probablement posé du cliché, mais il n’y a pas de légende. Page 32, concernant la belle série de clichés du 5e RI il est noté « À la mobilisation, il prendra le nom de 205e régiment d’infanterie ». Cette légende est inexacte : le régiment est mobilisé et met en place un régiment de réserve, le 205e RI.

    Pour revenir au cliché utilisé en pages 18-19, voici l’utilisation qui en a été faite dans le journal le 2 août 1914, ainsi que sa légende.

Légende du journalLégende de l’ouvrage
Un officier porté en triomphe à la gare de l’Est.Le 1er août 1914, la mobilisation générale est décrétée en France. Des scènes de liesse populaire apparaissent spontanément, notamment autour des gares. Ici, un officier est porté par la foule, gare de l’Est à Paris.

    Plus souvent, il n’y a pas de mise en contexte dans la légende, on la trouve dans une petite présentation, extraite d’un article du journal.

    Cette lecture particulière du conflit, focalisée sur Paris et l’arrière, n’est pas à rejeter. En effet, elle est centrée sur ce que pouvaient montrer les photos-journalistes d’un quotidien illustré parisien : Paris, l’arrière du front, quelques secteurs sans grands dangers du front, parfois un événement plus lointain (arrivée des Russes à Marseille ou des Américains à Saint-Nazaire). Donc plutôt qu’un regard sur les combattants, c’est le regard de civils sur la vie à l’arrière en période de guerre, ce qui n’est pas inintéressant, loin de là. On observe donc les civils, les femmes, les militaires de l’arrière, les enfants, les soldats du monde entier. Évidemment, des thèmes liés à la guerre en elle-même sont aussi présentés : la mobilisation, l’appel des jeunes classes, les prisonniers, l’arrivée des Russes puis des Américains, les célébrations de la victoire pour ne citer que quelques exemples.

    Quant à jouer sur l’argument que ces clichés sont inédits, c’est une exagération qui aurait pu être évitée. Il est indéniable que publiés avec cette qualité et en telle quantité, ce livre propose une plongée unique dans ces archives en images. Toutefois, le fonds Roger-Violet repose en grande partie sur ces clichés et ils ont été abondamment utilisés depuis des décennies pour illustrer les livres sur la Première Guerre mondiale.

    L’utilisation du fond de ce journal reste superficiel, simplement descriptif, sans analyse. Le plus surprenant est l’absence d’explication sur les techniques utilisées pour diffuser les images dans le journal et les choix réalisés. Aucune donnée technique, aucune recherche sur le délai entre la photographie et son impression dans le journal, rien à l’exception de quelques généralités sur l’histoire de l’entreprise, juste une mention pour préciser que certaines images étaient posées ou reconstituées page 87, et une autre pour indiquer que la photographie d’un cadavre allemand n’a pas été publiée dans le journal page 362. Le passage de la plaque de verre à son utilisation ne manque pas de rendre curieux pourtant, d’autant que tous les numéros du journal sont numérisés et accessibles gratuitement depuis Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32771891w/date&rk=21459;2

    Un exemple : « Très proches du front, deux fantassins « cassent la croûte » dans un sous-bois qui leur sert d’abri et les cache à la vue de l’ennemi », page 95. Déséquipés, avec d’autres hommes goguenards, à l’arrière-plan. Proche du front ?

    Malgré ces critiques, l’ouvrage présente deux grandes qualités. La reproduction des images est vraiment soignée. Si elles sont pratiquement toutes recadrées, elles sont reproduites avec beaucoup de finesse, en taille impressionnante.

    La variété des thématiques est aussi une grande qualité. Il y a beaucoup de photographies reproduites. Surtout, beaucoup de ces images sont prises sur le vif. Il y règne une animation, une vie inhabituelle dans les clichés montrés habituellement sur le conflit. Certes, une partie d’entre eux est posée, en particulier les quelques scènes de combat ou les portraits, nombreux. Mais la taille et la qualité des clichés permet d’en découvrir les arrière-plans, les détails souvent invisibles dans d’autres ouvrages.

  • En guise de conclusion

    Un beau livre, certes, mais pour quoi faire ? Que l’on retrouve de telles quantités de livres en vente dans les Noz de France est un indicateur. Vendu près de 50 euros, imprimé à Singapour probablement pour en réduire le coût, ce livre ne trouve plus son public. Il semble être fini le temps des belles bibliothèques avec de magnifiques livres aux formats extraordinaires. Je ne cherche pas à en connaître la cause, je constate simplement. Le poids, le nombre de pages, la taille, le nombre d’images ne sont plus des arguments. Le temps des commémorations avec son cortège de gros volumes, de beaux livres semble d’une autre époque. Plus le temps, plus la culture de ce genre d’ouvrage, il faut du « light », du rapide, peu de caractères mais du spectaculaire.

    Le problème de cet ouvrage est qu’une fois feuilleté, il rejoint sa place dans la bibliothèque. Il n’est pas de ces livres consultés régulièrement. Au vu du prix, l’investissement en valait-il la chandelle ? Maintenant qu’on le trouve à une dizaine d’euros, pourquoi pas. Que les photographies fussent belles dans ce beau livre, 50 euros pour un album de photographies posent question.


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